Opeth – Heritage

Opeth- Heritage

Akerfeldt prouve une fois encore sa capacité à prendre des risques et à les assumer avec un talent majuscule.

Mikael Akerfeldt avait prévenu : le dixième album d’Opeth ferait souffler le vent du changement dans l’univers du groupe suédois, au point de risquer de dérouter certains aficionados métalliques. Autant dire que les fans de progressive guettaient avec une fébrilité toute particulière la sortie de cet Heritage dont le seul titre sonnait comme une alléchante promesse pour qui connaît les accointances seventies de la bande à Akerfeldt.  Et autant l’avouer illico : le résultat se révèle globalement conforme aux belles attentes suscitées.

Le groupe a décidé de laisser cette fois totalement au placard l’aspect métal et death sur lequel il a pourtant bâti une bonne part de sa fière réputation. Plus de voix gutturale, grunt pour les intimes, plus de riffs lourds et plombés, place au chant clair d’un Akerfeldt évoquant au détour le Greg Lake des grandes heures, place aux savants contrastes alternant puissant souffle électrique et d’acoustiques et caressantes accalmies , une fougue rock et  des accents voluptueux proches du jazz (la batterie) ou du folk (la guitare)… Bref, place pour une très large part à l’héritage de ce rock prog des seventies dont la musique d’Opeth a toujours été intelligemment pétrie mais, jusque là, seulement en partie. On objectera que la discographie du groupe comportait déjà un album essentiellement prog, le splendide Damnation de 2003, déjà mixé par l’inévitable Steven Wilson, lequel revient comme par hasard aux manettes sur Heritage… Oui, mais à l’époque, Damnation était apparu surtout comme une miraculeuse parenthèse, habitée par l’ombre de ses modèles, principalement Cressida, Camel et le King Crimson d’ In the court….  S’il est encore trop tôt pour savoir si Heritage marque véritablement le premier chapitre d’un nouvel âge dans l’histoire d’Opeth, ce disque-là voit le groupe déployer sa toujours très forte identité, fut-elle inspirée dans tous les sens du terme et capable de clins d’œil volontaires ou non à d’illustres aînés sur une poignée de passages précis (le Yes de « Heart of the sunrise » sur l’intro de « The devil’s orchard », Jethro Tull sur le final de « Famine »). Akerfeldt prouve une fois encore sa capacité à prendre des risques (comme prévu, l’album ne convainc pas toutes les franges du public qu’on pouvait penser acquis à la cause d’Opeth) et à les assumer avec un talent majuscule. Et si l’album n’échappe pas à quelques rares chutes d’intensité, il est souvent grand, puissant et subtil, tour à tour, violent, délicat, mélancolique, mystérieux et même envoûtant sur ses meilleurs moments (les immenses «Nepenthe » et « Famine »).

Après Grace for drowning, le monument publié quasiment au même moment par Steven Wilson, la perspective de goûter enfin au printemps prochain le fruit de la collaboration entre ces deux oiseaux rares que sont les leaders d’Opeth et de Porcupine Tree (le premier album du projet Storm Corrosion d’Akerfeldt et Wilson) génère donc plus que jamais une curiosité gourmande et un légitime élan d’enthousiasme…

 

Frédéric Delâge