Marillion – Misplaced childhood

Marillion- Misplaced childhood

Au cœur de la décennie célébrant l’immédiateté directement soluble dans le top 50, le succès de Misplaced Childhood tient d’une intrusion aussi jouissive qu’anachronique.

Un album-concept de rock progressif caracolant en tête des charts britanniques au beau milieu des années 80. Au cœur de la décennie ayant célébré le retour à l’immédiateté directement soluble dans le top 50, le triomphe des hits en plastique et des obus de Samantha Fox en couverture de Rock’n Toc, le succès de Marillion, et plus particulièrement de Misplaced Childhood, tient d’une intrusion aussi jouissive qu’anachronique.

A ses débuts, (son premier album Script for a Jester’s tear, était sorti deux ans plus tôt), le groupe de Fish and Co suscita logiquement des commentaires ironiques : on y vit la résurrection inattendue d’une musique alors honnie, celles de « dinosaures » de ce prog-rock des seventies censé avoir été définitivement enseveli sous l’avalanche punk six ou sept ans plus tôt. Il est vrai que les balbutiements de Marillion sonnaient trop « Genesis époque Gabriel » pour que ne soit pas posée la question cruciale de son authenticité. Et pourtant bien vite, le charisme de Fish (bien plus inspiré, soit-écrit en passant, par l’autre Peter majeur de la progressive, Peter Hammill ), la puissance mélodique et la douce violence de ce groupe-là, auxquelles la famille « hard rock » fut d’ailleurs immédiatement sensible, imposa une personnalité, une assise, un son, un univers, prolongé par les illustrations au romantisme bariolé et quasiment enfantin de Mark Wilkinson. De la génération du néo-prog british des eighties (Twelfth Night, IQ, Pendragon, Pallas…), Marillion fut le seul à connaître un succès d’envergure et ce succès-là ne vint ni du hasard ni du seul soutien de Emi, d’ailleurs plutôt discret voire incrédule. Gommant définitivement les quelques scories et réflexes trop « genesiens » des deux précédents albums, « Misplaced Childhood » reste sans doute le sommet de ce néo-prog s’appuyant sur l’héritage de ses glorieux aînés –l’emphase, la sophistication, la théâtralité- pour mieux le confronter à une simplicité d’approche bien plus en phase avec son temps. Inspirée dans tous les sens du terme, la guitare de Steven Rothery emprunte volontiers des hauteurs évoquant celles de David Gilmour ou d’Andy Latimer, les mélodies savent se faire intelligemment sinueuses, le chant de Fish évoque alternativement un Peter ou l’autre. Mais parallèlement, tout coule de source dès les premières écoutes, une énergie singulière emplit de bout en bout ce flot tourbillonnant de trois-quart d’heure sans répit, si ce n’est celui du moment où il faut bien tourner la face de la galette vinyle.

Misplaced Childhood est bien un très intelligent concept-album, contant la quête psychanalytique de Fish à la recherche de l’enfance et de l’innocence perdues… et finalement retrouvées. Mais il est sans doute, paradoxalement, l’album le plus direct du groupe (du moins pour cette période). Au-delà des gentilles rengaines « Kayleigh » et « Lavender », qui fournirent à Marillion deux hits inattendus, c’est bien l’album dans sa foisonnante continuité, sa richesse immédiatement percutante, son parfum de mystère, son lyrisme un brin naïf,  cette poésie introspective mais réaliste de Fish, le géant écossais au cœur de Lothian, que la jeunesse britonne plébiscita en 1985. En le plaçant tout simplement en tête des charts de LP en Angleterre ! A la différence de ces disques que l’on écoute religieusement en de rares occasions, il est plutôt de ces joyaux mineurs qui ne craignent pas d’être galvaudés par des écoutes fréquentes.

Et si le néo-prog des années 80 s’encombrait parfois des défauts de son époque – trop de postures, voire une poignée d’imposteurs-, on lui saura au moins gré d’avoir enfanté avec Misplaced Childhood un anachronisme dont la charme résiste encore aujourd’hui à l’usure du temps…

Frédéric Delâge