Mike Oldfield – Tubular Bells 2003

Mike Oldfield- Tubular Bells 2003

Mike Oldfield qui réenregistre Tubular Bells en 2003, soit quelque trente ans après la sortie de l’original : il y a deux manières d’aborder l’événement. Le premier réflexe se fige en une moue dubitative tant l’idée peut sembler aussi dispensable qu’opportuniste. D’autant qu’à l’époque, le dernier disque vraiment intéressant d’Oldfield, The songs of distant earth (1994), a déjà près de dix ans. On a donc beau jeu de ne voir dans ce ré-enregistrement que le caprice d’un ex-enfant prodige cherchant vainement à réveiller l’inspiration perdue. En vérité, il convient de replacer dans son contexte l’histoire de Tubular Bells, ou plutôt des Tubular Bells

En 1973, à sa sortie, le tout premier disque du nouveau label underground Virgin Records, enregistré dans The Manor, propriété du jeune homme d’affaires Richard Branson, fit l’effet d’une petite bombe. Cette mini-symphonie signée d’un multi-instrumentiste inconnu d’à peine 20 ans rencontra immédiatement un succès planétaire assez inattendu, renforcé par l’utilisation de son thème introductif pour le film L’Exorciste, et qui ne fut pas pour rien dans l’ascension de Virgin. Le disque fut dès lors considéré, à juste titre, comme l’un des sommets inégalés de la musique progressive instrumentale. Mais Oldfield, en froid perfectionniste, conserva toujours une certaine frustration par rapport à cette oeuvre qui sonnait bien mieux dans sa tête que sur le vinyle… Il faut dire que l’équipement du Manor se limitait à un 16 pistes. Et que le temps imparti pour l’enregistrement était alors loin d’être extensible, pour employer un doux euphémisme. Conscient que ses cloches tubulaires inaugurales resteraient sinon le sommet du moins la référence de sa carrière, Mike Oldfield allait revenir les titiller. D’abord en biaisant. En 1992, après son départ de Virgin, il entamait sa collaboration avec Warner par un Tubular Bells II de premier ordre, qui en dépit de sons synthétiques assez froids, sut renouveler la magie originelle par une version bien différente tenant à la fois du pastiche, de la relecture et de l’inventivité pure. Il y eut même quelques années plus tard Tubular Bells III puis The Millenium Bell, deux disques en revanche à oublier et qui appartiennent aux (trop nombreux) déchets discographiques d’une carrière en dents de scie. Mais Mike Oldfield n’avait jamais renoncé à son rêve premier : réenregistrer entièrement la version originale (laquelle allait finir par sortir en version remasterisée en 2009…). En fait, seule une clause du contrat signé avec Virgin l’empêchait de le faire avant… 1998.

Cinq ans après la fin de l’échéance et à la faveur du trentième anniversaire, voilà qui fut donc fait. Et très bien fait. On aurait pu redouter que l’œuvre ne soit dénaturée par une production trop moderne pour être honnête. Au contraire, Oldfield a eu l’intelligence de ne pas faire trop sonner cette jumelle de 2003 comme la petite cousine « nickel chrome » de 1992. Moderne sans être froid, le son est surtout jaillissant et limpide comme l’eau claire d’une fontaine de jouvence. Il fait tout le miel de cette version 2003, à la fois fidèle à sa matrice (même si les deux parties de 25 minutes sont désormais découpées en 17 pistes) et sensiblement différente par sa texture et son interprétation. Au final, l’étrange mélancolie céleste de cette fluide symphonie des temps modernes ne perd rien de son charme, bien au contraire, dans ce nouvel écrin. Si Oldfield tient évidemment tous les instruments, il s’est tout de même octroyé les services de sa sœur Sally pour les chœurs (elle était déjà présente sur l’enregistrement de 1973), mais aussi de John Cleese himself en « maître de cérémonie » pour annoncer, ou plutôt déclamer d’un ton d’ironique grandiloquence, la parade des instruments sur le final de la première partie, en lieu et place du regretté Vivian Stanshall. Rien que pour le choix de l’ex-Monty Python, idéal pour incarner l’esprit très « And now for something completely different » de cette suite aux contours changeants, Mike Oldfield mérite notre gratitude…

Frédéric Delâge

Robert Wyatt – Solar flares burn for you

Robert Wyatt - Solar flares burn for you

L’année 2003 restera décidément faste pour les fans de Robert Wyatt puisque, dans la foulée de la parution de « Cuckooland », alors excellent petit dernier du grand bonhomme, voilà que le label américain Cuneiform offrait ces prolongations sous la forme d’archives en grande partie inédites. Seuls les quatre premiers des treize morceaux proposés étaient en effet déjà parus sous le titre « The Peel Sessions » : les versions nues, belles jusqu’au sublime, de « Alifib » et « Sea Song » -deux merveilles du chef d’oeuvre Rock Bottom- ainsi que « Soup Song » et la reprise de Neil Diamond « I’m a believer ».

Cuneiform a donc eu le bon goût d’augmenter considérablement le plaisir en adjoignant à ces enregistrements de septembre 1974 d’autres documents jusque là réduits au silence et représentant différentes époques. D’abord, le titre qui donne son nom au disque : enregistré en 1973, cet instrumental minimalo-surréaliste (où Wyatt utilise pour la première fois le fameux orgue jouet Riviera qu’on entendra plus tard sur Rock Bottom) est ici accompagné du petit film non moins expérimental pour lequel il avait été conçu, étrange succession de paysages urbains et champêtres réalisée par Arthur Johns (l’auteur des effets spéciaux des deux « Superman » !). Une bonne partie du disque propose ensuite d’autres sessions BBC, plus anciennes encore que les déjà connues et déjà citées. Cette fois, on se retrouve le 5 décembre 1972. Matching Mole est déjà mort mais Wyatt pense alors à remonter le groupe avec le musicien qui l’accompagne sur les quatre morceaux ici présents, Francis Monkman, ex-claviériste du groupe progressif Curved Air. Le projet ne se concrétisera jamais mais ces documents -où figure notamment une version du fameux « God Song » de la machine molle- permettent de comprendre que bien avant l’accident qui, en juin 1973, le cloua à vie sur un fauteuil roulant, les prémices de ce qui allait devenir Rock Bottom étaient déjà dans la tête de Wyatt. Enfin, comme ne se glorifier que du passé n’est pas exactement le genre de la maison, ce CD propose trois morceaux beaucoup plus récents : deux enregistrés pendant l’hiver dernier avec l’ex-complice de Soft Machine Hugh Hopper et un dernier pour la route, « The Verb », capté début 2003 et qu’on retrouvera peut-être en une version plus aboutie dans le futur. Bref, des seventies à nos jours, voilà un CD d’archives que s’arracheront les fans et qui laissera les autres, honte à eux, parfaitement indifférents.

Frédéric Delâge

London Underground – Through a glass darkly

London Underground -Through a glass darkly

Ah quelle époque épique que celle comprise, grosso modo, entre 1968 et 1970, période où le rock écrivait sa propre histoire quasiment au jour le jour, où les audaces instrumentales les plus folles s’accommodaient des refrains pop les plus limpides, où le génie de l’inventivité pure se teintait d’une certaine innocence, d’une belle insouciance. C’était le temps où la toute jeune musique progressive, fillette du psychédélisme, était encore balbutiante, c’était le temps des Nice, d’Atomic Rooster, de Rare Bird et autres combos aujourd’hui oubliés… C’était aussi le temps de London Underground, groupe injustement inconnu et pourtant auteur d’un des meilleurs albums de cette période bénie entre toutes. Et c’est d’ailleurs toujours le temps de London Underground.

Car arrêtons là un petit jeu auquel vous pourrez jouer à votre aise en faisant écouter ce disque à vos amis : aussi incroyable que cela puisse paraître, London Underground est un groupe des années 2000, les 11 morceaux de Through a glass darkly ont été enregistrés entre octobre 2001 et mai 2002. C’est presque un euphémisme d’écrire que ces Italiens -puisqu’en plus, ils ne sont pas plus anglais que vous et moi !- ont pondu là un album incroyable, le second commis par leurs soins sous ce patronyme. Certes, on connaît déjà bon nombre de groupes, plus ou moins talentueux, volontairement nostalgiques et en quête d’un certain passé. Mais soyons clair : London Underground en surpasse la plupart. Si l’on met de côté la qualité de l’enregistrement étonnamment claire et limpide pour une vieillerie de la fin des sixties (et pour cause !), l’illusion est parfaite. Tout y est : orgue hammond facétieux (mais juste ce qu’il faut), guitares psychés à souhait, digressions bluesy, chanteur à l’unisson (comme d’autres ont la gueule de l’emploi , Daniele Caputo a la voix du rock d’alors…) et surtout compositions de premier choix (9 sur 11 sont originales…), habitées d’une inspiration de haute volée où il est impossible de déceler la moindre faute de goût. Car là réside le petit miracle de Through A Glass Darkly : s’il y a évidemment comme un goût de déjà-vu dans cette musique « pastiche »,  jamais elle ne sent le réchauffé. L’époque épique a beau être révolue depuis une quarantaine d’années, elle accouche grâce à London Underground d’une nouvelle pépite miraculeusement décalée…

Frédéric Delâge

Muse – Absolution

Muse- Absolution

Porté au pinacle par la presse-rock bien pensante à la sortie de Showbiz, son premier album (1999), Muse n’est pourtant plus en odeur de sainteté auprès des bons apôtres de la pensée unique. C’est qu’Origin of Symmetry, petit chef d’oeuvre de power-pop épique à la fois planante et énervée, est passé par là en 2001. Muse y affirmait pleinement sa personnalité, et cette personnalité-là, forcément, ne pouvait plaire à tout le monde. Passe encore qu’un chanteur puisse évoquer un subtil compromis entre les voix de Jeff Buckley et de Thom Yorke. Mais qu’il se mette à grandiloquer façon Freddy Mercury sur des accents « néo-classiques » évoquant en filigrane ce vieux rock progressif, là non !

Deux ans plus tard, on saura gré à Matthew Bellamy et ses deux acolytes d’avoir refusé tout repli frileux. Car le trio enfonce le clou avec cet Absolution de haute voltige, sorte de suite logique d’Origin…. Mais une suite si inspirée, si puissante qu’elle ne se contente pas d’en confirmer les orientations : elles les accentue, les transcende, voire les sublime sur ses meilleurs moments. En fait, Muse est définitivement surdoué pour allier un lyrisme échevelé, grandiloquent même, à une énergie brute dévastatrice. C’est évidemment le côté lyrique et emphatique qui exaspèrera toujours les petits curetons étriqués de l’orthodoxie rock’n roll, peu enclins -doux euphémisme- à donner l’absolution à ce genre de disque. D’autant plus que cette fois, Muse ne prend même plus de gants, utilisant violons classiques sur deux morceaux, ou s’autorisant sur « Butterflies and Hurricanes » une échappée au piano évoquant bien davantage Rachmaninov que, au hasard, le Velvet Underground. Mais surtout, bien au-delà des recettes employées, c’est le fond qui prime. Or, là, Muse fait très très fort. Car si l’on excepte trois ou quatre morceaux (sur 14) un peu trop linéaires pour ne pas finir par lasser (« Sing for absolution », notamment), les trois-quart de l’album suffisent amplement à placer la barre à un niveau côtoyant les sommets. Dès l’ouverture, la démesure extrême de « Apocalypse Please » donne le ton, très haut et très fort, avant que « Time is running out » (quel single !) ne prenne illico le relais, aussi fougueux qu’élégant. Et si les quelques accalmies  (le splendide « Falling way with you », « Blackout », « Ruled by secrecy »…) viennent opportunément adoucir l’ensemble, c’est bien dans le lyrisme assourdissant de nouveaux morceaux de bravoure comme « Stockholm syndrome » ou « Hysteria », quelque part entre grunge et progressive, que Muse donne la pleine (dé)mesure de sa puissance et de son talent unique pour combiner emphase mélodique et fièvre sauvage des décibels. Amen.

Frédéric Delâge

Radiohead – Hail to the thief

Radiohead- Hail to the thief

Plusieurs pièges guettent toujours un groupe qui a pondu un chef d’oeuvre du calibre de OK Computer : la tentation d’un bégaiement malvenu, la panne d’inspiration pure et simple… Jusque là, Radiohead avait su éviter l’un et l’autre. Et si Radiohead est un des très rares groupes modernes à avoir su inventer sa propre musique (même si celle-ci n’est pas venue ex-nihilo…), sa livraison 2003 n’apporte pas grand chose de neuf sur la forme.

Globalement, l’album est un subtil compromis balançant entre le rock massif  et supérieurement intelligent de OK Computer et les explorations de Kid A ou d’Amnesiac. L’ensemble tisse donc une étrange poésie de l’ultra-moderne noirceur, où s’entremêlent et s’enlacent, avec une sorte de froide volupté, électronique et pop, expérimentations et rock, le constant trait d’union restant le chant mélancolique de l’inégalable Thom Yorke. Pourtant, point de véritable redite : la musique de Radiohead est toujours basée sur ce fragile équilibre, tel un mince fil tendu au-dessus du vide, entre d’une part une liberté de ton jouissive, un certain goût pour l’abandon, et d’autre part une maîtrise poussant très haut le degré de sophistication cérébrale (d’où le rapprochement, logique voire incontournable, avec les musiques progressives des seventies auquel OK Computer faisait parfois, ne l’oublions pas, directement référence…) . Certes, tout n’est pas forcément du même acabit sur ce disque, où se glisse aussi une minorité de bizarreries plus barbantes qu’enthousiasmantes (« We suck young blood », par exemple, pffff…).  Mais pour l’essentiel, et en marge de quelques titres plutôt moyens, Hail To The Thief sait souvent faire jaillir l’exceptionnel : ça part d’ailleurs très très fort avec le renversant « 2 +2 =5 », ses ambiances contrastées et ses accélérations foudroyantes; et ça continue avec l’hypnotique « Sit down, stand up », flirtant sur son final déjanté avec la démesure. Le dernier tiers du disque, jusqu’au magnifique « A Wolf at the door » (pas un hasard qu’ils l’aient placé juste à la fin, celui-là…) confirme tout le génie de Radiohead lorsqu’il sait concilier l’inédit et la puissance, le goût de l’aventure et la séduction mélodique pure et simple. Ils sont rares à savoir le faire avec autant d’audace, d’intensité, et de beauté classieuse…

Frédéric Delâge