Anekdoten – Chapters

Anekdoten - Chapters

Il est des rétrospectives mineures et dispensables, et d’autres qui, au contraire, savent condenser la substantifique moelle d’un répertoire pour s’imposer comme le guide quasi-idéal à l’intention des néophytes. Ce Chapters, qui revient sur plus de quinze ans de la carrière des Suédois d’Anekdoten (de 1993 à 2009) fait clairement partie de la seconde catégorie.

On a souvent décrit Anekdoten comme l’un des fils modernes de King Crimson, un rejeton plutôt doué, à la ténébreuse inspiration nordique mais rarement pris pour davantage qu’un simple second couteau, fut-il brillant, de la face sombre de la progressive moderne. Il est vrai que le groupe aime dresser autour de ses noires mélopées des murs de mellotron et emprunter les contours majestueux d’un lyrisme tourmenté forcément héritier du mythique premier album du roi pourpre. Et l’on pense à l’inévitable maître Fripp au fil de certaines dissonances guitaristiques particulièrement acides. Pour autant, Anekdoten n’est absolument pas un clone, ni même un héritier vraiment fidèle tant son univers sait se nourrir d’autres influences gothiques ou/et glaciales, jusqu’à Joy Division. Et tant, au final, il sait se révéler tout à fait personnel, et pour tout dire vraiment unique. L’étiquette progressive accolée au groupe doit ainsi beaucoup plus à cette liberté, à ce tempérament lyrique et mystérieux qu’à de supposées grandes envolées instrumentales. Car il n’y a rien de franchement spectaculaire, ou même de vraiment virtuose dans la musique d’Anekdoten, qui relève plutôt d’un sombre impressionnisme, insidieux, impalpable, lequel finit par envelopper presque discrètement, mais avec ô combien d’intensité, de son charme à la fois mélancolique et sulfureux, à l’image du style vocal de Nicklas Barker, sans doute plus proche d’un Robert Smith que d’un Greg Lake. De démos des nineties (parfois plus denses que les versions finales) jusqu’aux meilleurs titres des disques les plus récents, ce double-album rétrospectif, qui vient saluer l’arrivée du groupe chez l’excellent label KScope, est une aubaine en attendant la sortie prochaine d’un nouveau chapitre de l’histoire…

 

Frédéric Delâge

Porcupine Tree – The Incident

Porcupine Tree- The incident

Qu’il est agaçant, ce Steven Wilson ! A force de se disperser, d’enfiler les perles pop avec Blackfield, de réinventer le foisonnement minimaliste avec No-Man, celui qui a encore trouvé le temps en cette année 2009 de signer son tout premier album solo (« Insurgentes ») et de remixer les grands classiques de King Crimson (avec la bénédiction de maître Fripp) suscite la méchante suspicion d’une poignée d’esprits malins.
Et si, après tout, notre binoclard touche-à-tout n’était qu’un habile faiseur stakhanoviste, recycleur doué mais d’abord opportuniste, un brin arrogant, non dénué de talent mais finalement sans vrai génie ?

La thèse, un peu facile, un peu prévisible, trouve désormais quelques défenseurs. D’autant que le précédent album de Porcupine Tree, Fear of the Blank Planet, paru en 2007, avait rencontré une partie du succès commercial que l’arbre porc-épic méritait depuis au moins dix ans, avec des ventes dépassant les 250 000 exemplaires : une vraie performance par temps d’avaleurs de MP3 et de dévoreurs de Deezer. Mais sans doute un élément douteux supplémentaire à verser au dossier Wilson pour les indécrottables adeptes du « c’était mieux avant ». Autant dire que la minorité qui faisait déjà la fine bouche devant Fear of the Blank Planet, risque fort de froncer encore davantage les sourcils à l’écoute de ce dixième album studio (déjà…) du groupe phare de Mister Wilson. Les autres, et on les imagine heureusement beaucoup plus nombreux, préfèreront savourer un disque qui, à défaut d’être parfait du début à la fin, se révèle comme l’un des albums rock incontournables de l’an de grâce 2009. Sur le fond, Porcupine Tree n’a certes rien bouleversé. Mais on ne pourra décemment reprocher un manque d’évolution à un groupe désormais en pleine maturité, et dont l’inspiration classieuse se nourrit à la fois de pop, de metal, de progressive, d’électro, de psychédélisme, le tout dopé par un sens mélodique, une modernité et une cohérence très au-dessus de la mêlée.

En vérité, c’est sur la forme que The Incident redistribue vraiment les cartes, avec comme entrée ET plat de résistance, cette « suite » de 55 minutes qui lui donne son nom, inspirée à Wilson par l’approche médiatique froidement factuelle du mot « Incident », prétexte ici à des petites vignettes sur des histoires très personnelles et humaines. Sur le plan musical, que les amateurs de prog-rock à l’ancienne ne s’enflamment pas trop vite : Wilson and Co n’ont sûrement pas dégainé leur « Gates of delirium » personnel ou leur « Echoes » fait maison. La (non) construction de cette petite heure de musique ininterrompue, cet enchaînement de morceaux courts ou longs (de 1.26 à 11.40), mélodieux ou percutants, ou les deux en mêmes temps, font que « The incident » n’est pas une suite, encore moins une chanson, mais une sorte de voyage (35 ?) sidérant, tantôt heurté, tantôt apaisant, où se mêlent violence et volupté, mélodies lancinantes et échappées atmosphériques, petites douceurs acoustiques et extrême dureté métallique.

Alors oui, Porcupine Tree ne parvient pas à garder le même niveau d’intensité tout le long. Mais place régulièrement le curseur assez loin, c’est à dire très haut. On pense notamment aux cinq minutes de « The incident » (le morceau dans le morceau) qui étire une espèce d’électro glauque et glaciale pour mieux faire éclater un final aérien à frisonner… On pense aussi à l’incroyable « Octane twisted » avec son intro sur tapis d’arpèges acoustiques, sa mélodie chantée belle à pleurer et cette montée métallique hallucinante qui se fracasse telle une vague furieuse écumant de rage à l’instant précis où l’on s’y attend le moins… On pense encore à « Time flies », merveille de mélodie pop traversée dans sa version complète (celle de l’album donc) par l’une de ces extraordinaires envolées atmosphériques qui renvoie au Porcupine Tree des mid-nineties, celui, par exemple, de « Moonlop »… Au regard de cet intenable monument de près d’une heure articulée en 14 parties, le second CD paraît presque superflu, et son existence même carrément surprenante si l’on tient compte du fait que Steven Wilson estimait il n’y a pas si longtemps (deux ou trois ans), et assez judicieusement, que la durée idéale d’un disque ne devrait pas dépasser 45 à 55 minutes. Curieusement, donc, au lieu de nous garder bien au chaud cette poignée de morceaux pour un futur disque de « fonds de tiroirs » haut de gamme (à la manière de Recordings en 2001 ou Nil recurring en 2007), le groupe joue les inattendues prolongations avec quatre titres dont on retiendra en priorité les deux derniers, « Black Dahlia » (signé Richard Barbieri) et « Remember lover », tous deux typiques d’un Porcupine Tree apaisé et mélancolique certes déjà connu, mais tous deux magnifiques.

Ce dessert surprise ne suffit pourtant pas à faire oublier les goûts acres et suaves du plat principal. « I was born in 67, the year of Sgt Pepper and Are you experienced », chante le père Steven au début d’un « Time flies » ponctué de clins d’oeil (volontaires ? peu importe… ) au Animals de Pink Floyd. On sait que le bonhomme est une véritable éponge musicale. Mais là où d’autres se complaisent dans le réchauffé plus ou moins frelaté, le recyclage artificiel et vaguement poussif, Wilson transcende ses influences visibles (et Dieu sait qu’elles sont nombreuses et variées), les dépasse voire parfois les surpasse, pour faire jaillir autre chose, une fraîcheur, une vision, une inventivité ancrée dans son époque, à la manière d’un Tarantino du rock à neurones. Et si tout ce qu’il touche ne se transforme pas à tous les coups en or, il y a toujours suffisamment de pépites dans sa marmite…

Frédéric Delâge

Pink Floyd – Animals

Pink Floyd- Animals

Animals, album de Roger Waters joué et orchestré par Pink Floyd ? Oui et non. Furieux de constater que la veste réversible des rock-critics n’épargne alors guère « son » groupe (les « révolutionnaires » punk de 76/77 ayant fait du Floyd l’un des prototypes de ces dinosaures du rock à éradiquer au plus vite… Ha ha !), Waters cisèle des textes d’une énergie vindicative et d’une amertume sans précédent. Le propos tourne autour d’un concept développé par George Orwell dans son livre « La ferme des animaux », selon lequel la pauvre et pitoyable humanité se diviserait entre chiens, cochons et moutons. Pour illustrer la pochette du futur album, Waters exige qu’on place au-dessus des énormes cheminées de la riante centrale électrique de Battersea un cochon gonflable (fabriqué par les héritiers de la jadis florissante firme des Von Zeppelin) : la fameuse photo sera prise un matin de décembre 1976 et le cochon volant finira par larguer les amarres, les câbles ayant rompu, pour s’écraser un peu plus tard, et beaucoup plus loin, dans un champ de Canterbury…
Pour en revenir au disque lui-même, seul Gilmour obtient la co-signature d’un morceau (« Dogs ») tandis que le nom de Wright n’est pas même mentionné sur la pochette, Nick Mason devant pour sa part se contenter d’être crédité pour ses « graphiques » (!)…
Souvent injustement sous-estimé, voire mal-aimé, et pas seulement par ceux qui ne jurent que par l’époque de Syd Barrett, Animals est bien en bonne partie la « chose » de Waters. Mais il déploie une énergie, une dureté, une violence qui doivent aussi beaucoup aux trois « accompagnateurs » du maître. En particulier la guitare de David Gilmour, incisive et tranchante comme une lame, y révèle parfois une âpreté dont on l’aurait cru tout bonnement incapable. C’est ainsi que la musique appuie à merveille le sombre et accusateur propos dans lequel, entre les lignes, à travers les métaphores, le libéralisme à la mode Thatcher en prend déjà pour son grade : finies donc les planeries et la tranquille fluidité des deux albums précédents (Dark side of the moon et Wish you were here), place à d’hallucinantes et sauvages envolées, remarquablement construites et interprétées. Pour faire un peu respirer l’ensemble, les deux courtes parties du tendre « Pigs on the wing » (dédié à Carolyne, l’épouse de Waters) encadrent ce bloc de noirceur incandescente que constitue l’impressionnante trilogie « Dogs », « Pigs » et « Sheep ». Dense, inquiétante, sombre jusqu’à l’étouffement, la musique d’Animals, gorgée de fiévreux soubresauts, de trouvailles rythmiques et de mélodies vertigineuses (« Sheep ») déroule une spirale infernale prenant totalement à contre-pied, à contre-courant le tranquille rock spatial et « taillé sur mesure » de Dark side of the moon.
Le « dinosaure » Pink Floyd signe avec ce bestiaire halluciné et visionnaire une oeuvre puissante, dérangeante et foncièrement pessimiste, totalement en phase avec une fin de décennie désenchantée qui, fatalement, allait finir par placer Waters et ses trois serviteurs au pied du… mur.

Frédéric Delâge

Tori Amos – Abnormally attracted to sin

Tori Amos-abnormally attracted to sin

A peine deux ans après l’excellentissime American Doll Posse, revoilà déjà Tori Amos, cette fois en habits de pêcheresse. Mais avec toujours la même inspiration de haute voltige. Depuis quelque temps, il est pourtant de bon ton de reprocher à l’Américaine une relative perte de vitesse. Tori Amos ne surprendrait plus, sa musique serait devenue lisse, loin des audaces de sa période From the choirgirl hotel (1998) / To Venus and back (1999). On peut comprendre ces réserves, au point qu’on y souscrivait partiellement en 2005, à l’époque du trop consensuel et vaguement mollasson The Beekeeper. Seulement, il faudrait être sourd, ou armé d’une mauvaise foi en acier, pour nier l’immense valeur intrinsèque de ces 17 nouveaux pêchés capitaux réunis sous la sulfureuse bannière Abnormally attracted to sin.

Certes, Tori Amos n’étonne ou ne déroute plus vraiment, sans doute parce que ses albums fondateurs appartiennent (définitivement ?) aux années 90. Seulement, l’essentiel est toujours là, et bien là : l’incroyable sens mélodique, cette intelligence toujours incroyablement inspirée, à la fois sauvage et subtile, sensuelle et sensible, cette présence toute personnelle qui reste l’apanage des artistes majeurs. Et qui transpire ici, encore une fois, sur la totalité des morceaux d’un disque où la pêcheresse sait faire vibrer toutes les cordes de son arc, et nous par la même occasion : un trip-hop noir et étrange (l’immense « Give » qui ouvre l’album, « Flavor »), des merveilles de rengaines pop (« Welcome to England », « Fast horse »), des mélopées sombres et inquiétantes (« Abnormally attracted to sin », « Lady in blue »), des mélodies à la fois limpides et tarabiscotées d’où jaillit une ténébreuse magie (l’extraordinaire « Curtain call »), des titres inclassables ou plus légers, d’un intimisme presque « cabaret » à des accents de symphonisme rock… Il y a sur ce nouveau disque-fleuve de 75 minutes de vrais pics. Mais pas de réelles crevasses. Les invitations aux pêchés de Tori Amos se savourent sur la longueur, dans tous les sens du terme: avec cette géniale rouquine-là, plus c’est long, plus c’est bon…

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Insurgentes

Steven Wilson- Insurgentes

Il faut croire que les carrières de Porcupine Tree, No-Man ou Blackfield, sans parler de ses nombreux projets parallèles de producteur ou remixeur, ne suffisaient plus à la voracité créatrice de Steven Wilson. Et c’est peu dire qu’après le relatif succès commercial (pas trop tôt !) de  » Fear of a blank planet », dernier trésor en date de l’arbre porc-épic, la sortie de ce premier album solo du jardinier en chef suscitait impatience et curiosité, bien aiguisées par des annonces et extraits distillés au compte-goutte sur son site officiel.

Comme prévu, un soin extrême a été apporté à l’emballage, digi-pack luxueux, livret conséquent, seconde galette DVD avec la version de l’album en 5.1 et dix-huit minutes d’extraits d’un film à venir signé Lasse Hoile. Mais si notre désormais pourfendeur des Ipods (regardez le film pour comprendre) reste viscéralement attaché au bel objet que devrait rester tout album digne de ce nom, l’essentiel est toujours le contenu. Or, celui-ci confirme ce que suggère le beau flacon. « Insurgentes » révèle une beauté noire, très noire par laquelle la musique solo de Wilson exprime finalement un curieux paradoxe : voilà un disque qui porte incontestablement sa marque de fabrique, désormais reconnaissable entre mille, mais qui réussit simultanément à se démarquer sensiblement de celle de ses groupes habituels. « Insurgentes » a été pensé, imaginé au fil des voyages de son géniteur, partiellement enregistré au Mexique, aux Etats-Unis ou au Japon. Seulement, c’est aussi musicalement que ce disque-là dévoile une âme nomade tout en imposant une cohérence, une même couleur d’ensemble. Et celle-ci n’est vraiment pas rose. Encore plus sombre, donc, qu’à l’accoutumée, un rien moins complexe dans ses articulations mais toujours très sophistiquée, et portée par une production ultra-léchée, la musique d' »Insurgentes » s’abreuve aux multiples sources des influences majeures de son sorcier. Toutes sont malaxées, mélangées, transcendées, du progressif floydien à une froideur presque new-wave, voire indus, en passant par l’ambiant, l’électro, des digressions orchestrales, la pop la plus intimiste et un singulier psychédélisme des temps modernes, le tout servi par des musiciens de la trempe de Tony Levin, Gavin Harrison ou Jordan Rudess.

« Harmony Korine », titre d’ouverture idéal, déploie des arpèges en porc-épic, entrée en matière aérienne, immédiate, presque rassurante. Mais la suite ne caresse pas forcément dans le sens du poil. Qu’il s’agisse de la noirceur hypnotique et obsédante de « Salvaging » ou des ambiances glaciales de « Veneno para las hadas » (qui évoque un peu, pour les connaisseurs de Porcupine Tree, une digression minimaliste et désenchantée de « The sky moves sideways »). Et puis, il y a ces montées de sève angoissantes, ces menaçants bouillonnements électriques, comme autant de nuées d’insectes malfaisants, que l’on retrouve, sous différentes incarnations, au bout des routes d’ « Abandoner », de « Salvaging » ou de « Get all your deserves », quand la sauvagerie savante de la guitare de « No twilight within the courts of run », sans conteste l’un des sommets du disque, triture un improbable blues psychédélique et crimsonien, finalement noyé par le piano céleste et scintillant de Jordan Rudess.

Que pourrait-on vraiment reprocher à Steven Wilson sinon d’avoir fermé cette fois la fenêtre à tout trait de lumière, hormis ceux, mais seulement en clair-obscur, de la pop plus directe de « Only Child » ou des élans aériens du magnifique « Significant other », dont la mélancolie se teinte d’une énergie un poil plus positive, typique du prog tel que le manie Porcupine Tree ? Pour le reste, tout le reste, Insurgentes se révèle tout de noir vêtu, tel un rebelle exigeant se nourrissant de la morosité extrême d’une époque pour en extirper une inquiétante et somptueuse poésie.

Frédéric Delâge

Genesis – 1970-1975 (coffret)

Genesis – 1970-1975 (coffret)

Ainsi, Genesis nous avait gardé le meilleur pour la fin… et c’était le début.
Si la parution, il y a déjà de longs mois, des coffrets respectivement consacrés aux périodes « 1976-1982 » et « 1983-1997 » avait permis de savourer comme jamais la substantifique moëlle des albums des années Collins (« Wind & Wuthering » et « Duke » restant sans doute les deux disques ayant le plus bénéficié du remix), qu’allait nous réserver le nouveau traitement des joyaux antiques de l’ère Gabriel ?
La réponse se révèle aussi évidente qu’était fébrile l’attente : c’est une restauration non seulement efficace mais surtout intelligente et pour tout dire enthousiasmante qui résulte du travail mené sur les pistes originales par le producteur Nick Davis (sous le contrôle, et avec la bénédiction, des membres du groupe y compris Peter Gabriel). Evidemment, ce coffret vaut aussi en partie pour le CD d’inédits (du moins sur album officiels) avec notamment la présence des quatre morceaux enregistrés début 1970 pour… un documentaire sur le peintre Mick Jackson. On y découvre le Genesis pré-« Trespass », un Genesis qui se cherche encore mais commence à se trouver, s’écartant des sucreries pop du premier album pour embrasser des terres plus audacieuses, avec les squelettes de futurs morceaux de bravoure (des parties de « The Musical Box », « Looking for someone », « The fountain of Salmacis », la mélodie de « Anyway »…).
Outre ce document à l’intérêt d’abord historique, l’un des mérites du coffret est aussi, et comment, de proposer en bonus DVD la quasi intégralité des documents filmés de l’époque, bien connus des fans depuis quelques années, mais qu’il était grand temps de publier enfin de manière officielle (le concert de Shepperton -tournée Selling England…, en 1974-, le passage de Genesis à « Pop 2 » -1972- ou dans l’émission « Melody » -1974- et aussi, last but not least, l’intégralité des diapositives du show The Lamb lies down on Broadway, lesquelles permettent de se replonger comme jamais dans l’histoire ce double-album concept en suivant la trame d’un film longtemps rêvé par Gabriel mais qui n’aura jamais existé …).
Seulement, ces petits trésors exhumés tiennent presque de l’anecdotique au regard du remarquable travail de re-masterisation mené sur chaque album. On ne reviendra pas ici sur la valeur intrinsèque de ce rock de complexité limpide, de ces petites symphonies baroques et captivantes, de ces pierres angulaires de la progressive british des seventies, maintes fois copiées et jamais égalées.
Simplement, -et là, il convient vraiment d’insister, la « plus value » sonore est tout bonnement in-cre-di-beul ! En utilisant les bandes multi-pistes originales pour ciseler de nouveaux mix, Nick Davis a redonné une nouvelle jeunesse à ces morceaux auquel le traitement sonore de l’époque, tant pour des raisons de moyens techniques que de temps, ne rendait pas toujours justice. Le son gagne en clarté, des parties instrumentales jusqu’ici imperceptibles se font jour, la batterie (ah, ce Collins-là) et les performances vocales (un ange repasse….) sont enfin pleinement restituées.
Les heureux possesseurs du matériel permettant d’écouter les versions 5 .1 de chaque album seront comblés mais n’auront pas, fort heureusement, le monopole de la félicité : même avec un lecteur tout bête, les nouveaux CD permettent de redécouvrir ces disques au fil d’une puissance et d’une limpidité de tous les instants.

Est-ce à dire que tout est parfait ? Certainement pas. Inévitablement, le « mixeur » Nick Davis a dû faire des choix. Le plus souvent judicieux. Mais pas toujours. Dans un louable souci de rééquilibrer toutes les parties instrumentales et vocales, de rares passages peuvent ainsi heurter l’oreille des aficionados : le clavier trop en retrait sur le final de « The musical box » (dans la version originale, il écrase l’ensemble mais c’est précisément ça qui est bon…), la flûte qui s’efface sur celui de « The Lamia »… Mais soyons clair : ces menues réserves ne doivent certainement pas suffire à vous faire bouder le plaisir, majuscule, de (re)découvrir en version restaurée ces chefs d’œuvre absolus.

De « Trespass » à « The Lamb lies down on Broadway », le meilleur Genesis est de retour et s’offre pour le nouveau siècle une salutaire cure de Genèse…

Frédéric Delâge

Minimum Vital – Capitaines

Minimum Vital-Capitaines

Mine de rien, Minimum Vital fait aujourd’hui figure de vétéran sur la scène progressive française. Plus de vingt ans déjà que le groupe des jumeaux Payssan s’est imposé comme l’un des rares combos du genre à avoir su créer un univers reconnaissable entre mille. Minimum Vital, c’est la combinaison, ou plutôt une synthèse unique, fluide et naturelle entre l’héritage du progressif « classique » (Yes, école de Canterbury notamment), et des influences clairement revendiquées des musiques médiévales et baroques. Sans oublier le maniement en filigrane d’une langue toute personnelle (mêlant anglais, français, occitan, latin voire « yaourt » jumeau) qui peut parfois, au diapason de certains accents musicaux, évoquer une sorte de Magma light.

Pour autant, le dernier album en date du groupe, Atlas (2004), avait suscité quelques réserves, le groupe peinant sans doute à y retrouver la ferveur et l’inventivité de ses meilleurs jours. En fait, depuis le référentiel Sarabandes de 1990, il semblait un peu que les jumeaux Payssan n’étaient jamais aussi à l’aise et convaincants que lorsqu’ils osaient faire un pas de côté, délaissant le côté léger et vocal de Minimum Vital pour s’embarquer sur des terres sans doute plus folk, un rien plus intimistes, mais plus que jamais marquées par leurs influences médiévales. Ce fut en 2001 le superbe Ex-Tempore , signé du nom de Vital Duo, puis plus récemment (2006), l’excellent album solo de Jean-Luc Payssan. Or, ce Capitaines a le bon goût de naviguer très souvent sur ces mers plus acoustiques et majoritairement instrumentales au sein desquelles la musique du groupe sait atteindre son maximum d’intensité. Pour tout dire, si l’on retrouve sur une petite moitié de l’album un Minimum Vital relativement fidèle à cette légèreté vocale omniprésente sur La source, Esprit d’amor ou Atlas, agréable, mélodique, entraînante et superbement jouée,  le reste du disque se révèle autrement passionnant en misant d’abord sur la force instrumentale du groupe, sur ses racines progressives et médiévales, sur ce tempérament combinant l’aspect planant et mystérieux du prog’ (on pense souvent à Mike Oldfield) à l’authenticité tout à la fois spirituelle et dansante d’un folk européen surgi du fond des (moyen…) âges.

De Capitaines, on retiendra que Minimum Vital signe quelques-uns de ses plus beaux morceaux. Et comme par hasard, il le fait lorsqu’il prolonge la veine du fameux et unique album de Vital Duo (à cet égard, pour la première fois, le groupe se passe d’un vrai batteur… et c’est une vraie réussite, Jean-Luc Payssan assurant avec ô combien d’à-propos des percussions essentielles mais qui n’en font jamais trop, aux couleurs naturelles, presque ethniques). Citons donc en priorité les magnifiques « En Terre étrangère » et  « Le chant de Gauthier » (basé sur une mélodie du XIIe siècle), une bonne partie du morceau-titre, et surtout surtout « La route », extraordinaire progression finale, marche en forme de quête spirituelle, et qui vaut largement à elle seule l’acquisition du disque…

Frédéric Delâge

Van Der Graaf Generator – Godbluff

Van Der Graaf Generator- Godbluff

1972, 1973, 1974 : durant ces trois années qui venaient de marquer l’apogée, tant musical que populaire, du rock dit progressif, Van der Graaf Generator, séparé en août 1972, avait donc brillé uniquement par son absence. Pourtant, ses membres n’étaient pas restés inactifs, loin s’en faut. Le trio Banton-Jackson-Evans avait collaboré en 1973 au sein de The Long Hello pour une musique jazzy et instrumentale qui aboutirait plus tard à quelques disques ; et puis surtout, les trois musiciens étaient intervenus sur plusieurs chansons des albums solo publiés durant cette période par l’infatigable Peter Hammill.

C’est justement lors des sessions d’enregistrement, en décembre 1974, de Nadir’s Big Chance, le quatrième disque de Hammill en solitaire (la sauvagerie électrique d’une poignée de ses morceaux annonce avec deux ans d’avance l’explosion punk) que la décision de reformer VdGG est enfin prise. Sur le plan artistique, le défi est très clair : éviter coûte que coûte de pondre le petit frère de Pawn Hearts, le précédent chef d’œuvre du groupe sorti en 1971, et tester d’abord sur scène, donc au feu collectif, les nouvelles compositions de Hammill, le tout au fil d’une tournée entamée en mai 1975 au Pays de Galles et qui se poursuivra jusqu’à début juin par une quinzaine de dates en France ( !).  Le nouvel album, Godbluff, paraît en octobre : il démontre de manière éclatante que le groupe a réussi son pari, que le générateur s’est régénéré, sans doute au-delà même de ses propres espérances et de celles de ses fans. Comme si ces trois années de silence avaient finalement permis à la musique du groupe de prendre de nouvelles forces, de décupler sa puissance, de s’armer d’une inspiration aussi neuve que brûlante… Car avec Godbluff, la musique de Van der Graaf Generator devient plus dense, se contracte en une énergie fusionnelle servie enfin par un son énorme et qui n’a toujours pas pris une ride aujourd’hui (une qualité qu’on ne peut toujours accorder aux albums précédents du groupe). Beaucoup plus électrique que par le passé, cette musique-là consacre entre autres les progrès accomplis à la batterie par Guy Evans, dont le jeu conjugue à merveille l’intelligence du jazz et une fougue définitivement très rock. Pour le reste, la fiévreuse excentricité de David Jackson aux saxophones et la sobriété omniprésente de Hugh Banton derrière ses orgues sont à leur zénith. Quant à Peter Hammill, il est déchaîné comme jamais, chuchotant presque sur les premières mesures de « The undercover man » pour mieux faire éclater par la suite une rage dévastatrice qui culmine, hurlante, presque vociférante, sur la violence extrême de « Arrow ». L’explosif et hallucinant « Scorched earth », la brillance alambiquée de « The sleepwalkers » (où le groupe se fend même d’un clin d’œil « cha-cha-cha » qu’il s’empresse aussitôt de maltraiter à sa façon) achèvent de construire un album d’une violence subtile, audacieuse, incandescente, qui va plus loin encore –et c’est tout dire- que celle jaillie l’année précédente du Red de King Crimson. Cette énergie à l’agressivité aussi brutale qu’intelligente fait toujours de Godbluff, album certes difficile d’accès aux premières écoutes, un authentique chef d’œuvre, un disque écorché vif.

Dès janvier 1976, VdGG rentrera de nouveau en studio pour lui donner une suite : ce sera l’album Still Life, qui réussira la gageure de prolonger la veine noble et sanguine du disque précédent sans céder à la redite. Là où Godbluff explosait à la face, Still Life délivrera plus sournoisement toute sa profondeur, paradoxal mélange de désespérance et d’optimisme, et nouvelle référence (ultime ?) d’un univers plus « adulte » que celui de Genesis ou Yes, plus « humain » que celui de King Crimson. Aux rêves lumineux des uns, à la maîtrise diabolique de l’autre, Van der Graaf Generator opposait un monde de chaos bouillonnant, fébrile, jamais serein mais toujours effroyablement lucide…

Frédéric Delâge

King Crimson- In the Court of the Crimson King

King Crimson- In the court of the Crimson King

Et si l’histoire du prog-rock débutait vraiment là, par la parution, ce 10 octobre 1969, d’un disque aussi fracassant que le visage monstrueux et halluciné de son inoubliable pochette (dessinée par Barry Godber, un peintre de 23 ans qui succombera à une attaque cardiaque l’année suivante) ?
L’irruption du Roi Pourpre dans la cour des grands est de celles qui marquent une génération, redessinent le paysage musical d’une époque, ouvrent de nouveaux champs d’exploration… Pourtant, les membres de ce jeune groupe n’ont alors aucune réalisation d’envergure à leur palmarès de musiciens. Le guitariste Robert Fripp et le batteur Michael Giles ont juste signé, en septembre 1968, avec le frère du second -le bassiste Peter Giles- un album plutôt quelconque baptisé « The Cheerful Insanity Of Giles, Giles and Fripp » (dont les ventes ont royalement culminé à quelque 600 exemplaires !). Renforcés à présent du chanteur-bassiste Greg Lake (que Fripp a connu à Bournemouth, sa ville natale) et de Ian McDonald, un ex-militaire qui a mis à profit ses cinq ans d’armée pour apprendre plusieurs instruments (claviers, instruments à vent…), Robert et Michael ont cette fois décidé de passer à la vitesse supérieure. Elle va se révéler fulgurante.
King Crimson trouve d’abord son nom, et accessoirement le titre de son premier disque, dans un texte écrit par Peter Sinfield, jeune poète à l’inspiration surréaliste, devenu peu après sa rencontre avec les musiciens le parolier attitré du groupe, au point qu’il en devient membre à part entière (crédité pour ses « mots » et « illumination », il suivra le groupe en concert, s’occupant notamment des éclairages et du son).
Au printemps, à force de ténacité, King Crimson a réussi à signer chez le label Island, en même temps que Mott The Hoople. Le 5 juillet 1969, le groupe joue à Hyde Park devant 850.000 personnes, à l’occasion d’un grand concert gratuit où il croise notamment Family et les Rolling Stones, vedettes du jour. « Un concert sans étincelle, à l’exception d’un groupe sensationnel nommé King Crimson », écrit alors The Guardian…
Mais lorsque paraît à l’automne « In The Court Of The Crimson King », la sensation se fait bien plus forte encore. Car King Crimson accouche là d’une espèce de monstre, lequel va gracieusement fournir de véritables bottes de sept lieues au rock progressif jusqu’ici encore balbutiant. Le tout en cinq morceaux majeurs.

D’abord « 21st century schizoïd man », entrée en matière inouïe, la voix trafiquée de Greg Lake rugissant des paroles où il est notamment question d’innocents brûlés au napalm sur une musique aussi sauvage qu’impeccablement maîtrisée, célébrant au fil d’un riff infernal et de breaks vertigineux la rencontre au sommet entre jazz et hard-rock. Le reste du disque prolonge le rêve-cauchemar sur un ton plus majestueux, voire plus insidieux: « Epitaph » transcende le romantisme mélancolique hérité du meilleur des Moody Blues ou de Procol Harum; ‘ »I talk to the wind » et sa flûte murmurent un intimisme poétique d’où jaillit une volupté nouvelle; « Moonchild » réinvente le merveilleux à la source d’une musique de l' »ailleurs » (en dépit d’une longue et ennuyeuse improvisation prolongeant inutilement deux minutes de rêve). Enfin, « The court of the crimson king », dont l’on doit -comme pour « Epitaph »- la mélodie limpide et impériale à Ian McDonald, enfonce le clou rouge dans les coeurs déjà saignants: King Crimson vient bel et bien de créer là une synthèse inédite entre intensité de l’émotion et sophistication de l’écriture, puisant son inspiration dans une stupéfiante marmite où bouillonnent pêle-mêle jazz, classique, folk, rock, emphase majestueuse, surréalisme noir, lyrisme tourmenté et imagerie médiévale.
A la sortie de l’album, Pete Townsend, leader des Who, parle d’un « chef d’oeuvre de l’étrange ». Toute une génération de musiciens en fait illico son disque culte, sa référence ultime, à commencer par des jeunes gens formant alors un certain Genesis, lesquels accrocheront carrément la pochette signée Godber au mur du cottage isolé où ils préparent leur album « Trespass »…
Cette fois, les jalons du progressif sont bien posés. Le rideau peut alors tomber sur les années 60 : on est déjà entré dans les seventies…

Frédéric Delâge

Spleen Arcana – The field where she died

Spleen Arcana- The field where she died

Entre metal et musique progressive, il est des Frenchmen qui tracent discrètement leur route. En 2008, la révélation Demians avait consacré bien au-delà de nos frontières le talent  et la maîtrise étonnamment précoce de son mentor Nicolas Chapel. Dans un style relativement proche, bien que moins mature pour l’instant, déboule en 2009 Julien Gaullier, multi-instrumentiste autodidacte aux influences multiples, de Led Zeppelin aux grands noms de la progressive. Revendiquant son identité d’humble artisan, le musicien de 28 ans a mis il y a quelques mois sur le net en téléchargement gratuit (www.spleenarcana.com) son premier essai, dont la magnifique pochette un rien gothique devrait à elle seule inciter ceux qui seront séduits par sa musique à acquérir le véritable album. Les amateurs de démonstrations instrumentalo-métalliques au kilomètre pourront passer leur chemin : si cet univers-là puise donc son inspiration essentiellement du côté du metal et du rock progressif, il a le bon goût de préférer le fond à la forme, exprimant une mélancolie atmosphérique, une sorte d’impressionnisme sombre et contemplatif, qui peut parfois évoquer Anathema. Le principal défaut dans la cuirasse vient incontestablement du chant, un peu traînant et parfois un rien agaçant. Mais si Julien Gaullier n’est pas un chanteur très convaincant , il est en revanche déjà un compositeur et un instrumentiste qui font beaucoup mieux que tenir la route . Ce premier essai, certes imparfait, recèle ainsi de belles promesses, en particulier son ultime morceau, l’excellent « A kind of heaven »,  qui déploie ses dix minutes jusqu’à un final inattendu en forme de clin d’œil, volontaire ou pas, au Mike Oldfield de Ommadawn. Pour peu que Spleen Arcana parvienne à résoudre (ou à contourner) cet aspect vocal trop faiblard, on est prêt à parier qu’un bel avenir lui appartient.

Frédéric Delâge