Kate Bush- 50 words for snow

Kate Bush- 50 words for snow

On a coutume de dire que les albums les plus précieux ne se dévoilent que peu à peu. 50 words for snow ferait presque figure de mètre-étalon dans ce registre-là.

Autant l’avouer : on s’est un peu méfié de l’enthousiasme bon teint et quasi-unanime qui a accueilli en novembre 2011 la sortie de ce très attendu nouvel album studio de Kate Bush. Quelques mois plus tôt, The Director’s Cut, où la surdouée anglaise se contentait de revisiter des titres de deux albums déjà anciens (The Sensual world -1989- et The Red shoes -1993), avait déjà suscité dans cette presse que l’on dit « bobo » un engouement critique auquel il était permis de ne pas souscrire totalement. Car soyons juste : l’intérêt de ces nouvelles versions ne dépassait guère celui d’un (bon) disque live… que l’auteure de « This woman’s work » ne manquerait pas de nous offrir régulièrement si elle n’avait arrêté les tournées dès la fin de la toute première, en 1979…  C’est donc avec une impatience teintée de prudence que l’on s’apprêtait à découvrir ce 50 words for snow articulé autour de sept morceaux façonnés comme autant d’immaculés paysages de neige. Or, aux premières écoutes, la lenteur extrême, quasiment atmosphérique, de cette longue route enneigée incite précisément l’auditeur à rester prudents. Voire pour les plus impatients à réprimer un bâillement. L’ère de la Kate Bush délicieusement pop des débuts est depuis longtemps révolu. La grande prêtresse des outrances vocales qui présidait aux destinées des chefs d’oeuvre absolus que restent The Dreaming (1982) ou Hounds of love (1985) a elle aussi disparu. Au point que la désormais jeune quinqua laisse son fiston Albert tenir le rôle vocal haut perché d’un flocon de neige sur « Snowflake », le morceau d’ouverture.

On a souvent coutume de dire, d’autant plus fréquemment s’agissant de ces musiques progressives (au sens large) guère calibrées pour « l’urgence » ou « l’immédiateté », que les albums les plus précieux ne se dévoilent que peu à peu. 50 words for snow ferait presque figure de mètre-étalon dans ce registre-là. Car si l’on excepte « Snowed in at wheeler street », le duo avec sa majesté Elton John, toujours classieux mais un rien pompeux, le disque tient quasiment du sans-faute. Au fil de ses histoires de fantômes en robe victorienne (« Lake Tahoe »), de nuit torride avec un bonhomme de neige (« Misty », sans conteste le sommet du disque, magnifié par le jeu de batterie velouté de Steve Gadd), d’improbable liste de mots pour désigner encore et toujours cette insaisissable neige (le morceau-titre, qui convoque le comédien Stephen Fry pour une pop expérimentale rappelant le meilleur de Laurie Anderson), cet album-là déploie une sorte de volupté feutrée dont la pureté n’est jamais froide, l’étrangeté jamais glacée. 50 words for snow est simplement un grand disque, farouche et audacieux, de ceux qui prennent leur temps pour mieux vous faire fondre…

Frédéric Delâge