Genesis- Trespass

Genesis- Trespass

Trespass signifie le pas interdit, le pas de trop : savoureuse observation si l’on considère que cet album représente en vérité l’indispensable pas de géant accompli en 1970 par le jeune Genesis.

Intraduisible littéralement, Trespass signifie « le pas interdit », le « pas de trop » : savoureuse observation si l’on considère que cet album représente en vérité l’indispensable pas de géant accompli en 1970 par le jeune Genesis, groupe formé de jeunes gens alors à peine sortis de l’adolescence. L’année précédente, Peter Gabriel, Tony Banks, Mike Rutherford et Anthony Phillips, qui se sont tous connus au très strict collège privé de Charterhouse, dans le Surrey, avaient signé From Genesis to Revelation : un flop commercial complet avait sanctionné ce premier album qui malgré d’incontestables vertus mélodiques (et la voix déjà si particulière d’un chanteur exceptionnel) souffrait d’une naïveté et d’un manque d’audace trop handicapants en cette excentrique fin des sixties (et Jonathan King, premier producteur et pygmalion du groupe, n’avait rien arrangé en encombrant certains morceaux de sirupeuses nappes de violons particulièrement indigestes). Heureusement, Genesis va croiser sa chance et celle-ci va prendre le même nom et le même visage que celle rencontrée quelques mois plus tôt par Van der Graaf Generator : Tony Stratton-Smith, créateur du label Charisma, prend en effet cette tendre Genèse sous sa coupe et, comme il l’avait fait quelques mois plus tôt pour la bande à Peter Hammill, lui octroie financièrement et techniquement les moyens de ses ambitions.

C’est ainsi qu’à l’été 1970, le quatuor de Charterhouse, augmenté du batteur John Mayhew (décédé en mars 2009), s’enferme aux studios Trident de Londres, avec aux manettes John Anthony (qui vient justement de produire The least we can do is wave to each other pour VdGG). Trespass va marquer la naissance d’une musique, révéler la grâce d’un groupe surdoué.

Techniquement, les quatre principaux membres de Genesis ont accompli d’incroyables progrès en s’isolant de novembre 1969 à avril 1970 dans un cottage perdu au milieu des bois, près de Dorking. Mais si la technique instrumentale est enfin au point, son principal mérite est de se mettre au service d’une inspiration déjà miraculeuse, riche d’un sens mélodique et harmonique à la transparence cristalline.

Sans avoir le caractère bouleversant d’ In the court of the Crimson King, alors album-culte des membres de Genesis (sa fracassante pochette était accrochée au mur du cottage forestier…), Trespass délivre tout comme lui une musique majestueuse, emphatique, sophistiquée. Mais là où le premier Crimson saisissait à la gorge, le deuxième disque de Genesis agit plus en douceur, insidieusement. La formidable unité du groupe vient bien d’une conjonction de dons peu commune : les délicats arpèges acoustiques des guitares de Phillips et Rutherford, la sensibilité de Tony Banks au piano, à l’orgue ou au mellotron, et bien sûr la voix chaude-éraillée d’un Peter Gabriel au feeling parfois, mais oui, presque soul (tout particulièrement sur le morceau d’ouverture « Looking for someone »).

Trespass ne souffre pas même du son plutôt cotonneux de la production (due en premier lieu aux limites techniques du studio Trident) : au contraire, il en tire partie. L’ambiance n’en est que plus mystérieuse, vaguement inquiétante, à la fois douce, ingénue et vaporeuse, ponctuée de chœurs presque irréels… jusqu’à l’électrique coup de poignard final de « The knife » déchirant violemment la délicatesse de l’ensemble comme le suggère la dos de cette pochette aux relents moyenâgeux signée Paul Whitehead.

Au niveau des textes, Genesis laisse sur au moins un morceau entrevoir ses talents d’étrange conteur : c’est « White mountain », et l’histoire cruelle du loup Fang défiant son puissant rival au sommet de la montagne… Certes, cet album n’aura qu’un succès d’estime (6000 exemplaires vendus la première année), certes Genesis est encore loin de la maturité. Mais encore aujourd’hui, Trespass reste habité d’une nébuleuse magie qui n’appartient qu’à lui…

Frédéric Delâge