Tim Bowness- Abandoned Dancehall Dreams

Tim Bowness- Abandoned Dancehall Dreams

L’aventure de No-Man désormais suspendue jusqu’à nouvel ordre par un Steven Wilson accaparé par sa carrière solo, il appartenait au seul Tim Bowness, incarnation vocale du duo au long cours, d’en faire voyager l’âme. Ce fut déjà le cas avec l’album Warm Winter du projet Memories Of Machine en 2011, ça l’est encore davantage avec ce deuxième disque solo, que Wilson a toutefois pris le temps de mixer. Très bien entouré (notamment par Colin Edwin, Pat Mastelotto, la violoniste Anna Phoebe ou encore son compère du groupe Henry Fool, Stephen James Bennett, qui cosigne deux morceaux), Tim Bowness y magnifie comme jamais la mélancolie inhérente à son chant monocorde, ce minimalisme à la fois distant et intimiste, simultanément froid et touchant, évoquant parfois la volupté de David Sylvian ou le versant éthéré de Talk Talk. Là une envolée de violon, ici une touche de moog : le raffinement des arrangements sait se fondre avec humilité dans cette pop lente et majestueuse, discrètement jazzy, résolument progressiste, mais d’abord portée par cette voix hypnotique. Du martèlement de « Warm-Up Man Forever » à l’âpre sensualité de « Beaten By Love » (titre déjà découvert sur le dernier live de No-Man), cet Abandoned Dancehall Dreams, hanté par les fantômes de la perte et de la solitude, ne s’en fait pas moins lumineux. Au murmure suave de « Smiler At 50 », l’histoire d’une quinqua pétrifiée dans la nostalgie d’un amour disparu, et que vient conclure une explosion de dramatique emphase, répond plus loin « Smiler At 52 », sa suite en mode electro feutrée. L’éblouissante mélodie de « Waterfoot » ou la soul glacée, poignante jusque dans ses silences, de « I Fought Against The South » achèvent de faire du disque un sommet de romantisme moderne. La froide mélancolie de Tim Bowness s’y écoule toujours avec la chaleur d’une caresse.

Frédéric Delâge

Amplifier- Mystoria

« Avertissement : contient du pur rock ». Le sticker accolé sur la pochette de son cinquième album confirme qu’Amplifier n’aime pas les étiquettes, du moins au sens figuré. Conceptuel et ambitieux (bref, très progressif) pour The Octopus en 2011, le groupe mancunien s’était fait plus mélodique et léger pour Echo Street deux ans plus tard. L’évolution perpétuelle continue et l’autocollant préventif de Mystoria ne ment pas : cette fois, la bande à Sel Balamir augmente considérablement la dose de « pur rock » pour servir une demi-douzaine de morceaux carrément rentre-dedans, sans doute plus conventionnels dans la forme mais pas toujours moins réjouissants sur le fond. Certains se font vite lassants (« Cat’s Cradle »), d’autres expriment une puissance racée, immédiatement jouissive, durablement addictive (« Bride »). Amplifier apparaît à cet égard comme le digne successeur des Cardiacs et autres Oceansize, seigneurs disparus de l’intelligence explosive (Mystoria a d’ailleurs été enregistré dans le studio gallois qui avait vu naître Frames, chef d’œuvre signé en 2007 par un Oceansize dont le guitariste Steve Durose n’a pas rejoint Amplifier par hasard).

Pour autant, s’il l’a maîtrise magistralement, Amplifier est loin de se contenter de la simple «pureté » d’un rock efficace et direct. Et pour une bonne moitié, Mystoria est régulièrement rattrapé par des accents plus lyriques et/ou alambiqués. Cela démarre dès « Magic Carpet », instrumental d’ouverture au carrefour des meilleurs Rush et Ozric Tentacles, ça continue avec la space-pop du décapant « Open Up », la frénésie déjantée, façon Gong ou Hawkwind post-punk, de « OMG », le crescendo stellaire du final de « Darth Vader »… A la délicatesse feutrée de « Crystal Mountain », succède le déferlement final de « Crystal Anthem », digne apothéose de ce voyage au pays d’un certain « nu-prog », électrique et éclectique, dont Amplifier, bien au-delà des étiquettes, s’impose comme le plus classieux des pourvoyeurs.

Frédéric Delâge