Jethro Tull – Thick as a brick

Jethro Tull - Thick as a brick

Par-delà les transitions quelque peu artificielles entre les thèmes, passe surtout un certain sens ludique, comme si ce concept-là cachait juste de simples et brillantes chansons enchaînées les unes aux autres.

Parce que cinq morceaux au moins d’Aqualung, l’excellente livraison 71 de Jethro Tull, égratignaient la religion, certains s’étaient empressés, au grand dam du leader Ian Anderson, de considérer ce quatrième album du groupe comme le disque-concept qu’il n’était pas. Mais la réaction du chanteur-flûtiste ne va pas se faire attendre. Ah, ils veulent un concept ? Un vrai, un long, gonflé d’ambition et de complexité musicale ? Et pourquoi pas, tant qu’on y est, l’appeler Thick as a brick, autrement dit… « bête comme ses pieds ». !

Anderson va en fait construire son projet autour d’une ambivalence typiquement britannique (que Genesis savait aussi manier à la même époque, mais de manière plus implicite) : produire une œuvre apparemment très sérieuse, tout en parsemant le propos et la démarche d’un humour absurde désamorçant en bonne partie ce supposé sérieux. Le texte de l’album est présenté comme l’œuvre de Gerald Bostock, un gamin de huit ans qui vient grâce à son « Thick as a brick » de remporter un prestigieux concours littéraire. Mais la prose de ce petit Gerald évidemment totalement imaginaire fournit surtout l’occasion à Ian Anderson de déverser sa bile, directement ou via quelques métaphores parfois un rien sibyllines, sur ce système éducatif britannique broyant les talents individuels pour les fondre tous dans le même moule propret de la tradition.

La pochette originale de l’album se présente sous la forme d’un véritable journal de douze pages, « The St-Cleve Chronicle », entièrement conçu par les membres du groupe, où l’on apprend sur trois colonnes à la Une qu’après les nombreuses protestations outrées des honnêtes gens, le jeune Gerald a été disqualifié, le prix revenant finalement à la petite Mary Whiteyard pour sa dissertation sur la morale chrétienne baptisée « Il est mort pour sauver les petits enfants ! ». Toujours dans ce même journal (dont Anderson dira que la conception a pris davantage de temps que celle de la musique !), on peut lire en page 7, entre les programmes de la radio et l’horoscope du jour, la version intégrale du poème « Thick as a brick » par Gerald Bostock, ainsi qu’une critique du nouvel album de Jethro Tull où l’auteur écrit notamment : « On peut parfois douter de la pertinence d’un thème qui se développe tout au long des deux faces d’un disque, mais le résultat est au pire amusant et du moins esthétiquement agréable. Un goût douteux voire naïf nous vaut quelques affreuses cassures de rythme et des passages instrumentaux d’une grande banalité en guise de transition entre les différents thèmes. Mais le savoir-faire à ce niveau devrait venir en même temps que la maturité. Pris dans son ensemble, cela reste un disque intéressant et un bon exemple des tentatives actuelles de la scène pop pour se détacher de ses aspects vulgaires… » (fin de citation).

Il est toutefois permis de rajouter quelques précisions à cette cocasse « auto-critique » à prendre au second voire au douzième degré. D’une part, en proposant pour la première fois une suite de musique ininterrompue de plus de 40 minutes (seules les contraintes du vinyle la coupant inévitablement en deux), Jethro Tull s’inscrit pleinement dans la tradition épique d’un rock progressif dont il n’était jusqu’ici, hormis sur quelques morceaux d’exception comme « My god », qu’un proche cousin. Le tout sans perdre une once de son identité. Car si elle gagne en complexité et en richesse instrumentale (Ian Anderson joue cette fois aussi du violon, du sax e de la trompette, et le guitariste Martin Barre du luth !), la musique du Tull reste fidèle à ses influences folk, heavy ou médiévales, enchaînant ou entremêlant une dizaine de thèmes avec un naturel juste entaché de quelques transitions inutiles, telles les premières minutes franchement pénibles de la seconde face (la critique du « St-Cleve Chronicle » voit donc parfois juste !).

En fait, contrairement à d’autres éminents groupes de la même période, Jethro Tull n’a pas construit patiemment sa suite comme une savante architecture : Anderson a composé la musique par bribes successives, en un mois environ, et au fil des répétitions collectives. De sorte que par-delà les transitions quelque peu artificielles entre les thèmes, passe surtout un certain sens ludique, comme si ce concept-là cachait juste de simples et brillantes chansons enchaînées les unes aux autres. Cet aspect singulier pour un morceau d’une telle durée permettra d’ailleurs au groupe d’en proposer sur scène une version écourtée (10 minutes environ) qui ne choquera pas outre mesure les puristes.

Au-delà de sa complexité et de sa longueur, Thick as a brick s’impose ainsi comme un morceau de musique relativement accessible dès les premières écoutes, énergique, mélodique, chaleureux, débordant d’humour, évitant surtout tous les clichés de la creuse démonstration dont ses indécrottables détracteurs l’ont complaisamment taxé. En 1972, l’album restera deux semaines d’affilée numéro 1 des charts américains. Sacrée performance pour un morceau de quarante minutes soi-disant « élitiste »…

Frédéric Delâge