Kate Bush- 50 words for snow

Kate Bush- 50 words for snow

Autant l’avouer : on s’est un peu méfié de l’enthousiasme bon teint et quasi-unanime qui a accueilli en novembre 2011 la sortie de ce très attendu nouvel album studio de Kate Bush. Quelques mois plus tôt, The Director’s Cut, où la surdouée anglaise se contentait de revisiter des titres de deux albums déjà anciens (The Sensual world -1989- et The Red shoes -1993), avait déjà suscité dans cette presse que l’on dit « bobo » un engouement critique auquel il était permis de ne pas souscrire totalement. Car soyons juste : l’intérêt de ces nouvelles versions ne dépassait guère celui d’un (bon) disque live… que l’auteure de « This woman’s work » ne manquerait pas de nous offrir régulièrement si elle n’avait arrêté les tournées dès la fin de la toute première, en 1979…  C’est donc avec une impatience teintée de prudence que l’on s’apprêtait à découvrir ce 50 words for snow articulé autour de sept morceaux façonnés comme autant d’immaculés paysages de neige. Or, aux premières écoutes, la lenteur extrême, quasiment atmosphérique, de cette longue route enneigée incite précisément l’auditeur à rester prudents. Voire pour les plus impatients à réprimer un bâillement. L’ère de la Kate Bush délicieusement pop des débuts est depuis longtemps révolu. La grande prêtresse des outrances vocales qui présidait aux destinées des chefs d’oeuvre absolus que restent The Dreaming (1982) ou Hounds of love (1985) a elle aussi disparu. Au point que la désormais jeune quinqua laisse son fiston Albert tenir le rôle vocal haut perché d’un flocon de neige sur « Snowflake », le morceau d’ouverture.

On a souvent coutume de dire, d’autant plus fréquemment s’agissant de ces musiques progressives (au sens large) guère calibrées pour « l’urgence » ou « l’immédiateté », que les albums les plus précieux ne se dévoilent que peu à peu. 50 words for snow ferait presque figure de mètre-étalon dans ce registre-là. Car si l’on excepte « Snowed in at wheeler street », le duo avec sa majesté Elton John, toujours classieux mais un rien pompeux, le disque tient quasiment du sans-faute. Au fil de ses histoires de fantômes en robe victorienne (« Lake Tahoe »), de nuit torride avec un bonhomme de neige (« Misty », sans conteste le sommet du disque, magnifié par le jeu de batterie velouté de Steve Gadd), d’improbable liste de mots pour désigner encore et toujours cette insaisissable neige (le morceau-titre, qui convoque le comédien Stephen Fry pour une pop expérimentale rappelant le meilleur de Laurie Anderson), cet album-là déploie une sorte de volupté feutrée dont la pureté n’est jamais froide, l’étrangeté jamais glacée. 50 words for snow est simplement un grand disque, farouche et audacieux, de ceux qui prennent leur temps pour mieux vous faire fondre…

Frédéric Delâge

King Creosote & Jon Hopkins – Diamond mine

King Creosote & Jon Hopkins- Diamond mine

Certains disques sont des miracles. Né d’une collaboration au long cours, Diamond Mine est de ceux-là. D’un côté, l’Ecossais King Creosote, nom de scène du chanteur folk Kenny Anderson. De l’autre, le Londonien Jon Hopkins, multi-instrumentiste électronica qui a déjà croisé, entre autres, les routes de Coldplay et de Brian Eno. Ne suivant que leurs envies, ces deux-là ont vraiment pris leur temps. Au point qu’il leur aura fallu près de sept ans pour accoucher des sept morceaux et de la demi-heure (32’11 pour être précis) magnifiquement frustrante que dure ce Diamond Mine, conçu en partie comme une vision romantique de la péninsule écossaise East Neuk of Fife.

Oui, mais voilà, peu importe finalement le temps passé sur le projet ou l’objet de son inspiration : du résultat final, jaillit tant de beauté qu’on est tenté de la croire intemporelle, universelle. Tout démarre par des voix à l’accent scottish, quelques bruitages, un piano lent et mélancolique, puis une guitare acoustique répétitive. Et la voix légère et pure de King Creosote s’empare d’une mélodie nostalgique sur tapis d’harmonium. Dès lors, on est embarqués, happés par une authentique magie, en apesanteur, qui ne vous lâchera plus. La guitare et le chant du folkeux pour le coeur, les nappes aériennes de l’homme-électronica pour l’enveloppe : le supplément d’âme de ce disque exceptionnel se nourrit d’une symbiose rare qui transcende de beaucoup les ingrédients employés. Son miracle s’avance au fil de cette harmonie délicate qui emplit avec la même voluptueuse intensité les sept titres d’un disque conclu par une bouleversante ritournelle de simplicité céleste : « It’s your young voice that’s keeping me holding on to my dull life, to my dull life . » Les amateurs de minimalisme planant à la No-Man, de fragilité aérienne à la Sigur Ros, de poésie contemplative à la Mark Hollis devraient fondre. Mais les autres aussi. Comme son nom l’indique simplement, ce disque est un diamant, pur et addictif, qu’il ne tient qu’à vous de faire vôtre.

Frédéric Delâge

Tori Amos – Night of hunters

Tori Amos- Night of hunters

Régulièrement adepte d’un symphonisme pop haut-de gamme, Tori Amos a-t-elle cette fois complètement basculé du côté « musique classique » de la force ?  A ceux qui seraient tentés de reprocher à l’Américaine la prétention manifeste de ce projet « classisant » qu’est Night of Hunters, précisons un détail qui a son importance : c’est bien le prestigieux label Deutsche Grammophon qui a sollicité l’artiste pour lui proposer de composer un «song cycle » directement issu de thèmes classiques. Et l’on est bien obligé d’admettre qu’en disant oui, Tori Amos a été grandement inspirée.

Musicalement, les 14 titres de cette « nuit des chasseurs » s’articulent donc autour de thèmes composés par des maîtres du classique (de Bach à Schubert en passant par Satie, Debussy, Chopin, Mendelssohn, Schumann ou Moussorgski). Le tout selon le principe des « variations », exercice créatif qui dépasse de très loin celui de la simple reprise ou adaptation plus ou moins sage et fidèle. Tori Amos, chanteuse, pianiste et compositrice plus qu’accomplie, s’est ainsi appuyée sur des structures existantes pour faire jaillir des compositions neuves, inédites, et toujours portées par cette brillance, fluide et mélodique, qu’elle maîtrise avec la grâce d’une étrange fée incendiaire. En marge de l’aspect classique de l’inspiration et de l’orchestration, un autre aspect devrait réjouir les fans de musique progressive : Night of the Hunters est un nouveau concept-album à rajouter à la collection déjà assez fournie en la matière de l’Amos discographie. Cette fois, l’histoire se déroule en Irlande, et mêle la rupture d’un couple, les souvenirs de la femme, des créatures divines ou mythologiques, du romantisme, de la tourmente puis de l’apaisement. Sans qu’on entre une seule seconde en territoire opéra-rock, deux autres interventions vocales viennent donner la réplique à la maîtresse de cérémonie : et l’on reste en famille puisqu’il s’agit de Kelsey Dobyns, nièce de Tori Amos, sur le titre « Night of hunters »; et surtout,  sur rien moins que quatre morceaux, de sa propre fille, Natashya Hawley, laquelle fait preuve du haut de ses onze printemps d’une maturité vocale proprement hallucinante.

Au final, ce qui pouvait a priori s’apparenter à un exercice de style superflu s’impose comme une des plus belles réussites de l’Américaine. Evitant le piège d’un simple hommage académique et lisse aux grands compositeurs classiques. Evitant aussi celui du « fourre-tout » un rien inconstant dans lequel étaient parfois un peu tombés les derniers albums à rallonge de Mrs Amos. Ni complètement classique, ni totalement pop, mais un peu des deux à la fois sans perdre une once de cohérence, Night of hunters s’inscrit en en fait dans une troisième voie, guère si éloignée de celle d’une progressive qui aurait renoncé aux développements instrumentaux (les parties vocales restent ici prépondérantes, l’instrumental « Seven sisters » constituant une magnifique exception). Et si l’on peut se risquer à citer « Shattering », somptueuse ouverture, les finals à tomber de « Star whisperer » ou de « Edge of the moon » ou bien encore l’intensité du titre éponyme, cette « nuit des chasseurs » enfile vraiment ses quatorze titres comme autant de perles, sans temps mort ou baisse substantielle d’inspiration : de bout en bout, la traversée de cette nuit-là sait se faire lumineuse.

Frédéric Delâge

Peter Hammill – Pno Gtr Vox

Peter Hammill- Pno Gtr Vox

On ne peut pas dire que Peter Hammill cultive l’abus en matière de disques live. Si l’on excepte le Veracious de 2006 (dernier témoignage live de ses duos avec le violoniste Stuart Gordon), sa dernière capture de concerts solo, Typical,  datait de 1999. Et encore s’agissait-il de versions enregistrées sur sa tournée 1992. Même si la résurrection de Van der Graaf Generator a forcément, depuis 2005, pas mal accaparé ses fans et a fortiori l’intéressé, il était donc plus que temps de délivrer un disque live officiel et plus récent de ses concerts en solitaire: voilà qui est fait, avec en l’occurrence des extraits de ceux donnés en Grande-Bretagne et au Japon en 2010.

Mais si ce double-album tombe à pic, il sait remplir son office avec intelligence. En proposant les deux facettes de l’Hammillienne solitude en live : un disque pour les morceaux interprétés au piano, le second pour les titres joués à la guitare, découpage un rien artificiel reprenant cette formule / exercice de style (CD1 : « Et si j’avais oublié ma guitare ? » CD2 : « Et s’il n’y avait pas de piano ? »), à la manière des soirées successives proposées en juillet 2010 à l’heureux public de Tokyo. Oui, mais entre Pno et Gtr, entre touches de claviers et frémissement des cordes, la séparation des pouvoirs se révèle finalement anecdotique , tant l’essentiel est ailleurs, d’abord articulé autour du seul instrument qui fait d’Hammill un virtuose : cette fameuse « vox », cette voix-caméléon qui griffe ou caresse, râpeuse ou voluptueuse, gutturale ou angélique. Or, à plus de soixante printemps (63 à l’heure de l’écriture de la présente chronique), le sieur Peter Joseph Andrew Hammill n’a rien perdu de son hallucinante dextérité vocale. Et pas davantage de cette passion vibrante et singulière qui transpire dans ses chansons étranges, et sans doute plus encore dans leurs incandescentes versions live.

Alors, oui, l’animal s’est sans doute assagi (très relativement…) depuis les folles outrances vocales de sa jeunesse, celles dont témoigne par exemple le bootleg quasi-officiel Skeletons of songs (1978). Mais Peter Hammill n’est sûrement pas du genre à confondre maturité avec tiédeur ou consensus mou. Y compris en version sexagénaire, il reste ce funambule de l’émotion, s’avançant, exalté, sur la corde raide de sa poésie tourmentée. Peter Hammill n’interprète pas ses chansons, il les vit, les incarne, les bouscule, les respire à chaque seconde. Explorant sur 27 morceaux une part infime d’une œuvre majuscule, extirpant des moments de grâce et de fiévreuse intensité, tant sur des titres récents (« Gone ahead », « The mercy », « Driven »…) que sur des morceaux anciens toujours réinventés ( extraordinaires versions de « Traintime » ou « Stranger still » par exemple), ce somptueux double-album blanc en est le parfait témoignage, fidèle et enflammé.

Frédéric Delâge

Gens de la lune – Alors joue !

Gens de la lune- Alors joue !

Le 4 décembre 2011 , au Bataclan, Ange avait invité Gens de la Lune. Autrement dit, le groupe de Christian Décamps avait invité celui de Francis Décamps, indéboulonnable clavier de Ange jusqu’à la tournée d’adieu de la formation dite « classique », en 1995. L’instant fut semble-t-il chargé d’émotion, particulièrement lors du seul morceau, « Jour après jour », qui réunit les deux frangins, d’autant que leur maman de 93 printemps était dans la salle… Voilà qui nous donne l’occasion de glisser quelques mots sur la parution en 2011 du second album de Gens de la lune, sobrement baptisé Alors joue. Car ce disque vaut mieux que ce que sa pochette carrément « cheap » pourrait laisser présager : pour tout dire, au-delà de l’histoire foldingue qu’il est censé conter, l’album ravive d’évidence quelques souvenirs du vieil Ange, celui du « Nain de Stanislas » et autres « Fils de Mandrin». Dans le rôle de Christian Décamps, le chanteur Jean-Philippe Suzan n’en a pas le coffre mais déploie une fougue et une présence qui en fait un respectable héritier. Dans son propre rôle, le fin mélodiste que reste Francis Décamps excelle. Au final, les amateurs de l’Ange des années 70, de sa force mélodique naïve et pénétrante, de sa folie un brin grandiloquente, devraient vraiment se retrouver dans ce disque attachant et joliment fidèle à l’angélique légende.

Frédéric Delâge

Opeth – Heritage

Opeth- Heritage

Mikael Akerfeldt avait prévenu : le dixième album d’Opeth ferait souffler le vent du changement dans l’univers du groupe suédois, au point de risquer de dérouter certains aficionados métalliques. Autant dire que les fans de progressive guettaient avec une fébrilité toute particulière la sortie de cet Heritage dont le seul titre sonnait comme une alléchante promesse pour qui connaît les accointances seventies de la bande à Akerfeldt.  Et autant l’avouer illico : le résultat se révèle globalement conforme aux belles attentes suscitées.

Le groupe a décidé de laisser cette fois totalement au placard l’aspect métal et death sur lequel il a pourtant bâti une bonne part de sa fière réputation. Plus de voix gutturale, grunt pour les intimes, plus de riffs lourds et plombés, place au chant clair d’un Akerfeldt évoquant au détour le Greg Lake des grandes heures, place aux savants contrastes alternant puissant souffle électrique et d’acoustiques et caressantes accalmies , une fougue rock et  des accents voluptueux proches du jazz (la batterie) ou du folk (la guitare)… Bref, place pour une très large part à l’héritage de ce rock prog des seventies dont la musique d’Opeth a toujours été intelligemment pétrie mais, jusque là, seulement en partie. On objectera que la discographie du groupe comportait déjà un album essentiellement prog, le splendide Damnation de 2003, déjà mixé par l’inévitable Steven Wilson, lequel revient comme par hasard aux manettes sur Heritage… Oui, mais à l’époque, Damnation était apparu surtout comme une miraculeuse parenthèse, habitée par l’ombre de ses modèles, principalement Cressida, Camel et le King Crimson d’ In the court….  S’il est encore trop tôt pour savoir si Heritage marque véritablement le premier chapitre d’un nouvel âge dans l’histoire d’Opeth, ce disque-là voit le groupe déployer sa toujours très forte identité, fut-elle inspirée dans tous les sens du terme et capable de clins d’œil volontaires ou non à d’illustres aînés sur une poignée de passages précis (le Yes de « Heart of the sunrise » sur l’intro de « The devil’s orchard », Jethro Tull sur le final de « Famine »). Akerfeldt prouve une fois encore sa capacité à prendre des risques (comme prévu, l’album ne convainc pas toutes les franges du public qu’on pouvait penser acquis à la cause d’Opeth) et à les assumer avec un talent majuscule. Et si l’album n’échappe pas à quelques rares chutes d’intensité, il est souvent grand, puissant et subtil, tour à tour, violent, délicat, mélancolique, mystérieux et même envoûtant sur ses meilleurs moments (les immenses «Nepenthe » et « Famine »).

Après Grace for drowning, le monument publié quasiment au même moment par Steven Wilson, la perspective de goûter enfin au printemps prochain le fruit de la collaboration entre ces deux oiseaux rares que sont les leaders d’Opeth et de Porcupine Tree (le premier album du projet Storm Corrosion d’Akerfeldt et Wilson) génère donc plus que jamais une curiosité gourmande et un légitime élan d’enthousiasme…

 

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Grace for drowning

Steven Wilson- Grace for drowning

La haute estime envers laquelle on tient le sieur Steven Wilson suffisait évidemment à nourrir l’intérêt et la curiosité à l’approche de la sortie, comme toujours avec lui savamment scénarisée sur le net, de ce second album solo.  Mais il faut bien l’avouer : on ne s’attendait pas à saluer la sortie d’un disque aussi colossal (même s’il faut peut-être, comme on verra plus loin, écrire colossal avec un K…).

Dans la nébuleuse musicale qu’ont fait jaillir au fil du temps ses talents multiples (ou son opportunisme carriériste, persifleront ses très prévisibles détracteurs), on pouvait supposer que le paysage était désormais relativement figé : le prog-rock à l’accent métal pour Porcupine Tree, la pop progressive grand public pour Blackfield, une pop plus atmosphérique et expérimentale pour No-Man. Et pour le reste, des projets solo faits sur mesure pour exprimer , comme sur Insurgentes, premier album signé sous son nom il y a près de trois ans, les penchants les plus glacés d’un fondu de musique qui n’a pas écouté dans sa jeunesse que Pink Floyd, mais aussi Cocteau Twins, The Cure ou Joy Division. Or à imaginer une suite d’Insurgentes, fut-elle plus aboutie, on était loin du compte. Certes, la froideur hypnotique de « Index », entre new wave et trip hop à la Massive Attack, renvoie directement à l’atmosphère du disque précédent. Certes, « Track One » avec la sombre lenteur de ses phases successives, est construit comme l’était bon nombre de morceaux de l’opus de 2008. Mais pour le reste, rideau. Grace for drowning place la barre à un autre niveau. Et l’on est tenté de dire encore plus haut. C’est que l’ombre d’un géant nommé King Crimson plane sur cet impressionnant double-album. Et que cette ombre-là, bien loin de plomber l’ensemble, sait au contraire le sublimer par la valeur non seulement des compositions mais aussi, et peut-être surtout, de leur interprétation. Steven Wilson est le premier à l’admettre : il s’est attelé à ce projet solo alors qu’il baignait dans les vieux albums de Crimson, tout occupé à remixer Islands, Lizard et Red.  Cela s’entend, cela transpire, cela hante, cela transcende ce Grace for drawning, intelligemment découpé en deux parties, et en deux disques complémentaires d’une quarantaine de minutes chacun, comme au temps béni des seventies de vinyle, comme à l’heureuse époque des écoutes religieuses qui savaient prendre le temps de la découverte en profondeur.

L’héritage de Lizard est sans conteste celui qui prend le plus d’espace dans l’ombre évoquée plus haut, et pas seulement parce que la trame mélodique chantée de « Raider II », l’ahurissante suite de 23 minutes, est une sœur jumelle, en plus noire et plus torturée, de celle de « Cirkus », le morceau d’ouverture du monument que King Crimson signa en 1970. Wilson le clame haut et fort : sous l’influence directe de ce disque quadragénaire mais toujours avant-gardiste en 2011, il a cette fois cherché à renouer avec l’apport du jazz dans le prog-rock. Non que les accents jazzy aient complètement disparu de la planète progressive : ils restent par exemple omniprésents chez les héritiers de l’école de Canterbury, voire chez certains représentants du Rock In Opposition. Oui, mais en dehors de ces terres principalement instrumentales et underground, les accointances jazz dans le prog moderne disons «mainstream » ont effectivement quasiment disparu. Grace for drowning en est souvent pétri, et de manière magistrale. S’inscrivant donc sans complexe dans le sillage du roi Lézard crimsonien, Wilson a convoqué la virtuosité de pointures du rock instrumentalement exigeant (Tony Levin, Jordan Rudess, Pat Mastelotto, le fidèle flûtiste-saxophoniste Theo Travis etc.) mais aussi celle de musiciens issus carrément de la scène jazz britannique, comme le batteur Nic France ou le guitariste Mike Outram.

La démarche n’est pas qu’intellectuellement intéressante : elle fait positivement jaillir des étincelles, mariant l’eau et le feu sur des merveilles d’intelligence et d’intensité, de puissance brute et de fluidité, comme « Remainder the black dog » (traversé également de la guitare immédiatement reconnaissable d’un certain Steve Hackett) et donc cet extraordinaire « Raider II », dont la densité, la tension, la richesse inouïes ne se dévoilent réellement qu’au fil des écoutes. Pour autant, il serait réducteur (et un brin provoc’…) d’estimer que Wilson a peut-être signé là le meilleur album de King Crimson depuis Red… Car Grace for Drowning porte de manière tout aussi indélébile sa propre marque de fabrique. Or, celle-ci passe aussi par ces petites perles de limpide mélancolie qui, de « Deform to form a star » à « Post card » en passant par le somptueux « Belle de jour », instrumental à la beauté acoustique noire et inquiétante, suffisent à prouver que le créateur de « Where would we be » ou « Lazarus » n’a absolument rien perdu de son formidable ADN mélodique.

Les détracteurs pourront donc continuer à persifler dans le vide, un fait demeure : lorsque Steven Wilson annonçait que Grace for Drowning constituait à ce jour son projet le plus ambitieux, ce n’était pas qu’un argument commercial. Et ne pas considérer ce double-album à la fois héritier du passé et résolument moderne comme l’un des très rares chefs d’œuvre de la musique progressive de ce début de XXIe siècle serait tout simplement le sous-estimer.

Frédéric Delâge

Noëtra- Résurgences d’errances

Noetra- Resurgences d'erranchttp://rockprogetc.com/wp-admin/post-new.php?post_type=chroniques#e

Muséa continue d’exhumer les trésors oubliés de Noëtra, inclassable groupe périgourdin déjà évoqué ici. Résurgences d’errances s’attache à la période 1978-1981, avec 11 morceaux live, dont trois issus du concert de 1981 qui attira l’attention du fameux label ECM, promesse malheureusement restée sans suites. Noëtra aurait pu rester définitivement un groupe maudit et il faut vraiment rendre grâce à Muséa d’avoir sauvé de l’oubli ce joyau méconnu. Arpèges évanescents de Jean Lapouge, échappées délicates de hautbois, de flûtes ou de violon, entre jazz progressiste et moderne musique de chambre, Résurgences d’errances est une nouvelle pièce à verser à un dossier que tous les amateurs de Rock in opposition et autres musiques instrumentales intelligentes et aventureuses seraient inspirés de consulter…

Frédéric Delâge

Memories of Machines – Warm winter

Memories of Machines- Warm Winter

Voilà un disque qui tombe à pic si l’on estime que No-Man, le duo classieux de pop éthérée formé par le chanteur Tim Bowness et l’insatiable Steven Wilson, se fait décidément trop rare. Car pendant que s’accomplissent les douze (et même davantage) travaux d’Hercule Wilson aux pays de Porcupine Tree, de Blackfield ou des remasters de King Crimson ou Caravan, Tim Bowness ne fait pas la sieste.

Depuis 2006, le chanteur a ainsi entamé une fructueuse collaboration avec le musicien italien Giancarlo Erra, leader du groupe Nosound, sorte de pendant transalpin de son presque homonyme britannique. Ce tandem inédit est parti enregistrer à New-York et en Suède, a su collaborer (en studio ou bien via internet) avec des pointures du calibre de Robert Fripp,Peter Hammill, Jim Matheos ou .. Steven Wilson. Pour finalement nous servir en cette année 2011 ce Warm winter, premier album bien né signé Memories of Machines. Or, l’intérêt du disque ne se limite pas, loin s’en faut, au seul prestige de la distribution du générique. L’ombre de Wilson (qui a mixé l’ensemble mais ne joue claviers et guitare… que sur un des 10 morceaux) n’est certes jamais loin, mais c’est surtout une version à peine décalée de No-Man qui est ici proposée : on y retrouve cette élégance faussement glacée, cette mélancolie planante et atmosphérique sublimées par la voix de l’inimitable Bowness, qui ne sonnera jamais monotone et aseptisé qu’aux seules oreilles superficielles et pressées. Les autres savent la sensualité mélancolique, cette étrange pureté de froide volupté hypnotique qu’elle sait dégager. C’est évidemment le cas, et même plus que jamais, sur ce disque lumineux où l’on découvre entre autres une version bien différente du « Beautiful songs you should know » présent sur le dernier album en date de No-Man, Schoolyard ghosts… lequel donne ici son nom à un morceau à part entière (No-Man en avait fait le titre « Mixtaped » en 2009).

Un violoncelle, les boucles évanescentes frippiennes ou les chœurs célestes de la chanteuse de All About Eve Julianne Regan viennent ponctuer cette traversée cristalline de paysages romantiques dont la froideur n’est qu’apparente et sait toucher au cœur. Pour patienter jusqu’au prochain No-Man, et grâce au chaud et froid tel que sait délicatement le souffler ce Warm winter, nous voilà protégés au moins toute une saison…

Frédéric Delâge

Yes – Fly from here

Yes- Fly from here

S’agissant de l’histoire de Yes depuis la fin des années 70, c’est un peu comme aux galeries Lafayette de jadis : il s’y passe toujours quelque chose. Pour les distraits, résumé des derniers épisodes : la santé chancelante de Jon Anderson ayant contraint le chanteur à déclarer forfait pour la tournée 2008, Chris Squire & co recrutèrent pour la scène un certain Benoît David, « clone » version quadra et canadien. Et continuèrent les tournées (presque) comme si de rien n’était, au grand dam d’un Anderson qui, pour le coup, avait vraiment de quoi tousser… Des problèmes de santé touchant également Rick Wakeman, les claviers furent alors confiés à Oliver, son virtuose de fiston. Et c’est donc cette formation (les historiques Squire, Howe et White renforcés par Benoît David et Wakeman Junior) qui s’attela à donner enfin un successeur à « Magnification », dernier album studio en date sorti il y a déjà dix ans. Et c’est là que ça se complique encore un peu plus : Squire et les autres peinant manifestement à remplir le disque à venir de manière suffisamment convaincante, on ressortit des tiroirs un titre resté inédit, « We can fly from here », composé il y a trente ans par Trevor Horn et Geoff Downes : autrement dit les membres des Buggles, duo surdoué de pop synthétique (« Video killed the radio star », c’est eux) que Yes avait intégrés en son sein pour un album unique, l’excellent Drama (1980), à une époque où Jon Anderson et Rick Wakeman avaient volontairement déserté les rangs. On espère que vous suivez toujours.

Car voilà comment, pour cet album 2011, Geoff Downes signe son inattendu come-back derrière les claviers de Yes (exit donc Oliver Wakeman, dont la participation se réduit finalement à quelques bribes sur trois morceaux) tandis que Trevor Horn revient aux manettes en tant que producteur. Voilà pour le contexte historique, particulièrement mouvementé, de cet album en quête d’une légitimité que la seule pochette yessienne en diable signée de l’inévitable Roger Dean ne saurait à elle seule valider.

Alors, quid de la musique ? Eh bien pour faire simple, on dira qu’elle est bonne, et même sur les meilleurs moments encore plus que ça. La réussite majeure vient bien du titre sorti de la naphtaline, rebaptisé « Fly from here » et se déployant désormais en une vingtaine de minutes et six parties, dont ouverture et reprise finale prog à souhait. En fait, seul l’ajout signé Steve Howe est vraiment de trop (la petite musique, vraiment petite, des 2 minutes de son « Bumpy ride » sonne comme le mauvais générique d’un jeu télé ou d’une poursuite grotesque de dessin animé !). Mais pour le reste, les compos Horn-Downes (avec quelques contributions de Squire quand même…) prouvent comme au temps de « Drama » leur parfaite adaptation, intelligente et inspirée, à l’univers de Yes : on y retrouve, avec une intensité qu’on croyait définitivement remisée au passé sur un disque studio, ce singulier élan positif, puissant et aérien, cette force mélodique et harmonique magnifiée par une interprétation et une production évidemment magistrales : la basse de Squire est toujours aussi énorme (dénominateur commun de Yes à travers les âges…), la guitare de Howe, bien que moins hargneuse que par le passé et toujours un rien sous-mixée, sait se promener avec gourmandise et volupté… Downes et White font (bien) le métier tandis que Benoît David, forcément attendu au tournant, s’en sort avec les honneurs, son chant proposant globalement une sorte d’honnête compromis entre ceux de Trevor Horn et de Jon Anderson.

Alors bien sûr, au regard des 20 minutes (moins deux…) de cette belle réussite, le reste du disque se révèle beaucoup plus disparate et voit l’intensité baisser d’un cran. Mais n’en conserve pas moins une belle tenue d’ensemble, en particulier sur l’excellent « Life on a film set » (autre vieillerie rajeunie extirpée des archives Buggles) et sur le final « Into the storm », seul titre signé collectivement et qui propose une réjouissante conclusion d’un Yes mêlant avec à propos une certaine légèreté pop à ses exigences progressives de travail hyper léché. Même « Solitaire », la tentative acoustique de Steve Howe de nous refaire, un brin naïvement, le coup de « The clap » (70) ou « Mood for a day » (71), ne parvient pas à gâcher sérieusement l’impression que cet album, au regard du contexte et de l’histoire rocambolesque du Yes post-1977, constitue plutôt une bonne surprise.

Evidemment, tout est relatif. Et l’on peut volontiers ressortir l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. Yes renoue-t-il avec la force créatrice de ses chefs d’œuvre d’antan, ou même avec celle de Drama ? La réponse est clairement non. D’autant que les meilleurs titres, la colonne vertébrale de « Fly from here » et « Life on a film set », ont donc été composés il y a plus de trente ans (on retrouve d’ailleurs les ancêtres directs de ces deux morceaux  sur la réédition 2010 de Adventures in modern recording, le second et dernier album des Buggles paru en 1981, tandis que le coffret de Yes The word is live, publié en 2005, proposait déjà une version live de « We can fly from here » enregistrée sur la tournée Drama en 1980). On pourrait rêver mieux en guise de gage d’avenir que ce recours opportuniste à des compositions trentenaires…

Oui, mais les partisans du verre à moitié plein pourront facilement objecter que cette livraison 2011 s’impose comme le meilleur disque studio du groupe depuis (au moins…) quinze ans. Et puis, aux dernières nouvelles, il paraît que Chris Squire et Jon Anderson s’envoient de nouveau des cartes de vœux. Allons, allons, tout n’est peut-être pas si pourri au royaume de l’incroyable Yes….

Frédéric Delâge