Areknames – In case of loss

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Dans le registre de la progressive à couleurs seventies, il est permis de distinguer, au beau milieu des faussaires et autres pourvoyeurs d’indigestes resucées, quelques vrais talents. Ceux-là savent transfigurer l’héritage de glorieux aînés pour faire jaillir autre chose, un univers, une inventivité.

Au même titre que les Suédois de Beardfish, les Italiens de Areknames font incontestablement partie de cette dernière, rare et précieuse catégorie. Leurs deux premiers albums, en 2003 puis 2006, avaient déjà surpris et séduit : tourmenté et noir comme du Van der Graaf Generator, lourd et puissant comme du Black Sabbath, virtuose et psyché comme du Atomic Rooster, ce monde-là sonnait bien au final comme du pur Areknames.

Pour ce troisième opus, le leader, chanteur et compositeur Michele Epifani a partiellement renouvelé son équipe, avec notamment l’arrivée de nouveaux guitariste et batteur, et l’apport ponctuel de violoncelle et saxophone. Ce qu’Areknames a perdu en force brute, il le gagne en fluidité feutrée, voire parfois en accents jazzy, même si l’on peut regretter sur un ou deux morceaux quelques passages un peu mollassons auxquels le tempérament fougueux du groupe ne nous avait jusqu’ici pas habitués. Heureusement, Areknames redresse vite et totalement la barre pour livrer en guise d’apothéose une somptueuse suite de vingt minutes, « The very last number », où l’on retrouve toute sa fièvre, toute son inspiration tortueuse et torturée, le tout culminant sur un final dantesque de grandiose démesure. Ajoutez à cela une des pochettes de l’année (digipack et photo cauchemardesque millésimée 1896…) et voilà un album finalement aussi hautement recommandable que ses deux fiers prédécesseurs…

Frédéric Delâge

Oceansize- Self preserved as the bodies float up

Oceansize- Self preserved while the bodies float up

Pas facile de donner un successeur à un monument… Il y a trois ans, Oceansize avait bâti une cathédrale, majestueuse et vertigineuse : Frames, troisième album du groupe de Manchester, s’était révélé comme un des albums les plus envoûtants entendus ces dernières années, d’un lyrisme froid et audacieux, atmosphérique et métallique, incroyablement prenant et inspiré.

Mais pas plus qu’elle ne goûte les étiquettes post-rock ou new-prog dont d’aucuns veulent l’affubler (pas forcément à mauvais escient, d’ailleurs…), la bande à Mike Vennart n’est du genre à creuser paresseusement le même sillon. N’avait-elle pas d’emblée tourné le dos aux planeries néo-floydiennes qui lui avait pourtant construit un début de renommée dès 2005 avec le carrément sublime « Music for a nurse », choisi pour illustrer une pub Orange (comme on donne de la confiture aux cochons….) ? Aussi, après un EP relativement quelconque l’an passé, ce quatrième véritable opus à l’improbable titre était d’autant plus attendu au tournant que le groupe avait prévenu qu’il risquait de surprendre… Effectivement, la violence brutale du premier titre, « Part Cardiac », sorte de « Helter skelter » post-rock, a de quoi décontenancer, voire dérouter certains. En fait, là où Frames déployait une cohérence captivante par-delà la diversité de ses tableaux, que ces derniers soient rentre-dedans ou contemplatifs, Self preserved… semble constamment passer du coq à l’âne sans vrai fil conducteur, si ce n’est celui de surprendre pour surprendre, avec donc un côté artificiel un petit peu déplaisant. Sans compter qu’Oceansize renoue avec des errements ponctuels déjà présents sur ses deux premiers disques, en proposant quelques morceaux un brin ennuyeux et vite oubliés (« Randoms » et « Pine », on en a vite fait le tour…). Maintenant qu’on a dit ça, et comme on n’est jamais si sévères qu’avec les surdoués,  ajoutons vite qu’Oceansize reste un groupe qui plane bien au-dessus de la moyenne, capable d’exprimer sa grande classe y compris sur un album mineur.

C’est encore une évidence sur des titres à l’énergie explosive et heurtée comme « Superimposer » et surtout l’épatant « It’s my tail and I’ll chase it if I want to » ( !!!), sans oublier, dans un autre registre, l’aérien « A Penny’s weight » qui sonne presque comme du Robert Wyatt en apesanteur… Reste qu’en dépit de ses efforts pour se détourner du chemin qu’il s’est lui-même tracé, c’est bien lorsqu’il renoue avec un certain lyrisme et des morceaux un poil plus longs (entre 8 et 9 minutes) qu’Oceansize renoue en même temps avec l’intensité maximale : « Oscar’s acceptance speech » et plus encore le splendide « Silent/ transparent » -qui vaut à lui seul l’acquisition du disque- s’imposent ainsi comme de nouveaux morceaux de bravoure, d’une ultra-moderne beauté, d’une mélancolique puissance. Preuve que ce groupe-là, pour peu qu’il échappe aux postures et aux gonflements de tête, et laisse s’exprimer son intelligence naturelle, reste encore à même de livrer des merveilles de l’acabit de Frames, grand album, très grand album des années 2000.

NB : depuis l’écriture de cette chronique fin 2010, le groupe a malheureusement splitté. Parfois, ce sont effectivement les meilleurs qui s’en vont…

Frédéric Delâge

Anathema – We’re here because we’re here

Anathema-We-re-Here-Because-We-re-Here

On avait perdu un peu de vue Anathema, porté quasiment disparu depuis son (déjà) magnifique Natural disaster de 2003. Privé de label (conséquence direct du rachat de Music for nations par Sony et sa cohorte de chefs de produits sourdingues…), le groupe de frères Cavanagh se fit donc discret, et son avenir plus que jamais incertain. Au point qu’on redouta d’avoir à pleurer la disparition injuste et prématurée d’un des meilleurs groupes britanniques de ce début de siècle.

Et puis, Kscope l’ayant pris sous son aile protectrice, Anathema se fendit en 2008 d’un album de relectures acoustiques d’une poignée de ses titres phare : disque intéressant, mais sans plus. Bref, pour ce véritable nouvel épisode, on pouvait légitimement s’attendre à du tout bon. Mais sûrement pas prévoir un tel monument. Les nostalgiques de la période doom- death- metal du groupe ne doivent pas s’encombrer de faux espoirs, le groupe confirme ici qu’il a définitivement tourné la page des voix gutturales et des riffs plombés. Et si son univers demeure sombre et tourmenté, il hante définitivement des contrées plus atmosphériques que cet album magnifie comme jamais. Sœur du batteur John Douglas et désormais considérée comme membre à part entière, Lee Douglas seconde souvent Vincent Cavanagh au chant, et toujours pour le meilleur. Et puis il y a cette production léchée qui a bénéficié au final du mixage du sieur Steven Wilson (toujours dans les bons coups…), ce qui appuie par endroits intelligemment le cousinage d’inspiration et de couleurs musicales avec Porcupine Tree.

Mais au-delà d’un son puissant, clair et subtil, ce sont bien les qualités intrinsèques, la profondeur et la beauté des compositions d’Anathema qui font de ce huitième album du groupe une totale et éclatante réussite. Dix titres et pas une seule seconde à jeter, avec cette présence, ténébreuse et nostalgique, en fil conducteur. Envoûtant et répétitif (« Summernight horizon », « Everything »), d’un raffinement romantique et aérien bouleversant (« Dreaming night »), épique et mélancolique (« A simple mistake »),  mêlant simplicité, puissance, intensité, crescendo aussi minimalistes que prenants, ambiances éthérées et sens aigu de ces mélodies toute de beauté noire et planante, Anathema varie majestueusement les plaisirs, porté par une inspiration de haute voltige. Laquelle en fait clairement, à l’instar d’autres surdoués tels Opeth ou Oceansize, l’un des fers de lance de cette post-progressive à la fois digne héritière du passé mais dans le même temps inventive, originale, et capable de parler au cœur autant qu’à l’esprit.

Frédéric Delâge

Noëtra- Live 83

Noetra- Live 83

Et si, avec un décalage de vingt-cinq ans, la musique de Noëtra rencontrait enfin, au moins en partie, la reconnaissance et le public qu’elle mérite ? C’est du moins à espérer grâce à la réédition récente par Muséa des deux excellents albums studio de cet inclassable groupe périgourdin, et peut-être encore davantage, grâce à la parution de ce concert sans public jusqu’ici inédit, enregistré en 1983 pour la station locale de Radio France.

Noëtra, c’est d’abord le projet du talentueux guitariste/compositeur Jean Lapouge, associé au multi-instrumentiste (hautbois, flûte à bec) Christian Paboeuf et, sur ce concert, à un second soliste, le violoniste Pierre Aubert, sans oublier le bassiste Denis Lefranc et le batteur Daniel Renault. Approché dans les années 80 par le prestigieux label jazz ECM, Noëtra souffrit sans doute des contingences d’une décennie beaucoup plus matérialiste et « segmentante » que la précédente : ni vraiment rock, ni tout à fait jazz, la musique de Lapouge & Co échappait trop aux étiquettes rassurantes pour séduire tout à fait une tribu particulière. Raison de plus pour découvrir aujourd’hui cet univers à la fois riche, subtil, délicat, surprenant et prenant, et sans doute jamais autant magnifié que sur ce live au son excellent, où la dextérité des musiciens, des arpèges hypnotiques de Lapouge aux solis de hautbois et violon, reste en permanence au service d’une émotion majuscule, tour à tour atmosphérique, évanescente, sombre, intelligemment minimaliste ou formidablement dense…

Les amateurs de l’école de Canterbury (tendance Hatfield and the North/ National Health) devraient y trouver leur compte, ceux du rock de chambre façon Univers Zéro voire Art Zoyd pourraient carrément adorer cette petite merveille de live. Entre jazz et musique progressive, Noëtra (voir aussi ici) était certes inclassable mais sa musique avait assurément l’élégance et la classe…

Frédéric Delâge

North Atlantic Oscillation – Grappling hooks

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Le saviez-vous, bande de rockers incultes ? L’oscillation nord-atlantique, c’est le nom qu’on donne à l’indice mesurant la différence de pression atmosphérique entre la dépression islandaise et l’anticyclone des Açores. En gros, il s’agit d’une histoire de chaud et de froid, de saisissants contrastes : voilà qui sied parfaitement à la musique que pratique North Atlantic Oscillation.

Ce LP inaugural, déjà salué outre manche par les louanges aussi mérités qu’enthousiastes de la presse spécialisée, appartient à cette race plutôt peu répandue des premiers albums à la fois originaux, maîtrisés, passionnants, imprimant d’emblée la marque d’un groupe porteur certes d’un héritage pluriel mais surtout d’une identité, d’un charme et d’une séduction qui n’appartient qu’à lui. Imaginez un kaléïdoscope étonnant où tournoient une sorte de Pink Floyd du XXIe siècle, aérien et inventif, des choeurs à la Brian Wilson, des mélodies accrocheuses sans être aguicheuses, l’intelligence sophistiquée -pas trop mais juste ce qu’il faut- d’une électro pop ultra-moderne… De Tortoise à Tangerine Dream, de Chick Corea aux Flaming Lips, de Steve Reich à Blur, la diversité des infuences revendiquées par les Ecossais Sam Healy et Ben Martin, les deux principaux responsables de NAO, en dit suffisamment long sur leur hauteur d’inspiration et leur ouverture d’esprit. L’écoute de ce Grappling Hooks révèle qu’au-delà de ses bonnes intentions, cette oscillation de l’Atlantique nord a surtout la belle faculté de tisser une musique hypnotique, à la fois sensuelle et cérébrale, sensible et percutante, pleine de contrastes, de surprises et pourtant fluide. Et qui sait atteindre de vrais sommets comme sur les 7 minutes du magnifique « Ritual », l’un des titres phare d’un album par ailleurs sans aucune faute de goût ni remplissage. Courtisé par bon nombre de labels, le groupe a finalement choisi Kscope et y prend donc place aux côtés de No Man, Anekdoten ou Anathema, dans une collection de talents majuscules qui mériteraient une bien plus large reconnaissance. Mais pour North Atlantic Oscillation, l’aventure ne fait que commencer. Et le premier chapitre est si passionnant qu’il semble réellement riche de promesses…

Frédéric Delâge

Anekdoten – Chapters

Anekdoten - Chapters

Il est des rétrospectives mineures et dispensables, et d’autres qui, au contraire, savent condenser la substantifique moelle d’un répertoire pour s’imposer comme le guide quasi-idéal à l’intention des néophytes. Ce Chapters, qui revient sur plus de quinze ans de la carrière des Suédois d’Anekdoten (de 1993 à 2009) fait clairement partie de la seconde catégorie.

On a souvent décrit Anekdoten comme l’un des fils modernes de King Crimson, un rejeton plutôt doué, à la ténébreuse inspiration nordique mais rarement pris pour davantage qu’un simple second couteau, fut-il brillant, de la face sombre de la progressive moderne. Il est vrai que le groupe aime dresser autour de ses noires mélopées des murs de mellotron et emprunter les contours majestueux d’un lyrisme tourmenté forcément héritier du mythique premier album du roi pourpre. Et l’on pense à l’inévitable maître Fripp au fil de certaines dissonances guitaristiques particulièrement acides. Pour autant, Anekdoten n’est absolument pas un clone, ni même un héritier vraiment fidèle tant son univers sait se nourrir d’autres influences gothiques ou/et glaciales, jusqu’à Joy Division. Et tant, au final, il sait se révéler tout à fait personnel, et pour tout dire vraiment unique. L’étiquette progressive accolée au groupe doit ainsi beaucoup plus à cette liberté, à ce tempérament lyrique et mystérieux qu’à de supposées grandes envolées instrumentales. Car il n’y a rien de franchement spectaculaire, ou même de vraiment virtuose dans la musique d’Anekdoten, qui relève plutôt d’un sombre impressionnisme, insidieux, impalpable, lequel finit par envelopper presque discrètement, mais avec ô combien d’intensité, de son charme à la fois mélancolique et sulfureux, à l’image du style vocal de Nicklas Barker, sans doute plus proche d’un Robert Smith que d’un Greg Lake. De démos des nineties (parfois plus denses que les versions finales) jusqu’aux meilleurs titres des disques les plus récents, ce double-album rétrospectif, qui vient saluer l’arrivée du groupe chez l’excellent label KScope, est une aubaine en attendant la sortie prochaine d’un nouveau chapitre de l’histoire…

 

Frédéric Delâge