Steven Wilson- To The Bone

Steven Wilson- To The Bone

La vérité est une évaluation individuelle (« Truth is individual calculation ») : cette phrase égrenée dès les premières secondes de To The Bone par une certaine Jasmine Walkes, enseignante afro-américaine dans le civil, s’applique aussi bien à l’ère de la post-vérité qu’à l’accueil réservé à ce cinquième album solo de Steven Wilson. Il aura suffi que l’ex-leader de Porcupine Tree signe sur une major, en l’occurrence Caroline Records, et que soit délivré en avant-première sur le net, parmi les cinq extraits promos de l’album, le très dansant « Permanating », pour que l’arrière-garde des fans de rock progressif, toujours prompte à s’emballer pour le moindre radotage boursouflé, crie illico à la trahison : l’opportuniste Steven Wilson aurait vendu son âme prog au diable pop. Certaines réactions sur les réseaux sociaux s’apparentèrent ainsi à de véritables perles, à l’image de ce commentaire pittoresque d’un internaute à propos de « Permanating » : « Je crois avoir l’esprit large mais je n’ai pas tenu plus de dix secondes. »

Si Wilson lui-même a choisi pour ce disque-là une orientation plus pop, ce n’est sûrement pas pour jouer sur les terres superficielles d’un Ed Sheeran. Mais bien pour revendiquer au contraire les influences de grands disques des années 80, ceux qui savaient mêler accessibilité pop et sophistication progressive, citant dans de multiples interviews la Kate Bush de Hounds Of Love, le Peter Gabriel de So, le Talk Talk de The Colour of Spring ou le Tears For Fears de Songs From The Big Chair (un disque dont Wilson a lui-même signé le remix en 2014…). Le choix n’est guère étonnant de la part d’un musicien bercé dès l’enfance  tant par Pink Floyd que par Donna Summer et dont l’admiration va autant à King Crimson (qu’il a remixé) qu’à Abba (qu’il a repris). Le musicien de rock progressif Wilson a ainsi régulièrement arpenté des territoires éminemment pop, que ce soit au sein de Blackfield ou de No-Man mais aussi avec Porcupine Tree (en 1999, la parution de l’excellent Stupid Dream avait déjà été considérée comme un virage pop regrettable par les indécrottables conservateurs qui chérissaient le space-rock floydien des premiers albums du groupe…) et même en solitaire (Insurgentes, premier album solo, était en bonne partie hanté par une noirceur pop très eighties).

Au-delà des seuls éléments de langage promotionnel, To The Bone n’évoque pourtant pas directement les albums ou les groupes cités en référence par son auteur : on décèle bien une fugitive réminiscence du « Mamma Mia » d’Abba sur le début du refrain de « Permanating », mais le splendide duo « Pariah », avec Ninet Tayeb, est un dialogue masculin-féminin qui évoque le « Don’t Give Up » de Gabriel-Bush plus dans l’esprit que sur la forme. Et s’il faut chercher un emprunt un peu gênant, on ne le dénichera finalement que sur l’emballage, où Wilson semble un peu complaisamment mimer la posture de David Bowie sur la pochette de Aladdin Sane.

Par rapport aux deux précédents albums solo, To The Bone se démarque clairement sans pour autant tout bouleverser. La présence de sa garde rapprochée (Adam Holzman, Craig Blundell, Nick Beggs) n’empêche pas Steven Wilson de reprendre une place d’instrumentiste -guitare, mais aussi claviers et même basse- qu’il avait un peu mise en retrait depuis la fin de Porcupine Tree. Et il s’entoure de compétences aussi inattendues que celles de l’harmoniciste Mark Feltham (entendu, comme par hasard, sur les trois derniers albums de Talk Talk, mais aussi sur le « Again » de Archive), de l’ex-leader de XTC Andy Partridge (auteur des paroles du morceau d’ouverture « To The Bone ») et surtout de Paul Stacey, essentiellement connu pour son travail de production avec Oasis et The Black Crowes, lequel aurait su, en tant que co-producteur du disque, pousser Wilson dans ses retranchements, particulièrement au niveau de ses performances vocales. L’aspect subjectif du concept de vérité est cette fois le seul -et ténu- fil rouge du propos, décliné tant pour le vécu d’une relation amoureuse (« Pariah ») que pour des histoires directement inspirées par des événements réels récents : les attentats (celui du Bataclan pour « People Who Eat Darkness », celui d’Orlando pour « Detonation ») ou le drame des migrants (« Refuge »).

La seule rupture franche avec l’univers plutôt sombre de Wilson est donc cet épatant « Permanating », parenthèse lumineuse traversée d’un groove joyeux, et qui sonne exactement comme le suggère la formule de son compositeur : la rencontre d’Abba et d’Electric Light Orchestra (donc des Beatles) produite à la Daft Punk. Mais pour le reste, même si To The Bone s’écarte volontairement des sentiers les plus sinueux empruntés par ses prédécesseurs, il n’en délivre pas moins du Steven Wilson pur jus, autrement dit une musique éclectique mais jamais hétéroclite, ne pliant jamais sous le poids des influences dont elle est pourtant pétrie, aussi à l’aise dans la pureté mélodique aérienne (« Nowhere Now », « Song Of Unborn ») qu’en montées d’adrénaline électrique (l’obsédant « The Same Asylum As Before », « People Who Eat Darkness », deux morceaux dans lesquels Porcupine Tree n’est pas si loin…). Et qui passe allègrement d’un trip-hop orchestral et hypnotique (« Song Of I » ) aux accents épiques de  « Refuge » ou de « Detonation », avec son final surprenant -on pense au premier album de UK- où brille la guitare aux accents jazz-rock de David Kollar (c’est le seul morceau du disque à côtoyer les dix minutes de durée, si l’on met de côté le magnifique «  A Door Marked Summer », réservé au disque bonus de la version de luxe, et sans doute écarté de l’album proprement dit car trop proche du prog de l’époque The Raven That Refused To Sing (And Other Stories)… ).

Avec To The Bone, Steven Wilson réussit son pari, signant un disque plus accessible que ses prédécesseurs, mais tout aussi ambitieux, salué dès sa sortie par de remarquables performances commerciales (numéro 2 des ventes en Allemagne, numéro 3 en Angleterre) dont devraient logiquement se réjouir tous les amateurs de musique progressive… à l’esprit large.

Frédéric Delâge

Procol Harum- Procol Harum/ Shine On Brightly/ A Salty Dog/ Home

Procol Harum 1967

Pour le grand public, le nom de Procol Harum reste exclusivement lié au monumental hit de l’été 1967, «  A Whiter Shade Of Pale », romantique ritournelle aux parties d’orgue inspirées de Bach. Pour les amateurs de rock progressif, Procol Harum fait figure de précurseur du genre, principalement pour avoir signé dès 1968, sur la seconde face de son deuxième album, une longue suite d’une vingtaine de minutes, « In Held’Twas In I », légitimement considérée comme l’ancêtre direct de celles qui fleuriront dans les années 70, le « Supper’s Ready » de Genesis restant son fils spirituel le plus évident. Seulement, le legs de Procol Harum ne se résume pas, très loin s’en faut, à un tube énorme et à une longue composition « historique ». De la fin des années 60 au crépuscule de la décennie suivante, le groupe anglais aura signé une petite dizaine de grands albums. Pour certains très grands.

La réédition en versions de luxe des quatre premiers par le label Esoteric Recordings est donc une belle occasion de se pencher sur le cas passionnant de ce nom à la fois célèbre et méconnu, qui puise ses racines autant dans le blues et la soul que dans les musiques baroque et symphonique. Procol Harum est à la croisée de chemins, improbable chaînon manquant entre Jean-Sébastien Bach et Otis Redding, entre Beatles et Van der Graaf Generator. Issu des Paramounts, une formation qui signa plusieurs singles entre 1963 et 1965, Procol Harum ne reniera jamais ses origines pop et rhythm’n blues mais saura innover par des accents classiques qui, sans baigner dans les torrents de virtuosité déversés par certains contemporains progressifs, feront jaillir une sorte de préciosité incroyablement racée. Pour ce faire, le groupe dispose d’atouts de premier ordre : la voix chaude-éraillée du chanteur « soulman blanc » – et principal compositeur- Gary Brooker (l’une des influences majeures de Peter Gabriel), l’orgue noble et solennel de Matthew Fisher, la guitare tout en blues aérien de Robin Trower, la batterie folle, nerveuse, imprévisible de B. J. Wilson, et bien sûr la poésie au surréalisme macabre de Keith Reid, membre à part entière en tant que parolier (un peu plus tard, la première mouture de King Crimson confiera le même rôle à Pete Sinfield).

Sur son premier album éponyme, publié en septembre 1967 -soit quatre mois après le single «  A Whiter Shade Of Pale », lequel ne figurait d’ailleurs même pas sur la version originale du 33 t !- Procol Harum reste essentiellement marqué par le mélange de pop psychédélique et de soul que maniaient les Paramounts. Mais déjà, des accents plus baroques se font jour, principalement sur l’instrumental (signé Fisher) « Repent Walpurgis », dont le charme très daté continue à opérer, en un subtil paradoxe dont regorgera d’ailleurs l’œuvre du groupe. La grande classe mélodique transparaît déjà sur des titres comme « Conquistador » (même si la version symphonique de l’album live de 1972 surpassera l’originale), ou « A Christmas Camel », morceau au lyrisme élégant toujours teinté de soul.

Procol Harum- Shine On Brightly

Un an plus tard, Shine On Brightly s’impose comme le premier coup de maître : si la première face est déjà remarquable, en particulier la mélodie flamboyante du morceau-titre, la suite couvrant toute la seconde, le fameux « In Held ’Twas in I » y est évidemment pour beaucoup. Brillantissime kaléidoscope de psychédélisme, d’éléments pop et classiques, culminant sur un final déchiré par un solo de Robin Trower et des chœurs grandioses, cette longue composition baroque reste intrinsèquement, au-delà de son caractère pionnier, l’une des plus belles suites de rock progressif.

Procol Harum - A Salty Dog-FrontL’album suivant, A Salty Dog, divise souvent les passionnés du groupe, porté aux nues par les uns, négligé par les autres. Le disque souffre en vérité de quelques chutes d’intensité (en particulier deux titres blues-soul assez conventionnels signés Robin Trower), mais délivre au moins quatre merveilles absolues, deux composées par Gary Brooker (le majestueux morceau-titre et « All This And More »), deux par l’organiste Matthew Fisher, qui s’y empare aussi du chant : la première, « Wreck of the Hesperus », se déploie entre boucles de piano affolées, élans symphoniques, une mélodie à la fois limpide et tarabiscotée et un texte de Reid à l’unisson, évoquant vagues gigantesques, mer déchaînée et espoir à jamais perdu. L’autre composition de Fisher, « Pilgrims progress », sur fond d’orgue moelleux, distille une mélodie douce et naïve, chanté par son auteur de manière presque enfantine : là où d’autres l’auraient facilement fait sombrer dans la mièvrerie, elle se révèle simplement sublime.

Procol Harum- Home

 

C’est pourtant sans Matthew Fisher, qui vient de déserter le vaisseau, que Procol Harum publie un an plus tard, en juin 1970, son quatrième album Home, lequel s’ouvre curieusement sur un morceau très rock, « Whisky train », parcouru d’un riff teigneux que n’aurait pas renié ZZ Top. Mais bien vite, le groupe retrouve sa majesté inquiétante, avec une dose de noirceur encore accentuée par rapport à son passé récent : de l’effroyable cauchemar « The Dead Man’s Dream », marche funèbre épique et ténébreuse, jusqu’aux rebondissements tempétueux de « Whaling stories », en passant par le blues sombre et vénéneux de « Barnyard story » ou « About to die », incisif et glaçant jusque dans ses martèlements de piano, sans doute la plus belle composition de Robin Trower au sein du groupe, Home est d’une beauté noire difficilement décelable sous les seuls atours de son hideuse pochette.

 

On sait donc gré à Esoteric Recordings d’avoir magnifié ce carré d’as : soin extrême apporté aux visuels, livrets fourmillant d’un historique détaillé pour chaque épisode, reprise des paroles sur des mini-posters qui permettent de savourer les textes de Reid avec le même confort que celui offert par une pochette vinyle, versions alternatives, démos ou BBC sessions à foison, autant de titres rares ou inédits ajoutés à la fois au bout de l’album original et en deuxième CD. Décernons une mention spéciale aux raretés du premier album, avec une version stéréo de « Homburg », le classieux deuxième single du groupe, l’instrumental classicisant « Understandbly blue » ou encore la version instrumentale de « Pandora’s box » qui aboutira au morceau chanté du même titre sur Procol Ninth’s, en 1975. Bref, ces rééditions de luxe n’usurpent en rien leur nom.

L’héritage de Procol Harum ne se limite certes pas à ses quatre premiers albums : le live In Concert with Edmonton Symphony Orchestra de 1972 reste le disque qui ridiculise définitivement la thèse selon laquelle rock et classique seraient inconciliables, quand le Grand Hotel de 1973 est une perle magistrale.  Mais ces rééditions haut de gamme dépoussièrent à point nommé  la fondatrice période 1967-1970 d’un des groupes les plus fascinants de l’histoire du rock, toutes tendances confondues.

Frédéric Delâge

Spring – Spring

Spring- Spring (1971)

Parmi les comètes oubliées des temps héroïques du rock progressif, le cas de Spring mérite un éclairage : la réédition 2015 de son album unique, initialement publié en 1971 (chez Neon, un label de RCA) en décuple la pertinence. La courte histoire de ce groupe anglais passe curieusement par… une panne d’essence, au retour d’un concert annulé à Cardiff, en juillet 1969 : le hasard conduisit ces musiciens en quête de carburant et de contrat discographique jusqu’à Kingsley Ward, le co-fondateur des Rockfield studios. C’est lui qui prend dès lors le groupe sous son aile et va lui permettre d’enregistrer ce premier album éponyme. Point de caractère révolutionnaire, pour l’époque, dans la musique de Spring : elle s’inscrit d’évidence dans le registre très anglais d’un progressive rock alors naissant, gorgé d’orgue hammond mais aussi, voire surtout, de mellotron (trois musiciens sur cinq en jouent sur le disque !), pas très loin des territoires fréquentés au même moment, dose de mellotron en moins, par les Cressida ou autres Rare Bird. Du chant clair et puissant de Pat Moran à des compositions balançant idéalement entre majesté et fièvre rock (voire bluesy pour la guitare de Ray Martinez), toute animées d’une flamme mélodique directement héritée de la pop psychédélique de la fin des sixties, l’œuvre de Spring brille autant par sa variété que par sa cohérence.

Des huit morceaux, on retiendra en priorité la limpidité du titre d’ouverture «The Prisoner » ou le lyrisme noir de la conclusion « Gazing », évoquant les Moody Blues ou le tout premier King Crimson, mais aussi des titres plus fougueux comme « Shipwrecked soldier », mêlant rythme de marche militaire et riffs acérés autour desquels s’enroulent un chant visqueux presque déclamatoire. Le thème lancinant, ponctué par le glockenspiel, de la seconde partie de « Inside out » ou la splendeur romantique de « Song to absent friends » sont d’autres temps forts d’un album qui reste bien davantage qu’une simple curiosité historique pour passionnés de musique progressive. Si l’on en juge par la qualité du disque mais aussi, dans une moindre mesure, par celle des démos promises à un deuxième album qui ne vit jamais le jour (et que la présente réédition nous propose dans un second cd), Spring avait les moyens de s’épanouir dans la première moitié des seventies. Mais les ventes du disque n’ayant malheureusement pas suivi, le groupe devait entrer dans un hiver sans fin, se séparant définitivement au printemps 1972.

Par la suite, Pat Moran (disparu en 2011) deviendra un ingénieur du son reconnu, officiant notamment pour Van der Graaf Generator (Still Life) ou Rush (A Farewell To Kings), produisant dans les années 80 le Choose Your Masques de Hawkwind et même le Soldier de Iggy Pop, pendant que le batteur Pick Withers sera du line-up originel de Dire Straits, participant aux quatre premiers albums du groupe de Mark Knopfler. Quant à Spring, son aventure prématurément avortée nous aura au moins laissé cette pépite psyché-prog à laquelle il était plus que temps -merci à Esoteric Recordings – de rendre pleinement justice.

Frédéric Delâge

Lunatic Soul- Walking On A Flashlight Beam

Lunatic Soul- Walking On A Flashlight Beam

Il serait sacrément réducteur de ne voir en Lunatic Soul que le projet parallèle du chanteur-bassiste du groupe polonais Riverside. En trois albums publiés de 2008 à 2011, Mariusz Duda a déjà prouvé le beau tempérament de son « âme folle », ouverte aux influences folk ou orientales, et à des chemins aventureux, voire expérimentaux, sans rien céder au piège de l’artifice. Avec ce quatrième voyage, d’une tonalité plus électronique, Lunatic Soul continue d’explorer et d’avancer intelligemment en des terres de contrastes qui entrelacent magistralement glace atmosphérique et feu mélodique. Des bruits de vagues, puis un inquiétant frottement métallique introduisent le morceau d’ouverture, « Shutting Out The Sun » qui plante le décor, entre douces saturations et accélérations tribales. Avançant, toujours en douceur, de boucles d’arpèges cristallines ou de la froide nudité de sa basse en pulsations lancinantes et primitives, Mariusz Duda construit une singulière galaxie, imprégnée d’electro, de world music et d’héritage cold-wave, au carrefour des univers de ses inspirateurs avérés, du Peter Gabriel du quatrième album (ou de Passion) à Dead Can Dance, The Cure ou Cocteau Twins. On songe aussi au Steven Wilson le plus contemporain –tendance Insurgentes– et pas seulement pour le morceau « Treehouse » -seul titre résolument pop du disque, avec ce chant qui enroule sa mélodie autour d’un thème répétitif. De l’étrangeté jamais déroutante de Walking On A Flashlight Beam, jaillissent surtout de sombres rêveries, mêlant mystérieux carillons, emballements de mécanisme et caresses acoustiques (« The Fear With In »), mélodies contemplatives et palpitations électroniques (« Sky Drawn In Crayon ») ou pop spatiale hypnotique (le morceau-titre final). Du haut de ses 12 minutes, « Pygmalion’s Ladder » s’impose sans doute comme le sommet du disque, entre accents orientaux, chant envoûtant et l’enivrante échappée d’un solo fier et lumineux. Avec ce quatrième album, Lunatic Soul confirme avec éclat qu’il n’est pas qu’une simple récréation du bassiste de Riverside. Mais bel et bien l’un des plus pertinents créateurs de la musique progressive moderne.

Frédéric Delâge

Franck Carducci- Torn Apart

ranck Carducci- Torn Apart

En 2011, le premier disque en solo de Franck Carducci, Oddity, avait permis de découvrir l’univers d’un chanteur et multi-instrumentiste déjà chevronné, marqué tant par un professionnalisme sans peur et sans reproches que par des influences très voyantes, en premier lieu celles de Pink Floyd et du Genesis des seventies. Pour ce deuxième chapitre, ce Français qui n’a techniquement pas grand chose à envier aux meilleurs anglo-saxons (autant pour ses performances vocales et instrumentales que pour la qualité des musiciens qui l’accompagnent ou la production de l’ensemble) fait mieux que confirmer les belles dispositions entrevues sur Oddity. Bien sûr, on pourra toujours ergoter en soulignant le poids écrasant de l’héritage sixties-seventies dans cette mécanique bien huilée qui sonne souvent comme un hommage orthodoxe aux inventeurs (et pas seulement à Steve Hackett, mentor de Carducci, qui fait ici parler sa guitare sur un morceau). Seulement, au-delà d’un kaléidoscope d’influences immédiatement reconnaissables, la musique de Franck Carducci brille d’abord par sa maîtrise, son énergie, et une évidente sincérité. D’autant que Torn Apart sait se parer de couleurs variées, alternant le lyrisme cher au progressif et un côté plus terrestre et plus rock’n roll, comme en témoignent le langoureux « Closer To Irreversible » (aux accents Beatles tendance « Oh ! Darling ») ou la fièvre bluesy de « Mr Hyde & Dr Jekyll ». De la fougue enjouée du morceau-titre, qui ouvre superbement l’album, jusqu’à une poignée de longs titres épiques mêlant claviers acidulés à la sauce néo-prog, passages bucoliques à la Genesis, harmonies vocales et mélodies pop pouvant évoquer au détour Electric Light Orchestra, Toto, Tears For Fears ou Supertramp (une reprise fidèle de « School » clôt d’ailleurs le disque), le plaisir de Franck Carducci s’épanouit dans un style patchwork qu’on peut rapprocher du meilleur The Flower Kings. Et il finit par se faire communicatif.

Frédéric Delâge

Steven Wilson- Hand. Cannot. Erase

Wilson- Hand. Cannot. Erase

Malgré les louanges qui avaient salué en 2013 la sortie de The Raven Who Refused To Sing, Steven Wilson ne pouvait se contenter longtemps d’arpenter les seules contrées du rock progressif « old school ». Son éclectisme l’avait déjà conduit à laisser en jachère un Porcupine Tree qu’il jugeait figé dans des compromis stylistiques. Ce n’était pas pour se retrouver à nouveau prisonnier d’un carcan, fut-ce en mode solo. Avec Hand. Cannot. Erase, Wilson semble embrasser en un seul album la large palette qu’il éparpillait jadis dans ses multiples projets, synthétisant ses différentes facettes – pop, electro, metal et bien sûr prog- en une œuvre unique qui impressionne par sa cohérence avant d’imposer sa splendeur.

Jamais sans doute l’Anglais n’était allé aussi loin dans la minutie conceptuelle. Troublé par la vision en 2011 du documentaire « Dreams Of Life », relatant l’histoire authentique d’une jeune femme, Joyce Carol Vincent, retrouvée morte dans son appartement londonien plus de deux ans après son décès, Wilson s’est inspiré du fait divers pour inventer sa propre héroïne, la confronter au drame de l’ultra-moderne solitude dans une cité tentaculaire du XXIe siècle. Le propos est sombre, mais jamais macabre (contrairement à son modèle réel, l’héroïne de Wilson ne meurt pas). Et il s’incarne dans de stupéfiants prolongements, d’un blog fictif –mais bel et bien en ligne (handcannoterase.com)- jusqu’à une version de luxe de l’album laissant échapper de ses pages glacées les fac-similés plus vrais que nature d’une coupure de presse ou d’un acte de naissance, d’une lettre ou d’un journal intime. Pour Wilson, le défi aura aussi consisté à se placer d’un point de vue féminin, d’où le renfort occasionnel de voix de femmes, celles de la comédienne Katherine Jenkins pour la diction sur « Perfect Life » et de la chanteuse israélienne Ninet Tayeb sur « Routine » et « Ancestral ».  La courte introduction « First Regret », et son leitmotiv au piano donnent le ton, mélancolique, ensorcelant et mystérieux, d’un voyage qui s’anime soudainement par les dix minutes de « Three Years Older », enchaînant riffs incisifs, harmonies vocales soyeuses, et envolées de l’orgue puis de la guitare. Cette ouverture pour le coup très progressive bascule sur la candeur pop du morceau-titre (entêtante rengaine que n’aurait pas renié Blackfield) avant de s’aventurer en terres plus minimalistes et glacées avec l’electro aérienne de « Perfect Life »  (qui évoque autant la froide élégance de No-Man que l’influence revendiquée du duo écossais électronique Boards Of Canada). Puis déboule « Routine », avec une première partie tout en velours mélodique, bercée par piano, guitares douze cordes, basse lascive et chœurs d’enfants, quelque part entre le Genesis le plus pastoral, la Kate Bush de «All The Love » et la volupté feutrée du Serge Gainsbourg époque Histoire de Melody Nelson.

Les influences de King Crimson ou de l’école de Canterbury se sont estompées par rapport aux deux albums précédents (en témoigne la discrétion des instruments à vent de Theo Travis), mais une partie de l’âme de Porcupine Tree est cette fois de retour, tant sur les guitares floydo-hawaïennes d’un passage de « Home Invasion » que, plus clairement encore, sur la furie métallique du final hallucinant de « Ancestral ». Et si Wilson se permet une parenthèse plus intimiste en solitaire (« Transcience », avec encore une fois une mélodie à tomber), ses musiciens n’ont jamais réservé des échappées aussi époustouflantes que celle des solos que font jaillir Adam Holzman et Guthrie Govan, en particulier sur la fièvre purement instrumentale de « Regret #9 ». La ballade finale « Happy Returns » achève d’injecter des nuances de lumière à cette mélancolie qui jamais ne se complaît dans une noirceur extrême. Avec Hand. Cannot. Erase, Steven Wilson signe sans doute son œuvre la plus aboutie, un disque de rock progressif contemporain qui ne renie rien de l’héritage des seventies mais se frotte intelligemment à la modernité. Et qui, surtout, se révèle au final d’une sidérante beauté.

Frédéric Delâge

Spleen Arcana- The Light Beyond The Shades

Spleen Arcana-the-light-beyond-the-shades

Julien Gaullier, grand manitou de Spleen Arcana, s’était déjà fait remarquer en 2009 par un premier album, The Field Where She Died, porteur de belles promesses instrumentales. Les cinq années nécessaires à la maturation de ce deuxième épisode ont clairement fait mûrir un univers qui a troqué ses atours metalo-atmosphériques pour des couleurs beaucoup plus vintage lorgnant clairement sur la démesure estampillée seventies des grands noms du progressif. Une montée celtique puis des percussions évoquant irrésistiblement le Mike Oldfield de Ommadawn ou Incantations, introduisent « Erin Shores », premier chapitre d’une trilogie de morceaux à rallonge, où les claviers et la guitare, simultanément aérienne et acérée, de Julien Gaullier se taillent évidemment la part du lion. Seul défaut vraiment notable, et récurrent puisque déjà présent sur l’album précédent : la faiblesse manifeste des parties vocales, le chant de notre frenchy étant loin de valoir ses compétences désormais avérées d’instrumentiste et de producteur. Mais si ces passages vocaux s’invitent comme autant de chutes d’intensité, ils ne suffisent heureusement pas à plomber un ensemble nettement plus convaincant quand il s’aventure –et c’est souvent le cas- en terres purement instrumentales. Et The Light Beyond The Shades devient dès lors savoureux pour qui goûte la puissance alambiquée d’un progressif fiévreux et sans complexes, évoquant certes Oldfield mais aussi, par ses aspects plus durs mais non moins audacieux, le Yes de Relayer. De la frénésie qui s’empare à son milieu de « Fading Away » jusqu’aux joutes instrumentales de « Momento Mori », la suite finale de 24 minutes, Spleen Arcana réserve ainsi de sacrés moments, emplis tour à tour d’acidité psychédélique, d’électricité furieuse et de thèmes majestueux, parsemés aussi de grains de folie plus veloutés et jazzy, voire funky, le tout étant magistralement servi par un son à la fois clair, puissant et tout en rondeurs. Bref, de quoi regretter encore davantage l’aspect très perfectible des parties vocales. Car pour le reste, dans la classe option vintage de l’école progressive, Spleen Arcana s’impose parmi les plus doués des élèves français.

Frédéric Delâge

Tim Bowness- Abandoned Dancehall Dreams

Tim Bowness- Abandoned Dancehall Dreams

L’aventure de No-Man désormais suspendue jusqu’à nouvel ordre par un Steven Wilson accaparé par sa carrière solo, il appartenait au seul Tim Bowness, incarnation vocale du duo au long cours, d’en faire voyager l’âme. Ce fut déjà le cas avec l’album Warm Winter du projet Memories Of Machine en 2011, ça l’est encore davantage avec ce deuxième disque solo, que Wilson a toutefois pris le temps de mixer. Très bien entouré (notamment par Colin Edwin, Pat Mastelotto, la violoniste Anna Phoebe ou encore son compère du groupe Henry Fool, Stephen James Bennett, qui cosigne deux morceaux), Tim Bowness y magnifie comme jamais la mélancolie inhérente à son chant monocorde, ce minimalisme à la fois distant et intimiste, simultanément froid et touchant, évoquant parfois la volupté de David Sylvian ou le versant éthéré de Talk Talk. Là une envolée de violon, ici une touche de moog : le raffinement des arrangements sait se fondre avec humilité dans cette pop lente et majestueuse, discrètement jazzy, résolument progressiste, mais d’abord portée par cette voix hypnotique. Du martèlement de « Warm-Up Man Forever » à l’âpre sensualité de « Beaten By Love » (titre déjà découvert sur le dernier live de No-Man), cet Abandoned Dancehall Dreams, hanté par les fantômes de la perte et de la solitude, ne s’en fait pas moins lumineux. Au murmure suave de « Smiler At 50 », l’histoire d’une quinqua pétrifiée dans la nostalgie d’un amour disparu, et que vient conclure une explosion de dramatique emphase, répond plus loin « Smiler At 52 », sa suite en mode electro feutrée. L’éblouissante mélodie de « Waterfoot » ou la soul glacée, poignante jusque dans ses silences, de « I Fought Against The South » achèvent de faire du disque un sommet de romantisme moderne. La froide mélancolie de Tim Bowness s’y écoule toujours avec la chaleur d’une caresse.

Frédéric Delâge

Amplifier- Mystoria

« Avertissement : contient du pur rock ». Le sticker accolé sur la pochette de son cinquième album confirme qu’Amplifier n’aime pas les étiquettes, du moins au sens figuré. Conceptuel et ambitieux (bref, très progressif) pour The Octopus en 2011, le groupe mancunien s’était fait plus mélodique et léger pour Echo Street deux ans plus tard. L’évolution perpétuelle continue et l’autocollant préventif de Mystoria ne ment pas : cette fois, la bande à Sel Balamir augmente considérablement la dose de « pur rock » pour servir une demi-douzaine de morceaux carrément rentre-dedans, sans doute plus conventionnels dans la forme mais pas toujours moins réjouissants sur le fond. Certains se font vite lassants (« Cat’s Cradle »), d’autres expriment une puissance racée, immédiatement jouissive, durablement addictive (« Bride »). Amplifier apparaît à cet égard comme le digne successeur des Cardiacs et autres Oceansize, seigneurs disparus de l’intelligence explosive (Mystoria a d’ailleurs été enregistré dans le studio gallois qui avait vu naître Frames, chef d’œuvre signé en 2007 par un Oceansize dont le guitariste Steve Durose n’a pas rejoint Amplifier par hasard).

Pour autant, s’il l’a maîtrise magistralement, Amplifier est loin de se contenter de la simple «pureté » d’un rock efficace et direct. Et pour une bonne moitié, Mystoria est régulièrement rattrapé par des accents plus lyriques et/ou alambiqués. Cela démarre dès « Magic Carpet », instrumental d’ouverture au carrefour des meilleurs Rush et Ozric Tentacles, ça continue avec la space-pop du décapant « Open Up », la frénésie déjantée, façon Gong ou Hawkwind post-punk, de « OMG », le crescendo stellaire du final de « Darth Vader »… A la délicatesse feutrée de « Crystal Mountain », succède le déferlement final de « Crystal Anthem », digne apothéose de ce voyage au pays d’un certain « nu-prog », électrique et éclectique, dont Amplifier, bien au-delà des étiquettes, s’impose comme le plus classieux des pourvoyeurs.

Frédéric Delâge

North Atlantic Oscillation- The Third Day

North Atlantic Oscillation- The Third Day

Entre pop electro, post-rock et sophistication progressive, les deux premiers albums de North Atlantic Oscillation, Grappling Hooks en 2010 puis Fog Electric deux ans plus tard, avaient dévoilé une belle identité, de celles qui savent réconcilier modernité et imagination. On guettait donc avec intérêt la sortie du troisième épisode des aventures de ce trio d’Edimbourg emmené par le chanteur Sam Healy. Or, non seulement The Third Day ne déçoit pas mais il parvient à mêler le parfum désormais typique de NAO, ces effluves simultanément aériennes, glacées et mélodieuses, à une réjouissante part de renouvellement. Moins acidulées que par le passé – le côté Beach Boys moderne s’est donc un peu estompé-, les mélodies n’en conservent pas moins leur légèreté de bulles de savon, incarnée par le chant monocorde-hypnotique de Healy. Mais elles se frottent aussi à des saisissantes ruptures, de cordes atmosphériques (« The Great Plains ») en air de flûte virevoltant s’insinuant au coeur d’une rengaine electro plutôt dansante (« August »). The Third Day réserve surtout de savoureuses trouvailles : l’instrumental faussement easy-listening « Penrose », façon Orchestral Manœuvres in The Joy, ou encore l’étrangeté spatiale de « A Nice Little Place », sorte de réincarnation contemporaine de « How Dare I Be So Beautiful ? » (mais oui, le passage  de « Supper’s Ready »). Le splendide « Wires », peut-être le sommet du disque, combine une rythmique voluptueuse à la Radiohead et un thème chanté lancinant quand la douceur répétitive qui clôt « Pines Of Eden » évoque le meilleur Mogwai. Entre nuages vaporeux, electro pétillante et boîte à musique cristalline, l’univers de North Atlantic Oscillation séduit, enveloppe, berce et surprend, tour à tour éthéré et tonifiant. Et The Third Day confirme l’immense talent d’un des plus précieux specimens de la génération dite post-progressive.

Frédéric Delâge