Pink Floyd – Animals

Pink Floyd- Animals

Animals, album de Roger Waters joué et orchestré par Pink Floyd ? Oui et non. Furieux de constater que la veste réversible des rock-critics n’épargne alors guère « son » groupe (les « révolutionnaires » punk de 76/77 ayant fait du Floyd l’un des prototypes de ces dinosaures du rock à éradiquer au plus vite… Ha ha !), Waters cisèle des textes d’une énergie vindicative et d’une amertume sans précédent. Le propos tourne autour d’un concept développé par George Orwell dans son livre « La ferme des animaux », selon lequel la pauvre et pitoyable humanité se diviserait entre chiens, cochons et moutons. Pour illustrer la pochette du futur album, Waters exige qu’on place au-dessus des énormes cheminées de la riante centrale électrique de Battersea un cochon gonflable (fabriqué par les héritiers de la jadis florissante firme des Von Zeppelin) : la fameuse photo sera prise un matin de décembre 1976 et le cochon volant finira par larguer les amarres, les câbles ayant rompu, pour s’écraser un peu plus tard, et beaucoup plus loin, dans un champ de Canterbury…
Pour en revenir au disque lui-même, seul Gilmour obtient la co-signature d’un morceau (« Dogs ») tandis que le nom de Wright n’est pas même mentionné sur la pochette, Nick Mason devant pour sa part se contenter d’être crédité pour ses « graphiques » (!)…
Souvent injustement sous-estimé, voire mal-aimé, et pas seulement par ceux qui ne jurent que par l’époque de Syd Barrett, Animals est bien en bonne partie la « chose » de Waters. Mais il déploie une énergie, une dureté, une violence qui doivent aussi beaucoup aux trois « accompagnateurs » du maître. En particulier la guitare de David Gilmour, incisive et tranchante comme une lame, y révèle parfois une âpreté dont on l’aurait cru tout bonnement incapable. C’est ainsi que la musique appuie à merveille le sombre et accusateur propos dans lequel, entre les lignes, à travers les métaphores, le libéralisme à la mode Thatcher en prend déjà pour son grade : finies donc les planeries et la tranquille fluidité des deux albums précédents (Dark side of the moon et Wish you were here), place à d’hallucinantes et sauvages envolées, remarquablement construites et interprétées. Pour faire un peu respirer l’ensemble, les deux courtes parties du tendre « Pigs on the wing » (dédié à Carolyne, l’épouse de Waters) encadrent ce bloc de noirceur incandescente que constitue l’impressionnante trilogie « Dogs », « Pigs » et « Sheep ». Dense, inquiétante, sombre jusqu’à l’étouffement, la musique d’Animals, gorgée de fiévreux soubresauts, de trouvailles rythmiques et de mélodies vertigineuses (« Sheep ») déroule une spirale infernale prenant totalement à contre-pied, à contre-courant le tranquille rock spatial et « taillé sur mesure » de Dark side of the moon.
Le « dinosaure » Pink Floyd signe avec ce bestiaire halluciné et visionnaire une oeuvre puissante, dérangeante et foncièrement pessimiste, totalement en phase avec une fin de décennie désenchantée qui, fatalement, allait finir par placer Waters et ses trois serviteurs au pied du… mur.

Frédéric Delâge

Peter Hammill – Over

Peter Hammill- Over

En avril 1977, paraît Over, disque impudique, tourmenté et bouleversant, plein de fureur, de passion, de romantisme, gorgé d’une tristesse infinie qui n’exclut pas l’espoir et la rédemption. Ce sixième album solo de Peter Hammill est le fruit d’une blessure : la séparation avec Alice, celle qui fut durant sept années sa compagne. D’une rupture sentimentale authentique, Hammill va faire jaillir un chef d’oeuvre, à la fois dérangeant et universel.

N’y cherchez évidemment pas de banales complaintes à l’eau de rose ou une énième variation autour du thème éternel de l’amour déçu. Nulle trace de clichés dans cet album-là : Over, c’est l’émotion à l’état brut, un disque coup de poignard nourri d’une inspiration venue du fond des tripes et reflétant tous les états et sentiments par lesquels on peut passer, plonger voire se noyer dans ces cas-là : les regrets aussi vains qu’obsédants («On tuesday she used to do yoga»), la révolte de la rancoeur et du dégoût («Betrayed» et ses dissonances comme autant de plaies), l’incrédulité et la culpabilité («Alice» où, armé simplement d’une guitare acoustique, Hammill s’adresse directement à …elle), la nostalgie et le désespoir (le symphonique «This side of the looking-glass» que PH devait reprendre sur scène en avril 1996…accompagné de l’Orchestre National de Lille), les souvenirs qui s’embrouillent déjà avec le temps qui passe et qui finira par anesthésier la douleur («Time heals», ses contrastes et ses hypnotiques montées en puissance)… Musicalement aussi multiple que les émotions véhiculées par ses textes (orchestral ou rock’n roll, électrique ou acoustique, sophistiqué ou dépouillé…), Over se joue de l’impudeur et des risques inhérents à ce genre d’exercice fatalement trop personnels pour ne pas risquer d’être casse-gueules.Et finit par tendre une sorte de miroir universel que Peter Hammill a eu l’intelligence de ne pas fabriquer d’un seul tenant. Car il y a aussi le poignant «Autumn», traversé du violon plaintif de Graham Smith, qui évoque, lui, l’absence des enfants devenus trop grands pour le nid familial. Histoire de rappeler que même pour les couples qui durent, la vie n’est pas un long fleuve tranquille… Le tout est entouré de deux morceaux prenant à contre-pied la noirceur et la profonde mélancolie de l’ensemble : le très rock «Crying wolf» -entre dérision et auto-flagellation- et pour finir la nécessaire et salvatrice note d’espoir de «Lost and found». Un bon conseil : n’attendez pas de vous faire plaquer par votre supposée âme soeur pour découvrir cette merveille absolue…

Frédéric Delâge