Lunatic Soul- Walking On A Flashlight Beam

Lunatic Soul- Walking On A Flashlight Beam

Il serait sacrément réducteur de ne voir en Lunatic Soul que le projet parallèle du chanteur-bassiste du groupe polonais Riverside. En trois albums publiés de 2008 à 2011, Mariusz Duda a déjà prouvé le beau tempérament de son « âme folle », ouverte aux influences folk ou orientales, et à des chemins aventureux, voire expérimentaux, sans rien céder au piège de l’artifice. Avec ce quatrième voyage, d’une tonalité plus électronique, Lunatic Soul continue d’explorer et d’avancer intelligemment en des terres de contrastes qui entrelacent magistralement glace atmosphérique et feu mélodique. Des bruits de vagues, puis un inquiétant frottement métallique introduisent le morceau d’ouverture, « Shutting Out The Sun » qui plante le décor, entre douces saturations et accélérations tribales. Avançant, toujours en douceur, de boucles d’arpèges cristallines ou de la froide nudité de sa basse en pulsations lancinantes et primitives, Mariusz Duda construit une singulière galaxie, imprégnée d’electro, de world music et d’héritage cold-wave, au carrefour des univers de ses inspirateurs avérés, du Peter Gabriel du quatrième album (ou de Passion) à Dead Can Dance, The Cure ou Cocteau Twins. On songe aussi au Steven Wilson le plus contemporain –tendance Insurgentes– et pas seulement pour le morceau « Treehouse » -seul titre résolument pop du disque, avec ce chant qui enroule sa mélodie autour d’un thème répétitif. De l’étrangeté jamais déroutante de Walking On A Flashlight Beam, jaillissent surtout de sombres rêveries, mêlant mystérieux carillons, emballements de mécanisme et caresses acoustiques (« The Fear With In »), mélodies contemplatives et palpitations électroniques (« Sky Drawn In Crayon ») ou pop spatiale hypnotique (le morceau-titre final). Du haut de ses 12 minutes, « Pygmalion’s Ladder » s’impose sans doute comme le sommet du disque, entre accents orientaux, chant envoûtant et l’enivrante échappée d’un solo fier et lumineux. Avec ce quatrième album, Lunatic Soul confirme avec éclat qu’il n’est pas qu’une simple récréation du bassiste de Riverside. Mais bel et bien l’un des plus pertinents créateurs de la musique progressive moderne.

Frédéric Delâge

Franck Carducci- Torn Apart

ranck Carducci- Torn Apart

En 2011, le premier disque en solo de Franck Carducci, Oddity, avait permis de découvrir l’univers d’un chanteur et multi-instrumentiste déjà chevronné, marqué tant par un professionnalisme sans peur et sans reproches que par des influences très voyantes, en premier lieu celles de Pink Floyd et du Genesis des seventies. Pour ce deuxième chapitre, ce Français qui n’a techniquement pas grand chose à envier aux meilleurs anglo-saxons (autant pour ses performances vocales et instrumentales que pour la qualité des musiciens qui l’accompagnent ou la production de l’ensemble) fait mieux que confirmer les belles dispositions entrevues sur Oddity. Bien sûr, on pourra toujours ergoter en soulignant le poids écrasant de l’héritage sixties-seventies dans cette mécanique bien huilée qui sonne souvent comme un hommage orthodoxe aux inventeurs (et pas seulement à Steve Hackett, mentor de Carducci, qui fait ici parler sa guitare sur un morceau). Seulement, au-delà d’un kaléidoscope d’influences immédiatement reconnaissables, la musique de Franck Carducci brille d’abord par sa maîtrise, son énergie, et une évidente sincérité. D’autant que Torn Apart sait se parer de couleurs variées, alternant le lyrisme cher au progressif et un côté plus terrestre et plus rock’n roll, comme en témoignent le langoureux « Closer To Irreversible » (aux accents Beatles tendance « Oh ! Darling ») ou la fièvre bluesy de « Mr Hyde & Dr Jekyll ». De la fougue enjouée du morceau-titre, qui ouvre superbement l’album, jusqu’à une poignée de longs titres épiques mêlant claviers acidulés à la sauce néo-prog, passages bucoliques à la Genesis, harmonies vocales et mélodies pop pouvant évoquer au détour Electric Light Orchestra, Toto, Tears For Fears ou Supertramp (une reprise fidèle de « School » clôt d’ailleurs le disque), le plaisir de Franck Carducci s’épanouit dans un style patchwork qu’on peut rapprocher du meilleur The Flower Kings. Et il finit par se faire communicatif.

Frédéric Delâge

Spleen Arcana- The Light Beyond The Shades

Spleen Arcana-the-light-beyond-the-shades

Julien Gaullier, grand manitou de Spleen Arcana, s’était déjà fait remarquer en 2009 par un premier album, The Field Where She Died, porteur de belles promesses instrumentales. Les cinq années nécessaires à la maturation de ce deuxième épisode ont clairement fait mûrir un univers qui a troqué ses atours metalo-atmosphériques pour des couleurs beaucoup plus vintage lorgnant clairement sur la démesure estampillée seventies des grands noms du progressif. Une montée celtique puis des percussions évoquant irrésistiblement le Mike Oldfield de Ommadawn ou Incantations, introduisent « Erin Shores », premier chapitre d’une trilogie de morceaux à rallonge, où les claviers et la guitare, simultanément aérienne et acérée, de Julien Gaullier se taillent évidemment la part du lion. Seul défaut vraiment notable, et récurrent puisque déjà présent sur l’album précédent : la faiblesse manifeste des parties vocales, le chant de notre frenchy étant loin de valoir ses compétences désormais avérées d’instrumentiste et de producteur. Mais si ces passages vocaux s’invitent comme autant de chutes d’intensité, ils ne suffisent heureusement pas à plomber un ensemble nettement plus convaincant quand il s’aventure –et c’est souvent le cas- en terres purement instrumentales. Et The Light Beyond The Shades devient dès lors savoureux pour qui goûte la puissance alambiquée d’un progressif fiévreux et sans complexes, évoquant certes Oldfield mais aussi, par ses aspects plus durs mais non moins audacieux, le Yes de Relayer. De la frénésie qui s’empare à son milieu de « Fading Away » jusqu’aux joutes instrumentales de « Momento Mori », la suite finale de 24 minutes, Spleen Arcana réserve ainsi de sacrés moments, emplis tour à tour d’acidité psychédélique, d’électricité furieuse et de thèmes majestueux, parsemés aussi de grains de folie plus veloutés et jazzy, voire funky, le tout étant magistralement servi par un son à la fois clair, puissant et tout en rondeurs. Bref, de quoi regretter encore davantage l’aspect très perfectible des parties vocales. Car pour le reste, dans la classe option vintage de l’école progressive, Spleen Arcana s’impose parmi les plus doués des élèves français.

Frédéric Delâge

Tim Bowness- Abandoned Dancehall Dreams

Tim Bowness- Abandoned Dancehall Dreams

L’aventure de No-Man désormais suspendue jusqu’à nouvel ordre par un Steven Wilson accaparé par sa carrière solo, il appartenait au seul Tim Bowness, incarnation vocale du duo au long cours, d’en faire voyager l’âme. Ce fut déjà le cas avec l’album Warm Winter du projet Memories Of Machine en 2011, ça l’est encore davantage avec ce deuxième disque solo, que Wilson a toutefois pris le temps de mixer. Très bien entouré (notamment par Colin Edwin, Pat Mastelotto, la violoniste Anna Phoebe ou encore son compère du groupe Henry Fool, Stephen James Bennett, qui cosigne deux morceaux), Tim Bowness y magnifie comme jamais la mélancolie inhérente à son chant monocorde, ce minimalisme à la fois distant et intimiste, simultanément froid et touchant, évoquant parfois la volupté de David Sylvian ou le versant éthéré de Talk Talk. Là une envolée de violon, ici une touche de moog : le raffinement des arrangements sait se fondre avec humilité dans cette pop lente et majestueuse, discrètement jazzy, résolument progressiste, mais d’abord portée par cette voix hypnotique. Du martèlement de « Warm-Up Man Forever » à l’âpre sensualité de « Beaten By Love » (titre déjà découvert sur le dernier live de No-Man), cet Abandoned Dancehall Dreams, hanté par les fantômes de la perte et de la solitude, ne s’en fait pas moins lumineux. Au murmure suave de « Smiler At 50 », l’histoire d’une quinqua pétrifiée dans la nostalgie d’un amour disparu, et que vient conclure une explosion de dramatique emphase, répond plus loin « Smiler At 52 », sa suite en mode electro feutrée. L’éblouissante mélodie de « Waterfoot » ou la soul glacée, poignante jusque dans ses silences, de « I Fought Against The South » achèvent de faire du disque un sommet de romantisme moderne. La froide mélancolie de Tim Bowness s’y écoule toujours avec la chaleur d’une caresse.

Frédéric Delâge

Amplifier- Mystoria

« Avertissement : contient du pur rock ». Le sticker accolé sur la pochette de son cinquième album confirme qu’Amplifier n’aime pas les étiquettes, du moins au sens figuré. Conceptuel et ambitieux (bref, très progressif) pour The Octopus en 2011, le groupe mancunien s’était fait plus mélodique et léger pour Echo Street deux ans plus tard. L’évolution perpétuelle continue et l’autocollant préventif de Mystoria ne ment pas : cette fois, la bande à Sel Balamir augmente considérablement la dose de « pur rock » pour servir une demi-douzaine de morceaux carrément rentre-dedans, sans doute plus conventionnels dans la forme mais pas toujours moins réjouissants sur le fond. Certains se font vite lassants (« Cat’s Cradle »), d’autres expriment une puissance racée, immédiatement jouissive, durablement addictive (« Bride »). Amplifier apparaît à cet égard comme le digne successeur des Cardiacs et autres Oceansize, seigneurs disparus de l’intelligence explosive (Mystoria a d’ailleurs été enregistré dans le studio gallois qui avait vu naître Frames, chef d’œuvre signé en 2007 par un Oceansize dont le guitariste Steve Durose n’a pas rejoint Amplifier par hasard).

Pour autant, s’il l’a maîtrise magistralement, Amplifier est loin de se contenter de la simple «pureté » d’un rock efficace et direct. Et pour une bonne moitié, Mystoria est régulièrement rattrapé par des accents plus lyriques et/ou alambiqués. Cela démarre dès « Magic Carpet », instrumental d’ouverture au carrefour des meilleurs Rush et Ozric Tentacles, ça continue avec la space-pop du décapant « Open Up », la frénésie déjantée, façon Gong ou Hawkwind post-punk, de « OMG », le crescendo stellaire du final de « Darth Vader »… A la délicatesse feutrée de « Crystal Mountain », succède le déferlement final de « Crystal Anthem », digne apothéose de ce voyage au pays d’un certain « nu-prog », électrique et éclectique, dont Amplifier, bien au-delà des étiquettes, s’impose comme le plus classieux des pourvoyeurs.

Frédéric Delâge

North Atlantic Oscillation- The Third Day

North Atlantic Oscillation- The Third Day

Entre pop electro, post-rock et sophistication progressive, les deux premiers albums de North Atlantic Oscillation, Grappling Hooks en 2010 puis Fog Electric deux ans plus tard, avaient dévoilé une belle identité, de celles qui savent réconcilier modernité et imagination. On guettait donc avec intérêt la sortie du troisième épisode des aventures de ce trio d’Edimbourg emmené par le chanteur Sam Healy. Or, non seulement The Third Day ne déçoit pas mais il parvient à mêler le parfum désormais typique de NAO, ces effluves simultanément aériennes, glacées et mélodieuses, à une réjouissante part de renouvellement. Moins acidulées que par le passé – le côté Beach Boys moderne s’est donc un peu estompé-, les mélodies n’en conservent pas moins leur légèreté de bulles de savon, incarnée par le chant monocorde-hypnotique de Healy. Mais elles se frottent aussi à des saisissantes ruptures, de cordes atmosphériques (« The Great Plains ») en air de flûte virevoltant s’insinuant au coeur d’une rengaine electro plutôt dansante (« August »). The Third Day réserve surtout de savoureuses trouvailles : l’instrumental faussement easy-listening « Penrose », façon Orchestral Manœuvres in The Joy, ou encore l’étrangeté spatiale de « A Nice Little Place », sorte de réincarnation contemporaine de « How Dare I Be So Beautiful ? » (mais oui, le passage  de « Supper’s Ready »). Le splendide « Wires », peut-être le sommet du disque, combine une rythmique voluptueuse à la Radiohead et un thème chanté lancinant quand la douceur répétitive qui clôt « Pines Of Eden » évoque le meilleur Mogwai. Entre nuages vaporeux, electro pétillante et boîte à musique cristalline, l’univers de North Atlantic Oscillation séduit, enveloppe, berce et surprend, tour à tour éthéré et tonifiant. Et The Third Day confirme l’immense talent d’un des plus précieux specimens de la génération dite post-progressive.

Frédéric Delâge