Franck Carducci – Oddity

Franck Carducci-Oddity

Artiste français expatrié à Amsterdam, multi-instrumentiste et chanteur chevronné, Franck Carducci n’est pas du genre à cacher ses admirations. Fan absolu de Pink Floyd et du Genesis des seventies, il revendique sa filiation sans prétention mais sans complexe. Au-delà d’une reprise dispensable de « Carpet crawlers » ou de la participation du flûtiste John Hackett (le frère du guitariste que vous savez), son Oddity a ainsi parfois du mal à se démarquer de l’ombre des deux géants qu’il chérit, n’était la pop bluesy de « Alice’s eerie dream ».

Sans compter qu’une poignée de citations, volontaires ou pas (le jam d’ « Echoes » sur « The last oddity » notamment), donne au disque des allures d’hommage un poil trop lisse et trop appuyé. Oui, mais l’ensemble est impeccablement joué, chanté, produit et transpire la passion et la sincérité.

Et puis surtout, les 15 minutes du premier titre, « Achilles », seule composition à intégrer ses influences sans en porter le poids à l’excès, dessinent un vrai morceau de bravoure, décollant magnifiquement sur son final. Ne serait-ce que pour le talent d’ « Achilles », Oddity mérite le détour.

Frédéric Delâge

Thierry Payssan – Dans la maison vide

Thierry Payssan - Dans la maison vide

On a déjà eu l’occasion de l’écrire mais l’adage se vérifiant une fois encore, autant le répéter : depuis le référentiel « Sarabandes » de 1990, les jumeaux Payssan ne semblent jamais aussi inspirés que lorsqu’ils font un pas de côté, un peu en marge de l’ordinaire de leur groupe Minimum Vital. Ce fut il y a dix ans la très prolifique (qualitativement, du moins) expérience de Vital Duo (« Ex tempore », album bien nommé) puis, en 2005, l’excellentissime disque solo du guitariste Jean-Luc Payssan (« Pierrots et Arlequins »), sans oublier le long titre composé pour le projet « Odyssey » en 2006 –« Etranger en sa demeure », vingt minutes d’un très grand Minimum Vital.

C’est désormais au tour de Thierry de s’essayer à l’aventure en solitaire (vraiment en solitaire, puisqu’il assume la totalité de l’instrumentation et de la production). Et elle-aussi se révèle une franche réussite. Si l’univers de Minimum Vital, entre héritage prog et musique baroque et médiévale, rôde en embuscade au détour d’un ou deux morceaux, « Dans la maison vide » s’en démarque toutefois pour l’essentiel. La trace toujours profonde des souvenirs d’enfance, nostalgique, mélancolique, mais finalement positive car encore présente,  cette trace patinée et couleur sépia mais qui résiste aux brumes du temps  : tel est le concept qui a nourri l’inspiration de Thierry Payssan. Si quelques touches de synthé et de percussions apportent une variété à l’ensemble, c’est le plus souvent au son d’un simple piano que le fantôme étrange du passé emplit les pièces de cette maison dont on n’est pas sûr au bout du compte qu’elle soit vraiment vide. Romantique, néo-classique, voire parfois un brin fleur bleue, cette musique-là sait varier les plaisirs par quelques digressions étonnantes (la valse fantomatique de « Cortège aux âmes »). Elle offre surtout une poignée de joyaux mélodiques (« Nocturne », « Fuite du temps »…) emprunts d’une mélancolie paradoxalement enjouée, émouvante sans être désespérément tristounette.

Evoquant parfois des musiques de films à la Michael Nyman (« Le leçon de piano ») ou Yann Tiersen, « Dans la maison vide » façonne finalement une bande-son où la nostalgie sait se faire malicieuse, comme si elle se jouait du temps qui passe avec l’agilité espiègle d’un garnement. Le lutin claviériste de Minimum Vital a eu bien raison de nous faire partager ses songes.

Frédéric Delâge

Van Der Graaf Generator – A grounding in numbers

Van Der Graaf Generator- Grounding In Numbers

Depuis sa résurrection surprise de 2005, au bout d’une parenthèse de 27 petites années de silence, Van der Graaf Generator poursuit une montée en puissance qui prend souvent le contre pied des attentes naïves de ses vieux fans… « Present », l’album du retour, se faisait un rien brouillon et inabouti. Mais proposait dans le même temps deux morceaux à la brillance digne des antiques pépites du groupe. Puis, pour des raisons qui restent encore mystérieuses (même s’il semble qu’il était bien moins convaincu que ses camarades de la pertinence de cette nouvelle aventure), le saxophoniste David Jackson quitta le navire. Laissant VdGG décider de continuer sous la forme d’un trio inédit. Et nous servir en 2008 un fort bon « Trisector », disque déjà beaucoup plus consistant que son prédécesseur. Alors, trois ans plus tard, quid de ce « Grounding in numbers » ?

Disons le tout net : ce troisième opus studio confirme, en l’amplifiant, le retour au premier plan du générateur et s’impose d’évidence comme sa référence (provisoire ?) post-seventies. Parfaitement servi par le son à l’étonnante modernité vintage concocté par Hugh Padgham, ni trop lisse, ni trop touffu, (enfin Hammill a consenti à faire appel à un producteur extérieur et c’est tant mieux !), cet album ne laisse aucune place –contrairement aux deux précédents- à des temps plus faibles ou dispensables. Et respire un éclectisme toujours inspiré au fil des différents visages qu’il sait prendre : introspectif et solennel ( « Your time starts now », sage mais magnifique morceau d’ouverture), tortueux et dérangeant (les méandres et les aspérités de « Mathematics » ou de « 5533 », le répétitif  « Smoke » ou les instrumentaux « Red Baron » et « Splink » à la limite de l’expérimental…), rock faussement carré (« Embarrassing kids »), ritournelle alternant le heurté et le tournoyant (« Mr. Sands»), énergie tout à la fois brute et tarabiscotée (« Snake Oil » ou « Highly strung », titre qui rappelle les grandes heures du K Group, ce Van der Graaf des eighties qui accompagnait alors la carrière dite solo de Hammill)…

Monstre du progressif sombre et tourmenté mais toujours considéré « punko-compatible », VdGG manie sur ce « Grounding in numbers » une concision qu’on ne lui connaissait pas, s’étalant cette fois sur pas moins de 13 morceaux, mais rarement sur plus de 5 minutes (à l’exception notable du final « All over the place », à l’ambiance d’inquiétant cirque déjanté). La reconfiguration en trio, les orgues de Banton et la guitare de Hammill remplissant l’espace laissé vacant par le saxo graisseux que déployait missing Jackson, fait que ce VdGG est inévitablement moins porté sur les développements instrumentaux que jadis. Mais ce n’est jamais, bien au contraire, aux dépens de l’originalité et de l’intensité du propos, toujours magnifié par les textes d’Hammill, que celui-ci évoque le pouvoir des nombres, le chrono qui tourne inexorablement ou ce décalage entre les attentes du créateur et l’accueil de son public (du vécu, sur l’extraordinaire « Bunsho », titre d’une phénoménale puissance et sans doute le chef d’œuvre de l’album).

VdGG version 21e siècle réussit donc son improbable pari. Et l’on oublie complètement que cet animal-là n’est pas né d’hier et qu’il est conduit par trois sexagénaires. Aventureux et puissant, rugueux et fringuant, ce générateur à trois têtes crache en 2011 plus que jamais le feu…

Frédéric Delâge

Renaissance – Renaissance/ Illusion

Renaissance- First album

Gloire à Esoteric Recordings ! En quelques années, le label briton est vraiment passé maître dans l’art de la réédition des chefs d’œuvre et/ou pépites oubliées des sixties-seventies, qu’il s’agisse de psychédélisme, de blues rock, de progressive… Parmi les dernières rééditions en date, celles de deux premiers albums de Renaissance ne sont pas les moins indispensables. Rappel de l’histoire : créée par deux ex-Yardbirds, le batteur Jim McCarty et le chanteur Keith Relf, cette première mouture de Renaissance inaugura dès 1969 une voie alors quasiment inédite mêlant des racines rock à des influences acoustiques venues du folk mais aussi du classique.

Porté par la voix de Jane Relf, sœur de Keith, par le bagage classique du claviériste John Hawken, et produit par Paul Samwell-Smith, autre ancien Yardbirds, le premier album de Renaissance, sorti en décembre 1969, regorge de joyaux classico-folk-pop, baroques et romantiques, mais jamais mièvres : à l’image du magnifique morceau d’ouverture, « Kings and queens », alternant passages de piano classique et parties chantées parfois quasi-incantatoires, ou encore de l’enchanteur « Wanderer » et de son inoubliable intro au clavecin. Précurseur, ce Renaissance-là enregistra en 1970 un second album, « Illusion », quasiment aussi réussi, avant de se disperser : au fil des départs successifs de ses membres fondateurs, Renaissance vit en effet son line-up entièrement renouvelé jusqu’à la parution en 1972 du troisième album, ironiquement baptisé « Prologue ». Sous la houlette du compositeur Michael Dunford et de la chanteuse à la voix de diamant Annie Haslam, ce second Renaissance enfila les perles classico-folk sur un mode davantage symphonique (l’essentiel « Turn of the cards » de 1974) jusqu’à connaître un certain succès au cœur des seventies, particulièrement aux Etats-Unis. Quant au Renaissance originel, il devait se reformer sous le nom de… Illusion, en 1977, mais sans Keith Relf, mort électrocuté le 14 mai 1976 en accordant sa guitare. Fidèle à ses bonnes habitudes, Esoteric a soigné le travail, les deux rééditions bénéficiant chacune d’un livret conséquent revenant sur l’histoire du groupe, tandis que les disques eux-mêmes sont prolongés par une poignée d’inédits (pour le premier, les deux titres du single « Islands », pour le second deux morceaux enregistrés en 1970 pour un film qui ne sortit jamais, ainsi qu’un titre démo enregistré par Keith Relf peu avant sa mort). Que ceux qui ne connaîtraient pas encore ce pionnier méconnu mais majeur ne passent pas à côté de ces deux belles renaissances…

Frédéric Delâge

Areknames – In case of loss

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Dans le registre de la progressive à couleurs seventies, il est permis de distinguer, au beau milieu des faussaires et autres pourvoyeurs d’indigestes resucées, quelques vrais talents. Ceux-là savent transfigurer l’héritage de glorieux aînés pour faire jaillir autre chose, un univers, une inventivité.

Au même titre que les Suédois de Beardfish, les Italiens de Areknames font incontestablement partie de cette dernière, rare et précieuse catégorie. Leurs deux premiers albums, en 2003 puis 2006, avaient déjà surpris et séduit : tourmenté et noir comme du Van der Graaf Generator, lourd et puissant comme du Black Sabbath, virtuose et psyché comme du Atomic Rooster, ce monde-là sonnait bien au final comme du pur Areknames.

Pour ce troisième opus, le leader, chanteur et compositeur Michele Epifani a partiellement renouvelé son équipe, avec notamment l’arrivée de nouveaux guitariste et batteur, et l’apport ponctuel de violoncelle et saxophone. Ce qu’Areknames a perdu en force brute, il le gagne en fluidité feutrée, voire parfois en accents jazzy, même si l’on peut regretter sur un ou deux morceaux quelques passages un peu mollassons auxquels le tempérament fougueux du groupe ne nous avait jusqu’ici pas habitués. Heureusement, Areknames redresse vite et totalement la barre pour livrer en guise d’apothéose une somptueuse suite de vingt minutes, « The very last number », où l’on retrouve toute sa fièvre, toute son inspiration tortueuse et torturée, le tout culminant sur un final dantesque de grandiose démesure. Ajoutez à cela une des pochettes de l’année (digipack et photo cauchemardesque millésimée 1896…) et voilà un album finalement aussi hautement recommandable que ses deux fiers prédécesseurs…

Frédéric Delâge

Oceansize- Self preserved as the bodies float up

Oceansize- Self preserved while the bodies float up

Pas facile de donner un successeur à un monument… Il y a trois ans, Oceansize avait bâti une cathédrale, majestueuse et vertigineuse : Frames, troisième album du groupe de Manchester, s’était révélé comme un des albums les plus envoûtants entendus ces dernières années, d’un lyrisme froid et audacieux, atmosphérique et métallique, incroyablement prenant et inspiré.

Mais pas plus qu’elle ne goûte les étiquettes post-rock ou new-prog dont d’aucuns veulent l’affubler (pas forcément à mauvais escient, d’ailleurs…), la bande à Mike Vennart n’est du genre à creuser paresseusement le même sillon. N’avait-elle pas d’emblée tourné le dos aux planeries néo-floydiennes qui lui avait pourtant construit un début de renommée dès 2005 avec le carrément sublime « Music for a nurse », choisi pour illustrer une pub Orange (comme on donne de la confiture aux cochons….) ? Aussi, après un EP relativement quelconque l’an passé, ce quatrième véritable opus à l’improbable titre était d’autant plus attendu au tournant que le groupe avait prévenu qu’il risquait de surprendre… Effectivement, la violence brutale du premier titre, « Part Cardiac », sorte de « Helter skelter » post-rock, a de quoi décontenancer, voire dérouter certains. En fait, là où Frames déployait une cohérence captivante par-delà la diversité de ses tableaux, que ces derniers soient rentre-dedans ou contemplatifs, Self preserved… semble constamment passer du coq à l’âne sans vrai fil conducteur, si ce n’est celui de surprendre pour surprendre, avec donc un côté artificiel un petit peu déplaisant. Sans compter qu’Oceansize renoue avec des errements ponctuels déjà présents sur ses deux premiers disques, en proposant quelques morceaux un brin ennuyeux et vite oubliés (« Randoms » et « Pine », on en a vite fait le tour…). Maintenant qu’on a dit ça, et comme on n’est jamais si sévères qu’avec les surdoués,  ajoutons vite qu’Oceansize reste un groupe qui plane bien au-dessus de la moyenne, capable d’exprimer sa grande classe y compris sur un album mineur.

C’est encore une évidence sur des titres à l’énergie explosive et heurtée comme « Superimposer » et surtout l’épatant « It’s my tail and I’ll chase it if I want to » ( !!!), sans oublier, dans un autre registre, l’aérien « A Penny’s weight » qui sonne presque comme du Robert Wyatt en apesanteur… Reste qu’en dépit de ses efforts pour se détourner du chemin qu’il s’est lui-même tracé, c’est bien lorsqu’il renoue avec un certain lyrisme et des morceaux un poil plus longs (entre 8 et 9 minutes) qu’Oceansize renoue en même temps avec l’intensité maximale : « Oscar’s acceptance speech » et plus encore le splendide « Silent/ transparent » -qui vaut à lui seul l’acquisition du disque- s’imposent ainsi comme de nouveaux morceaux de bravoure, d’une ultra-moderne beauté, d’une mélancolique puissance. Preuve que ce groupe-là, pour peu qu’il échappe aux postures et aux gonflements de tête, et laisse s’exprimer son intelligence naturelle, reste encore à même de livrer des merveilles de l’acabit de Frames, grand album, très grand album des années 2000.

NB : depuis l’écriture de cette chronique fin 2010, le groupe a malheureusement splitté. Parfois, ce sont effectivement les meilleurs qui s’en vont…

Frédéric Delâge

Anathema – We’re here because we’re here

Anathema-We-re-Here-Because-We-re-Here

On avait perdu un peu de vue Anathema, porté quasiment disparu depuis son (déjà) magnifique Natural disaster de 2003. Privé de label (conséquence direct du rachat de Music for nations par Sony et sa cohorte de chefs de produits sourdingues…), le groupe de frères Cavanagh se fit donc discret, et son avenir plus que jamais incertain. Au point qu’on redouta d’avoir à pleurer la disparition injuste et prématurée d’un des meilleurs groupes britanniques de ce début de siècle.

Et puis, Kscope l’ayant pris sous son aile protectrice, Anathema se fendit en 2008 d’un album de relectures acoustiques d’une poignée de ses titres phare : disque intéressant, mais sans plus. Bref, pour ce véritable nouvel épisode, on pouvait légitimement s’attendre à du tout bon. Mais sûrement pas prévoir un tel monument. Les nostalgiques de la période doom- death- metal du groupe ne doivent pas s’encombrer de faux espoirs, le groupe confirme ici qu’il a définitivement tourné la page des voix gutturales et des riffs plombés. Et si son univers demeure sombre et tourmenté, il hante définitivement des contrées plus atmosphériques que cet album magnifie comme jamais. Sœur du batteur John Douglas et désormais considérée comme membre à part entière, Lee Douglas seconde souvent Vincent Cavanagh au chant, et toujours pour le meilleur. Et puis il y a cette production léchée qui a bénéficié au final du mixage du sieur Steven Wilson (toujours dans les bons coups…), ce qui appuie par endroits intelligemment le cousinage d’inspiration et de couleurs musicales avec Porcupine Tree.

Mais au-delà d’un son puissant, clair et subtil, ce sont bien les qualités intrinsèques, la profondeur et la beauté des compositions d’Anathema qui font de ce huitième album du groupe une totale et éclatante réussite. Dix titres et pas une seule seconde à jeter, avec cette présence, ténébreuse et nostalgique, en fil conducteur. Envoûtant et répétitif (« Summernight horizon », « Everything »), d’un raffinement romantique et aérien bouleversant (« Dreaming night »), épique et mélancolique (« A simple mistake »),  mêlant simplicité, puissance, intensité, crescendo aussi minimalistes que prenants, ambiances éthérées et sens aigu de ces mélodies toute de beauté noire et planante, Anathema varie majestueusement les plaisirs, porté par une inspiration de haute voltige. Laquelle en fait clairement, à l’instar d’autres surdoués tels Opeth ou Oceansize, l’un des fers de lance de cette post-progressive à la fois digne héritière du passé mais dans le même temps inventive, originale, et capable de parler au cœur autant qu’à l’esprit.

Frédéric Delâge

Peter Gabriel – Peter Gabriel (Melt)

Peter Gabriel- Melt

Le début des années 80 voit Peter Gabriel, le musicien et le compositeur, bouleverser sa manière de faire, au fil de changements où le rôle de musiques ancestrales le dispute à celui de technologies ultra-modernes. Or c’est bien cette inattendue complémentarité entre deux univers qui va désormais nourrir les innovations de l’insatiable chercheur qu’a toujours été l’ex-chanteur de Genesis.

Une nuit, en cherchant une station radio, Gabriel entend par hasard le morceau d’un groupe africain. Il est sidéré par la richesse émotionnelle des rythmes de cette musique. Dès lors,  l’idée fait peu à peu son chemin, celle d’une utilisation (essentiellement rythmique) des musiques non occidentales alliée à des recherches sonores s’appuyant sur les toutes dernières possibilités technologiques. Avec l’aide de Larry Fast, déjà auteur d’albums électroniques sous le nom de Synergy, Peter Gabriel commence à utiliser l’ordinateur dans le processus de composition. En privilégiant désormais une approche d’abord rythmique. Il est l’un des premiers à recourir massivement à l’échantillonneur ou au sampler, pousse l’expérimentation jusqu’à échantillonner le bruit d’une bouteille de lait qui se casse. Il va même jusqu’à désaccorder légèrement des synthétiseurs pour rendre leurs harmonies moins froidement parfaites et donc, au final, plus «humaines»… Ces bidouillages technologiques, cette nouvelle manière de composer et cet intérêt nouveau pour ce que l’on ne nomme pas encore «world music» vont constituer le socle de la musique de son troisième album solo, paru en juin 1980 et produit par Steve Lilywhite. Entouré de ses «fidèles» (Larry Fast, Tony Levin, Jerry Marotta, auxquels vient de se joindre l’ex guitariste de Random Hold, David Rhodes), mais aussi d’invités prestigieux comme Kate Bush, Dave Gregory (XTC), Paul Weller (The Jam), Robert Fripp ou… Phil Collins, Peter Gabriel délivre ici son album le plus personnel jusque là. Dès les premières secondes, on est plongé en terre étrangère, au cœur d’un «jamais entendu». Un rythme halluciné, à la fois froid, hypnotique mais étrangement prenant, s’empare de l’atmosphère : c’est «Intruder», murmure mi menaçant mi complice d’un cambrioleur, et surtout premier saut majuscule dans l’inconnu, avec ce satané son de batterie (Collins aux baguettes), un son coupant, direct, marque de fabrique de l’album entier et autour duquel tout bruit de cymbales a été volontairement proscrit.

De bout en bout, ce disque surprend et séduit à la même seconde, enchaînant les temps forts : les sombres «No Self-Control» et «I Don’t Remember», le sublime «Family Snapshot» (inspiré par l’histoire du meurtrier de George Wallace, gouverneur de l’Alabama), la mélodie enjouée de «Games without Frontiers» (dont le texte tourne en dérision le nationalisme à partir d’un jeu télévisé bien connu) et bien entendu l’hymne anti-apartheid dédié à Steven Biko, militant noir assassiné par la police sud-africaine en 1977, futur «classique» entre tous. Entre sonorités bizarroïdes, batterie extraterrestre, rythmes ancestraux et mélodies particulièrement directes et incisives, la magie opère comme jamais. Album clef du début des eighties, le troisième disque solo de Peter Gabriel reste aujourd’hui d’une étonnante modernité. Trente ans après, il n’a rien perdu de sa fraîcheur, de sa formidable énergie. Mais à l’époque, les dirigeants d’Atlantic, maison de disques du Gab’ pour le marché américain, ne l’apprécient guère… L’un d’eux lâche même une expression éloquente : «suicide commercial». En fait de «suicide» (Mercury aura l’intelligence de prendre le relais aussitôt), l’album va connaître un succès plus qu’honorable : ses ventes équivaudront au double de celles du disque précédent et le single «Games Without Frontiers» atteindra la quatrième place des charts européens.

Mais surtout, ce PG III (surnommé « Melt » en raison de ce visage qui fond sur la pochette signée Hipgnosis) marque donc l’avènement d’une musique entièrement originale, transcendant ses diverses influences. Peter Gabriel vient en somme d’inventer là sa propre « musique progressive », même si, vus l’époque et l’aspect de prime abord glacial du son concocté, on peut plus facilement évoquer une sorte de «new wave» toute personnelle… A partir de là, l’intérêt de Peter Gabriel pour la « world music » et le mélange des cultures musicales va se faire croissant. Et rien ne sera plus jamais comme avant…

Frédéric Delâge

Noëtra- Live 83

Noetra- Live 83

Et si, avec un décalage de vingt-cinq ans, la musique de Noëtra rencontrait enfin, au moins en partie, la reconnaissance et le public qu’elle mérite ? C’est du moins à espérer grâce à la réédition récente par Muséa des deux excellents albums studio de cet inclassable groupe périgourdin, et peut-être encore davantage, grâce à la parution de ce concert sans public jusqu’ici inédit, enregistré en 1983 pour la station locale de Radio France.

Noëtra, c’est d’abord le projet du talentueux guitariste/compositeur Jean Lapouge, associé au multi-instrumentiste (hautbois, flûte à bec) Christian Paboeuf et, sur ce concert, à un second soliste, le violoniste Pierre Aubert, sans oublier le bassiste Denis Lefranc et le batteur Daniel Renault. Approché dans les années 80 par le prestigieux label jazz ECM, Noëtra souffrit sans doute des contingences d’une décennie beaucoup plus matérialiste et « segmentante » que la précédente : ni vraiment rock, ni tout à fait jazz, la musique de Lapouge & Co échappait trop aux étiquettes rassurantes pour séduire tout à fait une tribu particulière. Raison de plus pour découvrir aujourd’hui cet univers à la fois riche, subtil, délicat, surprenant et prenant, et sans doute jamais autant magnifié que sur ce live au son excellent, où la dextérité des musiciens, des arpèges hypnotiques de Lapouge aux solis de hautbois et violon, reste en permanence au service d’une émotion majuscule, tour à tour atmosphérique, évanescente, sombre, intelligemment minimaliste ou formidablement dense…

Les amateurs de l’école de Canterbury (tendance Hatfield and the North/ National Health) devraient y trouver leur compte, ceux du rock de chambre façon Univers Zéro voire Art Zoyd pourraient carrément adorer cette petite merveille de live. Entre jazz et musique progressive, Noëtra (voir aussi ici) était certes inclassable mais sa musique avait assurément l’élégance et la classe…

Frédéric Delâge

North Atlantic Oscillation – Grappling hooks

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Le saviez-vous, bande de rockers incultes ? L’oscillation nord-atlantique, c’est le nom qu’on donne à l’indice mesurant la différence de pression atmosphérique entre la dépression islandaise et l’anticyclone des Açores. En gros, il s’agit d’une histoire de chaud et de froid, de saisissants contrastes : voilà qui sied parfaitement à la musique que pratique North Atlantic Oscillation.

Ce LP inaugural, déjà salué outre manche par les louanges aussi mérités qu’enthousiastes de la presse spécialisée, appartient à cette race plutôt peu répandue des premiers albums à la fois originaux, maîtrisés, passionnants, imprimant d’emblée la marque d’un groupe porteur certes d’un héritage pluriel mais surtout d’une identité, d’un charme et d’une séduction qui n’appartient qu’à lui. Imaginez un kaléïdoscope étonnant où tournoient une sorte de Pink Floyd du XXIe siècle, aérien et inventif, des choeurs à la Brian Wilson, des mélodies accrocheuses sans être aguicheuses, l’intelligence sophistiquée -pas trop mais juste ce qu’il faut- d’une électro pop ultra-moderne… De Tortoise à Tangerine Dream, de Chick Corea aux Flaming Lips, de Steve Reich à Blur, la diversité des infuences revendiquées par les Ecossais Sam Healy et Ben Martin, les deux principaux responsables de NAO, en dit suffisamment long sur leur hauteur d’inspiration et leur ouverture d’esprit. L’écoute de ce Grappling Hooks révèle qu’au-delà de ses bonnes intentions, cette oscillation de l’Atlantique nord a surtout la belle faculté de tisser une musique hypnotique, à la fois sensuelle et cérébrale, sensible et percutante, pleine de contrastes, de surprises et pourtant fluide. Et qui sait atteindre de vrais sommets comme sur les 7 minutes du magnifique « Ritual », l’un des titres phare d’un album par ailleurs sans aucune faute de goût ni remplissage. Courtisé par bon nombre de labels, le groupe a finalement choisi Kscope et y prend donc place aux côtés de No Man, Anekdoten ou Anathema, dans une collection de talents majuscules qui mériteraient une bien plus large reconnaissance. Mais pour North Atlantic Oscillation, l’aventure ne fait que commencer. Et le premier chapitre est si passionnant qu’il semble réellement riche de promesses…

Frédéric Delâge