Porcupine Tree – The Incident

Porcupine Tree- The incident

Qu’il est agaçant, ce Steven Wilson ! A force de se disperser, d’enfiler les perles pop avec Blackfield, de réinventer le foisonnement minimaliste avec No-Man, celui qui a encore trouvé le temps en cette année 2009 de signer son tout premier album solo (« Insurgentes ») et de remixer les grands classiques de King Crimson (avec la bénédiction de maître Fripp) suscite la méchante suspicion d’une poignée d’esprits malins.
Et si, après tout, notre binoclard touche-à-tout n’était qu’un habile faiseur stakhanoviste, recycleur doué mais d’abord opportuniste, un brin arrogant, non dénué de talent mais finalement sans vrai génie ?

La thèse, un peu facile, un peu prévisible, trouve désormais quelques défenseurs. D’autant que le précédent album de Porcupine Tree, Fear of the Blank Planet, paru en 2007, avait rencontré une partie du succès commercial que l’arbre porc-épic méritait depuis au moins dix ans, avec des ventes dépassant les 250 000 exemplaires : une vraie performance par temps d’avaleurs de MP3 et de dévoreurs de Deezer. Mais sans doute un élément douteux supplémentaire à verser au dossier Wilson pour les indécrottables adeptes du « c’était mieux avant ». Autant dire que la minorité qui faisait déjà la fine bouche devant Fear of the Blank Planet, risque fort de froncer encore davantage les sourcils à l’écoute de ce dixième album studio (déjà…) du groupe phare de Mister Wilson. Les autres, et on les imagine heureusement beaucoup plus nombreux, préfèreront savourer un disque qui, à défaut d’être parfait du début à la fin, se révèle comme l’un des albums rock incontournables de l’an de grâce 2009. Sur le fond, Porcupine Tree n’a certes rien bouleversé. Mais on ne pourra décemment reprocher un manque d’évolution à un groupe désormais en pleine maturité, et dont l’inspiration classieuse se nourrit à la fois de pop, de metal, de progressive, d’électro, de psychédélisme, le tout dopé par un sens mélodique, une modernité et une cohérence très au-dessus de la mêlée.

En vérité, c’est sur la forme que The Incident redistribue vraiment les cartes, avec comme entrée ET plat de résistance, cette « suite » de 55 minutes qui lui donne son nom, inspirée à Wilson par l’approche médiatique froidement factuelle du mot « Incident », prétexte ici à des petites vignettes sur des histoires très personnelles et humaines. Sur le plan musical, que les amateurs de prog-rock à l’ancienne ne s’enflamment pas trop vite : Wilson and Co n’ont sûrement pas dégainé leur « Gates of delirium » personnel ou leur « Echoes » fait maison. La (non) construction de cette petite heure de musique ininterrompue, cet enchaînement de morceaux courts ou longs (de 1.26 à 11.40), mélodieux ou percutants, ou les deux en mêmes temps, font que « The incident » n’est pas une suite, encore moins une chanson, mais une sorte de voyage (35 ?) sidérant, tantôt heurté, tantôt apaisant, où se mêlent violence et volupté, mélodies lancinantes et échappées atmosphériques, petites douceurs acoustiques et extrême dureté métallique.

Alors oui, Porcupine Tree ne parvient pas à garder le même niveau d’intensité tout le long. Mais place régulièrement le curseur assez loin, c’est à dire très haut. On pense notamment aux cinq minutes de « The incident » (le morceau dans le morceau) qui étire une espèce d’électro glauque et glaciale pour mieux faire éclater un final aérien à frisonner… On pense aussi à l’incroyable « Octane twisted » avec son intro sur tapis d’arpèges acoustiques, sa mélodie chantée belle à pleurer et cette montée métallique hallucinante qui se fracasse telle une vague furieuse écumant de rage à l’instant précis où l’on s’y attend le moins… On pense encore à « Time flies », merveille de mélodie pop traversée dans sa version complète (celle de l’album donc) par l’une de ces extraordinaires envolées atmosphériques qui renvoie au Porcupine Tree des mid-nineties, celui, par exemple, de « Moonlop »… Au regard de cet intenable monument de près d’une heure articulée en 14 parties, le second CD paraît presque superflu, et son existence même carrément surprenante si l’on tient compte du fait que Steven Wilson estimait il n’y a pas si longtemps (deux ou trois ans), et assez judicieusement, que la durée idéale d’un disque ne devrait pas dépasser 45 à 55 minutes. Curieusement, donc, au lieu de nous garder bien au chaud cette poignée de morceaux pour un futur disque de « fonds de tiroirs » haut de gamme (à la manière de Recordings en 2001 ou Nil recurring en 2007), le groupe joue les inattendues prolongations avec quatre titres dont on retiendra en priorité les deux derniers, « Black Dahlia » (signé Richard Barbieri) et « Remember lover », tous deux typiques d’un Porcupine Tree apaisé et mélancolique certes déjà connu, mais tous deux magnifiques.

Ce dessert surprise ne suffit pourtant pas à faire oublier les goûts acres et suaves du plat principal. « I was born in 67, the year of Sgt Pepper and Are you experienced », chante le père Steven au début d’un « Time flies » ponctué de clins d’oeil (volontaires ? peu importe… ) au Animals de Pink Floyd. On sait que le bonhomme est une véritable éponge musicale. Mais là où d’autres se complaisent dans le réchauffé plus ou moins frelaté, le recyclage artificiel et vaguement poussif, Wilson transcende ses influences visibles (et Dieu sait qu’elles sont nombreuses et variées), les dépasse voire parfois les surpasse, pour faire jaillir autre chose, une fraîcheur, une vision, une inventivité ancrée dans son époque, à la manière d’un Tarantino du rock à neurones. Et si tout ce qu’il touche ne se transforme pas à tous les coups en or, il y a toujours suffisamment de pépites dans sa marmite…

Frédéric Delâge

Tori Amos – Abnormally attracted to sin

Tori Amos-abnormally attracted to sin

A peine deux ans après l’excellentissime American Doll Posse, revoilà déjà Tori Amos, cette fois en habits de pêcheresse. Mais avec toujours la même inspiration de haute voltige. Depuis quelque temps, il est pourtant de bon ton de reprocher à l’Américaine une relative perte de vitesse. Tori Amos ne surprendrait plus, sa musique serait devenue lisse, loin des audaces de sa période From the choirgirl hotel (1998) / To Venus and back (1999). On peut comprendre ces réserves, au point qu’on y souscrivait partiellement en 2005, à l’époque du trop consensuel et vaguement mollasson The Beekeeper. Seulement, il faudrait être sourd, ou armé d’une mauvaise foi en acier, pour nier l’immense valeur intrinsèque de ces 17 nouveaux pêchés capitaux réunis sous la sulfureuse bannière Abnormally attracted to sin.

Certes, Tori Amos n’étonne ou ne déroute plus vraiment, sans doute parce que ses albums fondateurs appartiennent (définitivement ?) aux années 90. Seulement, l’essentiel est toujours là, et bien là : l’incroyable sens mélodique, cette intelligence toujours incroyablement inspirée, à la fois sauvage et subtile, sensuelle et sensible, cette présence toute personnelle qui reste l’apanage des artistes majeurs. Et qui transpire ici, encore une fois, sur la totalité des morceaux d’un disque où la pêcheresse sait faire vibrer toutes les cordes de son arc, et nous par la même occasion : un trip-hop noir et étrange (l’immense « Give » qui ouvre l’album, « Flavor »), des merveilles de rengaines pop (« Welcome to England », « Fast horse »), des mélopées sombres et inquiétantes (« Abnormally attracted to sin », « Lady in blue »), des mélodies à la fois limpides et tarabiscotées d’où jaillit une ténébreuse magie (l’extraordinaire « Curtain call »), des titres inclassables ou plus légers, d’un intimisme presque « cabaret » à des accents de symphonisme rock… Il y a sur ce nouveau disque-fleuve de 75 minutes de vrais pics. Mais pas de réelles crevasses. Les invitations aux pêchés de Tori Amos se savourent sur la longueur, dans tous les sens du terme: avec cette géniale rouquine-là, plus c’est long, plus c’est bon…

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Insurgentes

Steven Wilson- Insurgentes

Il faut croire que les carrières de Porcupine Tree, No-Man ou Blackfield, sans parler de ses nombreux projets parallèles de producteur ou remixeur, ne suffisaient plus à la voracité créatrice de Steven Wilson. Et c’est peu dire qu’après le relatif succès commercial (pas trop tôt !) de  » Fear of a blank planet », dernier trésor en date de l’arbre porc-épic, la sortie de ce premier album solo du jardinier en chef suscitait impatience et curiosité, bien aiguisées par des annonces et extraits distillés au compte-goutte sur son site officiel.

Comme prévu, un soin extrême a été apporté à l’emballage, digi-pack luxueux, livret conséquent, seconde galette DVD avec la version de l’album en 5.1 et dix-huit minutes d’extraits d’un film à venir signé Lasse Hoile. Mais si notre désormais pourfendeur des Ipods (regardez le film pour comprendre) reste viscéralement attaché au bel objet que devrait rester tout album digne de ce nom, l’essentiel est toujours le contenu. Or, celui-ci confirme ce que suggère le beau flacon. « Insurgentes » révèle une beauté noire, très noire par laquelle la musique solo de Wilson exprime finalement un curieux paradoxe : voilà un disque qui porte incontestablement sa marque de fabrique, désormais reconnaissable entre mille, mais qui réussit simultanément à se démarquer sensiblement de celle de ses groupes habituels. « Insurgentes » a été pensé, imaginé au fil des voyages de son géniteur, partiellement enregistré au Mexique, aux Etats-Unis ou au Japon. Seulement, c’est aussi musicalement que ce disque-là dévoile une âme nomade tout en imposant une cohérence, une même couleur d’ensemble. Et celle-ci n’est vraiment pas rose. Encore plus sombre, donc, qu’à l’accoutumée, un rien moins complexe dans ses articulations mais toujours très sophistiquée, et portée par une production ultra-léchée, la musique d' »Insurgentes » s’abreuve aux multiples sources des influences majeures de son sorcier. Toutes sont malaxées, mélangées, transcendées, du progressif floydien à une froideur presque new-wave, voire indus, en passant par l’ambiant, l’électro, des digressions orchestrales, la pop la plus intimiste et un singulier psychédélisme des temps modernes, le tout servi par des musiciens de la trempe de Tony Levin, Gavin Harrison ou Jordan Rudess.

« Harmony Korine », titre d’ouverture idéal, déploie des arpèges en porc-épic, entrée en matière aérienne, immédiate, presque rassurante. Mais la suite ne caresse pas forcément dans le sens du poil. Qu’il s’agisse de la noirceur hypnotique et obsédante de « Salvaging » ou des ambiances glaciales de « Veneno para las hadas » (qui évoque un peu, pour les connaisseurs de Porcupine Tree, une digression minimaliste et désenchantée de « The sky moves sideways »). Et puis, il y a ces montées de sève angoissantes, ces menaçants bouillonnements électriques, comme autant de nuées d’insectes malfaisants, que l’on retrouve, sous différentes incarnations, au bout des routes d’ « Abandoner », de « Salvaging » ou de « Get all your deserves », quand la sauvagerie savante de la guitare de « No twilight within the courts of run », sans conteste l’un des sommets du disque, triture un improbable blues psychédélique et crimsonien, finalement noyé par le piano céleste et scintillant de Jordan Rudess.

Que pourrait-on vraiment reprocher à Steven Wilson sinon d’avoir fermé cette fois la fenêtre à tout trait de lumière, hormis ceux, mais seulement en clair-obscur, de la pop plus directe de « Only Child » ou des élans aériens du magnifique « Significant other », dont la mélancolie se teinte d’une énergie un poil plus positive, typique du prog tel que le manie Porcupine Tree ? Pour le reste, tout le reste, Insurgentes se révèle tout de noir vêtu, tel un rebelle exigeant se nourrissant de la morosité extrême d’une époque pour en extirper une inquiétante et somptueuse poésie.

Frédéric Delâge

Genesis – 1970-1975 (coffret)

Genesis – 1970-1975 (coffret)

Ainsi, Genesis nous avait gardé le meilleur pour la fin… et c’était le début.
Si la parution, il y a déjà de longs mois, des coffrets respectivement consacrés aux périodes « 1976-1982 » et « 1983-1997 » avait permis de savourer comme jamais la substantifique moëlle des albums des années Collins (« Wind & Wuthering » et « Duke » restant sans doute les deux disques ayant le plus bénéficié du remix), qu’allait nous réserver le nouveau traitement des joyaux antiques de l’ère Gabriel ?
La réponse se révèle aussi évidente qu’était fébrile l’attente : c’est une restauration non seulement efficace mais surtout intelligente et pour tout dire enthousiasmante qui résulte du travail mené sur les pistes originales par le producteur Nick Davis (sous le contrôle, et avec la bénédiction, des membres du groupe y compris Peter Gabriel). Evidemment, ce coffret vaut aussi en partie pour le CD d’inédits (du moins sur album officiels) avec notamment la présence des quatre morceaux enregistrés début 1970 pour… un documentaire sur le peintre Mick Jackson. On y découvre le Genesis pré-« Trespass », un Genesis qui se cherche encore mais commence à se trouver, s’écartant des sucreries pop du premier album pour embrasser des terres plus audacieuses, avec les squelettes de futurs morceaux de bravoure (des parties de « The Musical Box », « Looking for someone », « The fountain of Salmacis », la mélodie de « Anyway »…).
Outre ce document à l’intérêt d’abord historique, l’un des mérites du coffret est aussi, et comment, de proposer en bonus DVD la quasi intégralité des documents filmés de l’époque, bien connus des fans depuis quelques années, mais qu’il était grand temps de publier enfin de manière officielle (le concert de Shepperton -tournée Selling England…, en 1974-, le passage de Genesis à « Pop 2 » -1972- ou dans l’émission « Melody » -1974- et aussi, last but not least, l’intégralité des diapositives du show The Lamb lies down on Broadway, lesquelles permettent de se replonger comme jamais dans l’histoire ce double-album concept en suivant la trame d’un film longtemps rêvé par Gabriel mais qui n’aura jamais existé …).
Seulement, ces petits trésors exhumés tiennent presque de l’anecdotique au regard du remarquable travail de re-masterisation mené sur chaque album. On ne reviendra pas ici sur la valeur intrinsèque de ce rock de complexité limpide, de ces petites symphonies baroques et captivantes, de ces pierres angulaires de la progressive british des seventies, maintes fois copiées et jamais égalées.
Simplement, -et là, il convient vraiment d’insister, la « plus value » sonore est tout bonnement in-cre-di-beul ! En utilisant les bandes multi-pistes originales pour ciseler de nouveaux mix, Nick Davis a redonné une nouvelle jeunesse à ces morceaux auquel le traitement sonore de l’époque, tant pour des raisons de moyens techniques que de temps, ne rendait pas toujours justice. Le son gagne en clarté, des parties instrumentales jusqu’ici imperceptibles se font jour, la batterie (ah, ce Collins-là) et les performances vocales (un ange repasse….) sont enfin pleinement restituées.
Les heureux possesseurs du matériel permettant d’écouter les versions 5 .1 de chaque album seront comblés mais n’auront pas, fort heureusement, le monopole de la félicité : même avec un lecteur tout bête, les nouveaux CD permettent de redécouvrir ces disques au fil d’une puissance et d’une limpidité de tous les instants.

Est-ce à dire que tout est parfait ? Certainement pas. Inévitablement, le « mixeur » Nick Davis a dû faire des choix. Le plus souvent judicieux. Mais pas toujours. Dans un louable souci de rééquilibrer toutes les parties instrumentales et vocales, de rares passages peuvent ainsi heurter l’oreille des aficionados : le clavier trop en retrait sur le final de « The musical box » (dans la version originale, il écrase l’ensemble mais c’est précisément ça qui est bon…), la flûte qui s’efface sur celui de « The Lamia »… Mais soyons clair : ces menues réserves ne doivent certainement pas suffire à vous faire bouder le plaisir, majuscule, de (re)découvrir en version restaurée ces chefs d’œuvre absolus.

De « Trespass » à « The Lamb lies down on Broadway », le meilleur Genesis est de retour et s’offre pour le nouveau siècle une salutaire cure de Genèse…

Frédéric Delâge

Minimum Vital – Capitaines

Minimum Vital-Capitaines

Mine de rien, Minimum Vital fait aujourd’hui figure de vétéran sur la scène progressive française. Plus de vingt ans déjà que le groupe des jumeaux Payssan s’est imposé comme l’un des rares combos du genre à avoir su créer un univers reconnaissable entre mille. Minimum Vital, c’est la combinaison, ou plutôt une synthèse unique, fluide et naturelle entre l’héritage du progressif « classique » (Yes, école de Canterbury notamment), et des influences clairement revendiquées des musiques médiévales et baroques. Sans oublier le maniement en filigrane d’une langue toute personnelle (mêlant anglais, français, occitan, latin voire « yaourt » jumeau) qui peut parfois, au diapason de certains accents musicaux, évoquer une sorte de Magma light.

Pour autant, le dernier album en date du groupe, Atlas (2004), avait suscité quelques réserves, le groupe peinant sans doute à y retrouver la ferveur et l’inventivité de ses meilleurs jours. En fait, depuis le référentiel Sarabandes de 1990, il semblait un peu que les jumeaux Payssan n’étaient jamais aussi à l’aise et convaincants que lorsqu’ils osaient faire un pas de côté, délaissant le côté léger et vocal de Minimum Vital pour s’embarquer sur des terres sans doute plus folk, un rien plus intimistes, mais plus que jamais marquées par leurs influences médiévales. Ce fut en 2001 le superbe Ex-Tempore , signé du nom de Vital Duo, puis plus récemment (2006), l’excellent album solo de Jean-Luc Payssan. Or, ce Capitaines a le bon goût de naviguer très souvent sur ces mers plus acoustiques et majoritairement instrumentales au sein desquelles la musique du groupe sait atteindre son maximum d’intensité. Pour tout dire, si l’on retrouve sur une petite moitié de l’album un Minimum Vital relativement fidèle à cette légèreté vocale omniprésente sur La source, Esprit d’amor ou Atlas, agréable, mélodique, entraînante et superbement jouée,  le reste du disque se révèle autrement passionnant en misant d’abord sur la force instrumentale du groupe, sur ses racines progressives et médiévales, sur ce tempérament combinant l’aspect planant et mystérieux du prog’ (on pense souvent à Mike Oldfield) à l’authenticité tout à la fois spirituelle et dansante d’un folk européen surgi du fond des (moyen…) âges.

De Capitaines, on retiendra que Minimum Vital signe quelques-uns de ses plus beaux morceaux. Et comme par hasard, il le fait lorsqu’il prolonge la veine du fameux et unique album de Vital Duo (à cet égard, pour la première fois, le groupe se passe d’un vrai batteur… et c’est une vraie réussite, Jean-Luc Payssan assurant avec ô combien d’à-propos des percussions essentielles mais qui n’en font jamais trop, aux couleurs naturelles, presque ethniques). Citons donc en priorité les magnifiques « En Terre étrangère » et  « Le chant de Gauthier » (basé sur une mélodie du XIIe siècle), une bonne partie du morceau-titre, et surtout surtout « La route », extraordinaire progression finale, marche en forme de quête spirituelle, et qui vaut largement à elle seule l’acquisition du disque…

Frédéric Delâge

Spleen Arcana – The field where she died

Spleen Arcana- The field where she died

Entre metal et musique progressive, il est des Frenchmen qui tracent discrètement leur route. En 2008, la révélation Demians avait consacré bien au-delà de nos frontières le talent  et la maîtrise étonnamment précoce de son mentor Nicolas Chapel. Dans un style relativement proche, bien que moins mature pour l’instant, déboule en 2009 Julien Gaullier, multi-instrumentiste autodidacte aux influences multiples, de Led Zeppelin aux grands noms de la progressive. Revendiquant son identité d’humble artisan, le musicien de 28 ans a mis il y a quelques mois sur le net en téléchargement gratuit (www.spleenarcana.com) son premier essai, dont la magnifique pochette un rien gothique devrait à elle seule inciter ceux qui seront séduits par sa musique à acquérir le véritable album. Les amateurs de démonstrations instrumentalo-métalliques au kilomètre pourront passer leur chemin : si cet univers-là puise donc son inspiration essentiellement du côté du metal et du rock progressif, il a le bon goût de préférer le fond à la forme, exprimant une mélancolie atmosphérique, une sorte d’impressionnisme sombre et contemplatif, qui peut parfois évoquer Anathema. Le principal défaut dans la cuirasse vient incontestablement du chant, un peu traînant et parfois un rien agaçant. Mais si Julien Gaullier n’est pas un chanteur très convaincant , il est en revanche déjà un compositeur et un instrumentiste qui font beaucoup mieux que tenir la route . Ce premier essai, certes imparfait, recèle ainsi de belles promesses, en particulier son ultime morceau, l’excellent « A kind of heaven »,  qui déploie ses dix minutes jusqu’à un final inattendu en forme de clin d’œil, volontaire ou pas, au Mike Oldfield de Ommadawn. Pour peu que Spleen Arcana parvienne à résoudre (ou à contourner) cet aspect vocal trop faiblard, on est prêt à parier qu’un bel avenir lui appartient.

Frédéric Delâge

Peter Hammill -Thin Air

Peter Hammill - Thin Air

Peter Hammill n’a jamais caressé l’auditeur dans le sens du poil, au point de parfois dérouter –du moins aux premières écoutes- jusqu’à ses plus fidèles aficionados. C’était en bonne partie le cas sur certains de ses derniers disques, en particulier le labyrinthique –mais finalement excellent- Incoherence de 2004. L’univers sombre et introspectif du maître de cérémonies reste pourtant reconnaissable entre mille, voire mille milliards, et pas seulement pour cette incroyable voix caméléon, douce comme du velours ou tranchante comme une lame.

Mais avec Hammill, rien n’est immédiat, rien n’est à consommer, tout est à explorer, apprivoiser, avec au bout la récompense ultime d’une œuvre majuscule et profonde. Thin air comporte son lot de bizarreries et de morceaux exigeants, parfois pétri de ce folk ( ???) improbable et décalé, presque atmosphérique, typique du PH des dernières années (« Stumbled », « If we must part of it »). Mais aussi de mélodies solennelles et poignantes (« The mercy », « Undone » : deux nouveaux « classiques » incontestables), de méandres ténébreux et puissants (« The top of the world club », aussi beau et tourmenté qu’aux temps épiques du Chameleon in the shadow of the night de 1974). Le goût du risque et les audaces de Peter Hammill l’ont parfois conduit à écrire des chansons ratées, à délivrer de temps en temps quelques albums mineurs. Ce Thin Air n’en fait pas partie. Hammill, qui a tout écrit, joué et produit seul, y évoque des thèmes pas forcément joyeux, mais bien réels : perte, disparition, bouleversements, rumination, déclin… (et l’on suppose qu’une fois de plus, l’inspiration autobiographique n’est pas très loin). Tout ça pourrait se révéler désespérant. C’est simplement beau, puissant, porté par une énergie, sublimé par une présence. Thin Air  est sans doute le plus bel album de Hammill des années 2000 (avec le Clutch de 2002 peut-être). Mais il y a finalement quelque chose d’anecdotique dans ce constat bêtement consumériste. Comme il serait presque aussi vain de remarquer que sans compter les albums d’un Van der Graaf Generator désormais ressuscité à mi-temps, sans compter les live, projets parallèles et expérimentaux, ce disque-là n’est jamais que le 28e suicide commercial de Peter Hammill. Seulement voilà : à soixante balais, six ans après une attaque cardiaque qui a faillit coûter sa vie à l’homme, l’artiste est plus que vivant que jamais. Et son œuvre plane bien au-delà des classements restrictifs, définitions réductrices et autres billevesées. Sans doute parce qu’elle porte en elle ce rarissime supplément d’âme : elle est « habitée ».

Frédéric Delâge