King Crimson – Red

King Crimson- Red

Starless, sans doute l’un des sommets du rock des seventies, avec cette entame chantée bouleversante de beauté puis ce crescendo fantastique.

Lorsque Red paraît, en octobre 1974, King Crimson n’existe déjà plus. Par un communiqué officiel en date du 28 septembre, Robert Fripp a officialisé une décision dont il porte seul la responsabilité. Pour lui, l’avenir n’est plus aux grosses entités, aux « dinosaures » (il est l’un des premiers à utiliser ce terme que les critiques anti-rock-progressif primaires reprendront bientôt à leur compte). Surtout, la forme revêtue par l’aventure King Crimson ne le satisfait plus, tant sur le plan musical qu’intellectuel.

La désolation qui suit alors l’abdication du Roi Pourpre n’est pas l’apanage des fans : Bill Bruford en voudra longtemps à Fripp d’avoir mis un point final à une histoire que, deux petites années seulement après son départ de Yes, le batteur comptait bien poursuivre encore quelques temps. Bruford sera toutefois des deux reformations suivantes : celle de 1981, pour un groupe d’abord baptisé Discipline, dont la musique, servie aussi par les Américains Tony Levin (bassiste/stickman de Peter Gabriel) et Adrian Belew (chanteur-guitariste, ex-Zappa, Bowie et Talking Heads) se fera plus urbaine que celle du Crimso de la décennie précédente (elle sera également marquée par des influences ethniques et new-wave) ; ensuite, celle de 1995, pour l’album Thrak, fusionnant de manière très moderne l’héritage des années 80 et (surtout) celui de l’album Red. Car Red, l’un des disques culte de feu Kurt Cobain, est bien le plus somptueux testament dont on pouvait rêver pour le King Crimson des seventies. C’est d’abord le disque de la synthèse totale, ne serait-ce qu’au niveau de la composition du groupe : au-delà du trio qui le constitue officiellement (Fripp-Wetton-Bruford), on retrouve en effet des membres de toutes les formations précédentes, y compris le violoniste David Cross, parti quelques semaines plus tôt, tandis qu’on assiste par ailleurs au retour inattendu du membre fondateur Ian McDonald.

Mais la synthèse crimsonienne délivrée sur Red est aussi, et comment, musicale, puisque s’y mêlent en une symbiose parfaite les aspects symphoniques des débuts, le jazz rebelle de la suite et bien sûr, au premier plan, plus tendu, violent et puissant que jamais, ce rock mystérieux et envoûtant développé depuis le diabolique Larks’ Tongues in Aspic de l’année précédente. Le morceau-titre, instrumental répétitif, hargneux et mystérieux, enrichit d’une intelligence inédite la force brute du heavy-metal. Les deux morceaux suivants, « Fallen angel », et « One more red nightmare », magnifiquement chantés par John Wetton, dessinent une noire et sulfureuse mélancolie, tout à la fois beaux, sombres, violents et romantiques (avec d’inquiétantes boucles de guitare qui rappellent un peu celles du fameux « I want you » des Beatles).

L’improvisation « Providence », enregistrée live dans la ville du même nom (et seul morceau bénéficiant de la présence de Cross, puisque datant d’avant son départ), apporte une respiration, une parenthèse de sérénité avant l’époustouflant final de douze minutes : « Starless », sans doute l’un des sommets du rock des seventies, toutes tendances confondues, avec cette entame chantée bouleversante de beauté, puis ce crescendo fantastique guitare/basse/batterie qui finit par éclater sur le jazz déjanté d’un fougueux solo de McDonald au sax alto, pour se terminer par une reprise instrumentale de la mélodie de départ. Extraordinaire.

Enfin, comme par hasard, la musique de Red trouve son exact équivalent visuel dans l’image figurant au dos de la pochette : l’aiguille du compteur y est poussée à fond, au niveau maximal de puissance et d’intensité, au bord de l’explosion. Dans le rouge.

Frédéric Delâge