Anathema – Weather systems
Les enchevêtrements de voix sur tapis de boucles répétitives et de virgules symphoniques de The gathering of clouds emportent direct par-delà les nuages…
Le temps maudit des galères semble bel et bien révolu pour Anathema. Et l’accélération aussi récente que bienvenue de son histoire discographique en est la réjouissante illustration. Orphelin dès 2004 de son label Music for Nations, le groupe des frères Cavanagh avait mis sept longues années pour avoir enfin les moyens de donner un véritable successeur au Natural Disaster de 2003. Désormais sous la coupe de Kscope, le label dit de « post progressive », Anathema n’en finit plus de rattraper le temps perdu : au point que ce Weather systems est déjà sa quatrième livraison depuis quatre ans. Hindsight, en 2008 puis Falling Deeper en 2011 n’étaient certes que des relectures acoustiques et/ou orchestrales de titres anciens. Mais le véritable retour qu’avait constitué en 2010 l’album We’re here because we’re here, salué par un succès tant critique que public, avait assis comme jamais la réputation d’un ex-spécialiste du death/doom métal passé maître dans l’art d’un progressif atmosphérique tout de noire et d’aérienne beauté. Weather systems ne ménage pas longtemps le suspense : dès les boucles d’arpèges qui introduisent la mélancolie éthérée de « Untouchable », on se retrouve en terrain majestueux mais connu. La suite le confirme : ce nouveau disque d’Anathema s’inscrit pleinement dans la veine de son prédécesseur. Et il y a là comme une logique implacable si l’on songe que quatre de ses neuf morceaux ont été conçus à la même époque. Pour autant, malgré la confuse impression de redite qui peut s’attarder aux premières écoutes, Anathema a le bon goût de n’être jamais rattrapé par le syndrome des vains et creux bégaiements. D’abord parce que l’inspiration mélodique reste classieuse, pétrie de cette mélancolie céleste, de ces montées en puissance hypnotiques, de ces discrètes touches orchestrales (sous la direction de Dave Stewart, celui de Egg et de Hatfield & The North), de cette poésie toute personnelle qui en font, marque des grands, un groupe à forte identité, immédiatement reconnaissable. Ensuite parce que la poésie des Cavanagh brothers est magnifiée comme jamais, notamment grâce à la production limpide du Norvégien Christer André Cederberg et grâce à la place encore plus importante enfin dévolue à la voix de Lee Douglas, dont le féminin filet de fragilité transcende la seconde partie de « Untouchable » ou de « Lightning song ».
Et puis surtout, sans perdre le sens de cette noire simplicité qu’il sait faire briller dans un claquement de riff ou au creux de quelques notes de piano, jusqu’à tisser un clair obscur sans fioritures (« The beginning and the end», « The lost child »), sans perdre sa faculté à construire un paysage sonore à partir d’un texte parlé (« Internal landscapes », conçu à partir du témoignage enregistré d’un certain Joe Geraci, contant son expérience de « mort imminente » en 1981), Anathema réserve carrément de vrais sommets : les enchevêtrements de voix sur tapis de boucles répétitives et de virgules symphoniques de « The gathering of clouds » emportent direct par-delà les nuages… Quant à l’immense « The storm before the calm », chef d’œuvre du disque à l’écriture plus complexe mais tellement maîtrisée, il installe une tension qui finit par éclater en grandiose magnificence. Weather Systems s’impose donc comme l’essentiel chapitre 2 de l’aérien récit entamé par son prédécesseur. Et l’on aura compris que si ledit chapitre 2 est sans grande surprise, il se révèle somptueux…
Frédéric Delâge
