Emerson Lake and Palmer – Brain salad surgery

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Le chant de Lake évoque une sorte de bateleur bavard et fier-à-bras dont le monologue semble ne jamais devoir se terminer, sans cesse réactivé par un souffle musical inépuisable.

On pourrait sans doute décerner à ELP la palme du plus vertigineux déclin entamé par un grand groupe progressif dans la seconde moitié des seventies. C’est qu’après une parenthèse discographique de plus de deux ans, ELP sortit en 1977 un album dont l’essentiel du contenu musical, partagé entre compositions collectives et prestations solo, devait se révéler, à un ou deux morceaux près (le superbe « Pirates ») aussi creux que son titre était boursouflé de prétention : « Works, volume 1 » (« Œuvres », volume 1, en toute simplicité).

Quelques mois plus tard, la vacuité du volume 2 n’allait guère relever le niveau. Mais le pire était incontestablement atteint en 1978 avec l’insipide « Love Beach » (à la pochette aussi ridicule que son intitulé, « La plage de l’amour »), album enregistré uniquement pour des raisons contractuelles et qui allait logiquement sonner le glas du grand ELP (le trio devrait attendre les années 90 pour se reformer…). Pourtant, en 1973, tout souriait encore à Emerson, Lake and Palmer. Son label Manticore, fraîchement créé, venait de signer les groupes italiens Banco et PFM, mais également l’ex-parolier de King Crimson Peter Sinfield, qui allait collaborer avec son vieux complice Greg Lake sur deux textes du nouvel album de ELP. Considéré par les fans du groupe comme son œuvre majeure, Brain Salad Surgery reste effectivement l’album ultime de l’exubérant trio anglais, tant les qualités et les défauts du groupe sont exaltés comme jamais sur ce disque (dont la pochette, mythique, a été confiée à H.R Giger, futur designer des créatures du film « Alien »). Deux morceaux seulement, de moins de trois minutes chacun, échappent cette fois à la « pompe » et à la grandiloquence extrême, dont « Still you turn me on », sympathique ballade signée Greg Lake. Mais pour le reste, l’emphase tonitruante qu’affectionne le groupe est omniprésente. Et démarre en trombe dès le morceau d’ouverture, « Jerusalem », adaptation plutôt réussie d’un cantique traditionnel britannique qui n’allait guère choquer à l’époque que les responsables de la BBC ! L’autre adaptation proposée par l’album, « Toccata », enrichie des percussions électroniques de Carl Palmer, vient quant à elle directement du répertoire d’Alberto Ginastera, ce compositeur admiré par Emerson.

Mais si l’on se souvient de Brain Salad Surgery, c’est surtout pour « Karn Evil 9 », longue suite de près d’une demi-heure scindée en deux parties et plusieurs sections (qualifiées d’ « impressions »). Son thème central (le combat entre la race humaine et cette technologie envahissante qu’elle a enfantée pour son malheur) est en quelque sorte le prolongement de celui de Tarkus, l’autre album référentiel de ELP (1971).

La première partie présente donc, réduite en esclavage par des machines ayant pris le pouvoir, une humanité tout juste digne d’être comparée à une pitoyable attraction de cirque (au bout du compte, la victoire finale des humains sur leurs créations de métal s’avèrera toute relative). Le tout se voit d’abord illustré par une chanson à la trame mélodique tourbillonnante et quasiment rock’n roll, cette simplicité apparente étant contrebalancée par la sophistication extrême d’un accompagnement ô combien riche et énergique. L’influence des Beatles, via des morceaux comme « Sgt Pepper’s Lonely hearts club band » ou « Magical mystery tour » se fait évidente : le chant de Lake évoque une sorte de bateleur bavard et fier-à-bras dont le monologue semble ne jamais devoir se terminer, sans cesse réactivé par un souffle musical inépuisable (« Welcome back my friends to the show that never ends/ « Bienvenue de nouveau, chers amis, au spectacle qui ne finit jamais… »).

La seconde partie de « Karn Evil 9 » est tout aussi impressionnante, proposant un maëlstrom instrumental où se combinent éléments classiques, jazz ou électroniques, plus que jamais exprimés sans retenue aucune, pas même dans le pompiérisme. Keith Emerson se fait une fois de plus ahurissant de virtuosité, tant au piano qu’aux synthétiseurs, mais ses deux compères ne sont pas en reste (Greg Lake, chanteur alors magistral, est aussi un bassiste d’exception et un excellent guitariste). L’ensemble développe une telle fougue, un tel sens de l’excès qu’il pourrait en comparaison faire passer le plus alambiqué des morceaux de Yes pour un monument de sobriété…

Ainsi se déployait ELP à son maximum d’intensité : groupe de l’outrance revendiquée, de l’excès sophistiqué, au même instant incroyablement complexe et terriblement spectaculaire. Et si l’on peut sans doute reprocher un certain de manque de chaleur et de profondeur à une musique indéniablement moins cohérente et « humaine » que celles de ses meilleurs contemporains dits progressifs, rarement l’excellence musicale n’aura poussé aussi loin le sens de la démesure.

Frédéric Delâge