Marillion – Misplaced childhood

Marillion- Misplaced childhood

Un album-concept de rock progressif caracolant en tête des charts britanniques au beau milieu des années 80. Au cœur de la décennie ayant célébré le retour à l’immédiateté directement soluble dans le top 50, le triomphe des hits en plastique et des obus de Samantha Fox en couverture de Rock’n Toc, le succès de Marillion, et plus particulièrement de Misplaced Childhood, tient d’une intrusion aussi jouissive qu’anachronique.

A ses débuts, (son premier album Script for a Jester’s tear, était sorti deux ans plus tôt), le groupe de Fish and Co suscita logiquement des commentaires ironiques : on y vit la résurrection inattendue d’une musique alors honnie, celles de « dinosaures » de ce prog-rock des seventies censé avoir été définitivement enseveli sous l’avalanche punk six ou sept ans plus tôt. Il est vrai que les balbutiements de Marillion sonnaient trop « Genesis époque Gabriel » pour que ne soit pas posée la question cruciale de son authenticité. Et pourtant bien vite, le charisme de Fish (bien plus inspiré, soit-écrit en passant, par l’autre Peter majeur de la progressive, Peter Hammill ), la puissance mélodique et la douce violence de ce groupe-là, auxquelles la famille « hard rock » fut d’ailleurs immédiatement sensible, imposa une personnalité, une assise, un son, un univers, prolongé par les illustrations au romantisme bariolé et quasiment enfantin de Mark Wilkinson. De la génération du néo-prog british des eighties (Twelfth Night, IQ, Pendragon, Pallas…), Marillion fut le seul à connaître un succès d’envergure et ce succès-là ne vint ni du hasard ni du seul soutien de Emi, d’ailleurs plutôt discret voire incrédule. Gommant définitivement les quelques scories et réflexes trop « genesiens » des deux précédents albums, « Misplaced Childhood » reste sans doute le sommet de ce néo-prog s’appuyant sur l’héritage de ses glorieux aînés –l’emphase, la sophistication, la théâtralité- pour mieux le confronter à une simplicité d’approche bien plus en phase avec son temps. Inspirée dans tous les sens du terme, la guitare de Steven Rothery emprunte volontiers des hauteurs évoquant celles de David Gilmour ou d’Andy Latimer, les mélodies savent se faire intelligemment sinueuses, le chant de Fish évoque alternativement un Peter ou l’autre. Mais parallèlement, tout coule de source dès les premières écoutes, une énergie singulière emplit de bout en bout ce flot tourbillonnant de trois-quart d’heure sans répit, si ce n’est celui du moment où il faut bien tourner la face de la galette vinyle.

Misplaced Childhood est bien un très intelligent concept-album, contant la quête psychanalytique de Fish à la recherche de l’enfance et de l’innocence perdues… et finalement retrouvées. Mais il est sans doute, paradoxalement, l’album le plus direct du groupe (du moins pour cette période). Au-delà des gentilles rengaines « Kayleigh » et « Lavender », qui fournirent à Marillion deux hits inattendus, c’est bien l’album dans sa foisonnante continuité, sa richesse immédiatement percutante, son parfum de mystère, son lyrisme un brin naïf,  cette poésie introspective mais réaliste de Fish, le géant écossais au cœur de Lothian, que la jeunesse britonne plébiscita en 1985. En le plaçant tout simplement en tête des charts de LP en Angleterre ! A la différence de ces disques que l’on écoute religieusement en de rares occasions, il est plutôt de ces joyaux mineurs qui ne craignent pas d’être galvaudés par des écoutes fréquentes.

Et si le néo-prog des années 80 s’encombrait parfois des défauts de son époque – trop de postures, voire une poignée d’imposteurs-, on lui saura au moins gré d’avoir enfanté avec Misplaced Childhood un anachronisme dont la charme résiste encore aujourd’hui à l’usure du temps…

Frédéric Delâge

Porcupine Tree – Fear of a blank planet

Porcupine Tree- Fear of a blank planet

Porcupine Tree pouvait-il encore nous surprendre et nous émouvoir ? Après la claque de « In absentia » suivie en 2005 de « Deadwing », son digne prolongement, on pouvait légitimement redouter une pause dans la croissance impressionnante de l’arbre porc-épic. Et penser que la bande à Steven Wilson avait peut-être touché un point de non-retour, de ceux qui annoncent déclin ou redite, tant la synthèse pop-prog-métal des deux derniers albums en date atteignait un degré de maîtrise et d’inspiration haut-de-gamme. Eh bien non, ce n’est pas encore pour cette fois :  Porcupine Tree n’est toujours pas passé sur l’autre versant de la colline…

En vérité, « Fear of a blank planet » semble inaugurer un autre chapitre dans l’aventure du groupe, tout aussi passionnant que les précédents. Sur le fond, point de grand bouleversement, pourtant. Porcupine Tree fait toujours bouillonner une marmite où l’on retrouve grosso modo les mêmes ingrédients : mélodies à la fois sombres et évidentes, alternance de pesanteur métallique et d’envolées aériennes, cohérence et puissance, lyrisme et sophistication hérités des sixties et seventies mais dureté ultra-moderne, le tout magnifiquement produit. Seulement, cette fois, pour ce faux album-concept évoquant les obsessions technologiques (télé, internet, vidéo…) de la jeunesse schizoïde du 21e siècle, Porcupine Tree a musclé son discours. Ou plus exactement l’a densifié. Sept morceaux seulement, s’enchaînant sans aucun temps mort, déploient une fièvre, une intensité qui, cette fois, et c’est sans doute une première, ne retombent jamais. Cette musique-là séduit dès la première écoute, parce qu’elle est limpide. Mais ne réserve sa force, sa saveur, les subtilités de sa violence comme de sa douceur qu’au fil d’une découverte initiatique. Cela peut sembler paradoxal mais telle est la singularité de Porcupine Tree, groupe à la fois atmosphérique et sophistiqué, lourd et aérien, progressiste et moderne, aventureux et rigoureux. La pièce de résistance de l’album, « Anesthetize » (près de 18 minutes, traversées de l’intervention de la guitare solo, d’Alex Lifeson, de Rush) risque de surprendre jusqu’aux fidèles du groupe : les accents métal, jusqu’ici plus ou moins greffés artificiellement sur les morceaux antérieurs du groupe, se font plus insistants, sans jamais plomber la finesse et la richesse de l’ensemble.

Selon Steven Wilson, l’aventure Blackfield (son autre groupe, dont le second -et magnifique- album vient à peine de sortir…) aurait « débarrassé » Porcupine Tree de son versant plus pop, permettant à PT de mettre désormais encore plus le paquet sur ses penchants progressifs et métalliques.C’est en partie vrai, mais en partie seulement: des merveilles comme « My ashes » ou « Sentimental » sont encore là pour démontrer que Porcupine Tree sait toujours s’épanouir sur des terrains plus pop et romantiques, et avec quel brio.  Porcupine Tree signe avec « Fear of a blank planet » son album le plus dense,  celui qui résume tous les autres, sans jamais les répéter ou les singer. Le point de non-retour, mister Wilson, serait-ce pour cette fois-ci… ?

Frédéric Delâge

Muse – Absolution

Muse- Absolution

Porté au pinacle par la presse-rock bien pensante à la sortie de Showbiz, son premier album (1999), Muse n’est pourtant plus en odeur de sainteté auprès des bons apôtres de la pensée unique. C’est qu’Origin of Symmetry, petit chef d’oeuvre de power-pop épique à la fois planante et énervée, est passé par là en 2001. Muse y affirmait pleinement sa personnalité, et cette personnalité-là, forcément, ne pouvait plaire à tout le monde. Passe encore qu’un chanteur puisse évoquer un subtil compromis entre les voix de Jeff Buckley et de Thom Yorke. Mais qu’il se mette à grandiloquer façon Freddy Mercury sur des accents « néo-classiques » évoquant en filigrane ce vieux rock progressif, là non !

Deux ans plus tard, on saura gré à Matthew Bellamy et ses deux acolytes d’avoir refusé tout repli frileux. Car le trio enfonce le clou avec cet Absolution de haute voltige, sorte de suite logique d’Origin…. Mais une suite si inspirée, si puissante qu’elle ne se contente pas d’en confirmer les orientations : elles les accentue, les transcende, voire les sublime sur ses meilleurs moments. En fait, Muse est définitivement surdoué pour allier un lyrisme échevelé, grandiloquent même, à une énergie brute dévastatrice. C’est évidemment le côté lyrique et emphatique qui exaspèrera toujours les petits curetons étriqués de l’orthodoxie rock’n roll, peu enclins -doux euphémisme- à donner l’absolution à ce genre de disque. D’autant plus que cette fois, Muse ne prend même plus de gants, utilisant violons classiques sur deux morceaux, ou s’autorisant sur « Butterflies and Hurricanes » une échappée au piano évoquant bien davantage Rachmaninov que, au hasard, le Velvet Underground. Mais surtout, bien au-delà des recettes employées, c’est le fond qui prime. Or, là, Muse fait très très fort. Car si l’on excepte trois ou quatre morceaux (sur 14) un peu trop linéaires pour ne pas finir par lasser (« Sing for absolution », notamment), les trois-quart de l’album suffisent amplement à placer la barre à un niveau côtoyant les sommets. Dès l’ouverture, la démesure extrême de « Apocalypse Please » donne le ton, très haut et très fort, avant que « Time is running out » (quel single !) ne prenne illico le relais, aussi fougueux qu’élégant. Et si les quelques accalmies  (le splendide « Falling way with you », « Blackout », « Ruled by secrecy »…) viennent opportunément adoucir l’ensemble, c’est bien dans le lyrisme assourdissant de nouveaux morceaux de bravoure comme « Stockholm syndrome » ou « Hysteria », quelque part entre grunge et progressive, que Muse donne la pleine (dé)mesure de sa puissance et de son talent unique pour combiner emphase mélodique et fièvre sauvage des décibels. Amen.

Frédéric Delâge

Radiohead – Hail to the thief

Radiohead- Hail to the thief

Plusieurs pièges guettent toujours un groupe qui a pondu un chef d’oeuvre du calibre de OK Computer : la tentation d’un bégaiement malvenu, la panne d’inspiration pure et simple… Jusque là, Radiohead avait su éviter l’un et l’autre. Et si Radiohead est un des très rares groupes modernes à avoir su inventer sa propre musique (même si celle-ci n’est pas venue ex-nihilo…), sa livraison 2003 n’apporte pas grand chose de neuf sur la forme.

Globalement, l’album est un subtil compromis balançant entre le rock massif  et supérieurement intelligent de OK Computer et les explorations de Kid A ou d’Amnesiac. L’ensemble tisse donc une étrange poésie de l’ultra-moderne noirceur, où s’entremêlent et s’enlacent, avec une sorte de froide volupté, électronique et pop, expérimentations et rock, le constant trait d’union restant le chant mélancolique de l’inégalable Thom Yorke. Pourtant, point de véritable redite : la musique de Radiohead est toujours basée sur ce fragile équilibre, tel un mince fil tendu au-dessus du vide, entre d’une part une liberté de ton jouissive, un certain goût pour l’abandon, et d’autre part une maîtrise poussant très haut le degré de sophistication cérébrale (d’où le rapprochement, logique voire incontournable, avec les musiques progressives des seventies auquel OK Computer faisait parfois, ne l’oublions pas, directement référence…) . Certes, tout n’est pas forcément du même acabit sur ce disque, où se glisse aussi une minorité de bizarreries plus barbantes qu’enthousiasmantes (« We suck young blood », par exemple, pffff…).  Mais pour l’essentiel, et en marge de quelques titres plutôt moyens, Hail To The Thief sait souvent faire jaillir l’exceptionnel : ça part d’ailleurs très très fort avec le renversant « 2 +2 =5 », ses ambiances contrastées et ses accélérations foudroyantes; et ça continue avec l’hypnotique « Sit down, stand up », flirtant sur son final déjanté avec la démesure. Le dernier tiers du disque, jusqu’au magnifique « A Wolf at the door » (pas un hasard qu’ils l’aient placé juste à la fin, celui-là…) confirme tout le génie de Radiohead lorsqu’il sait concilier l’inédit et la puissance, le goût de l’aventure et la séduction mélodique pure et simple. Ils sont rares à savoir le faire avec autant d’audace, d’intensité, et de beauté classieuse…

Frédéric Delâge

RPWL – Start the fire (live)

RPWL - Start the fire

On peut reprocher plein de choses à RPWL : le poids omniprésent dans sa musique de l’héritage des anciens (essentiellement Pink Floyd, dont le groupe allemand n’était qu’un cover-band à ses débuts, mais pas seulement), un chanteur au registre relativement limité (du moins en live), un gros son assez lisse, sans aspérités et sans grandes surprises… Seulement voilà : ces défauts, qui seraient définitivement rédhibitoires chez tant d’autres, RPWL parvient à les mettre en sourdine, et même à les faire carrément oublier.

Car avec ce groupe-là, l’essentiel est ailleurs, la forme se révèle finalement secondaire, tout est dans le fond : en l’occurrence, un talent majuscule de faiseurs de mélodies, d’artisans surdoués de pop-songs progressives. Pour leur premier double-live, les teutons nous gâtent, avec une savante sélection, bien pesée, bien équilibrée, des morceaux les plus marquants de leurs (déjà) quatre albums studio. Et comme renier ses racines n’est pas le genre de la famille, on a droit à quelques reprises, toutes parfaites : du Pink Floyd bien sûr (« Cymbaline » et « Welcome to the machine »), du Syd Barrett (une excellente version de « Opel », qu’on avait découverte sur son versant studio en ouverture de Stocks) et même du Genesis : un petit clin d’oeil à « I know what I like » à la fin de « Day on my pillow » et puis la présence de l’invité de luxe Ray Wilson, non seulement pour la composition maison  « Roses » (énorme hit potentiel si les FM avaient des oreilles), mais aussi pour un très fidèle « Not about us » échappé de l’ultime album de la genèse. Mais il n’en reste pas moins que Start The Fire vaut d’abord pour ces titres originaux. Car malgré son relatif jeune âge (premier album en 2000), RPWL peut déjà se targuer d’avoir fait jaillir de vrais petits bijoux mélodiques, des rengaines aériennes ou légères dont on s’entiche, à l’image d’un groupe définitivement attachant (citons  « Who do you think you are », « Trying to kiss the sun », « I don’t know » ou encore une version apaisée  de « Word through my eyes »). En bonus, le groupe offre ici un titre studio inédit, le splendide « New stars are born », basé sur le genre de mélodie au charme pénétrant que n’aurait pas renié le…  Genesis de Spot The Pigeon ou And Then There Were Three…  Mais qu’importe les références : encore une fois, RPWL est d’abord un groupe qui vaut par lui-même. Ses membres, qui se sont donc sentis obligés de reprendre le Floyd sur ce live, ou d’utiliser parfois des sons qui semblent tous droits sortis de The Lamb lies down on Broadway ou de Wish You Were Here, en sont-ils d’ailleurs suffisamment convaincus eux-mêmes ? On se prend à imaginer qu’un producteur de la trempe de Trevor Horn ou de Steven Wilson s’amourache de ce groupe encore jeune. Juste pour l’aider à s’émanciper un peu plus des aînés, de son complexe d’ « ex-cover band ». Et lui permettre d’ajouter des couleurs plus personnelles au bel univers qu’il est d’ores et déjà en train de s’inventer tout seul. Comme un grand.

Wikipedia: RPWL is a German progressive rock band. »

Frédéric Delâge

Peter Hammill – Over

Peter Hammill- Over

En avril 1977, paraît Over, disque impudique, tourmenté et bouleversant, plein de fureur, de passion, de romantisme, gorgé d’une tristesse infinie qui n’exclut pas l’espoir et la rédemption. Ce sixième album solo de Peter Hammill est le fruit d’une blessure : la séparation avec Alice, celle qui fut durant sept années sa compagne. D’une rupture sentimentale authentique, Hammill va faire jaillir un chef d’oeuvre, à la fois dérangeant et universel.

N’y cherchez évidemment pas de banales complaintes à l’eau de rose ou une énième variation autour du thème éternel de l’amour déçu. Nulle trace de clichés dans cet album-là : Over, c’est l’émotion à l’état brut, un disque coup de poignard nourri d’une inspiration venue du fond des tripes et reflétant tous les états et sentiments par lesquels on peut passer, plonger voire se noyer dans ces cas-là : les regrets aussi vains qu’obsédants («On tuesday she used to do yoga»), la révolte de la rancoeur et du dégoût («Betrayed» et ses dissonances comme autant de plaies), l’incrédulité et la culpabilité («Alice» où, armé simplement d’une guitare acoustique, Hammill s’adresse directement à …elle), la nostalgie et le désespoir (le symphonique «This side of the looking-glass» que PH devait reprendre sur scène en avril 1996…accompagné de l’Orchestre National de Lille), les souvenirs qui s’embrouillent déjà avec le temps qui passe et qui finira par anesthésier la douleur («Time heals», ses contrastes et ses hypnotiques montées en puissance)… Musicalement aussi multiple que les émotions véhiculées par ses textes (orchestral ou rock’n roll, électrique ou acoustique, sophistiqué ou dépouillé…), Over se joue de l’impudeur et des risques inhérents à ce genre d’exercice fatalement trop personnels pour ne pas risquer d’être casse-gueules.Et finit par tendre une sorte de miroir universel que Peter Hammill a eu l’intelligence de ne pas fabriquer d’un seul tenant. Car il y a aussi le poignant «Autumn», traversé du violon plaintif de Graham Smith, qui évoque, lui, l’absence des enfants devenus trop grands pour le nid familial. Histoire de rappeler que même pour les couples qui durent, la vie n’est pas un long fleuve tranquille… Le tout est entouré de deux morceaux prenant à contre-pied la noirceur et la profonde mélancolie de l’ensemble : le très rock «Crying wolf» -entre dérision et auto-flagellation- et pour finir la nécessaire et salvatrice note d’espoir de «Lost and found». Un bon conseil : n’attendez pas de vous faire plaquer par votre supposée âme soeur pour découvrir cette merveille absolue…

Frédéric Delâge

Porcupine Tree – In Absentia

Porcupine Tree- In Absentia

D’un psychédélisme space-rock fin de siècle en pop prog metal classieux, la mue de Porcupine Tree se sera révélée… progressive. Au tournant du millénaire, seule l’arrière-garde du public prog  avait reproché au groupe de Steven Wilson son virage soit-disant pop, lequel s’était plutôt apparenté à une courbe savamment négociée. En témoignent d’ailleurs toujours les deux merveilles d’albums que restent Stupid Dream (1999) et surtout Lightbulb Sun (2000), abandonnant les Gonghawkwinderies de jadis pour une nouvelle légèreté pop qui n’oublie pas ni la sophistication ou l’intensité,  ni le charme pénétrant de cristallines mélodies («No swimming » ou « Pure Narcotic » pour Stupid Dream, «  How is your life today ? » ou « Where would we be » pour son successeur…). Mais fin 2002, la parution de l’autre côté de l’Atlantique (l’Europe devra curieusement attendre début 2003) de In Absentia change encore partiellement la donne.

Au sortir de son expérience de production avec les death-métalleux-progueux suédois de Opeth, Steven Wilson injecte dans la musique de l’arbre porc-épic de nouvelles piques de métal. C’est ainsi qu’une hargne nouvelle électrise certaines parties de guitares (« Blackest eyes », « The creator has a mastertape »), que la forme évolue, plus que jamais au service d’un fond d’où jaillissent toujours des idées aussi subtiles qu’accrocheuses. Des 14 morceaux de In Absentia (allez, retirons les trois ou quatre « seulement » très bons, et l’on pourrait parler de chef d’œuvre…), c’est bien la source d’une inspiration haut-de-gamme qui coule à flots, déversant aussi bien de vigoureux torrents d’électricité que des harmonies vocales à la légèreté de bulles de savon (à l’image de « Gravety eyelids », qui démarre sur une mélodie moelleuse pour décoller en un déluge de guitares). En marge des accents prog ou/et métal, Steven Wilson y pousse l’insolence jusqu’à confirmer une bonne fois pour toutes son grand talent de pur songwriter (les deux bijoux, simples et aériens, que sont « Heartattack by a layback » et « Collapse the light into earth »). Avec In Absentia, Porcupine Tree pose aussi le décor de la suite de son histoire. Car c’est bien dans le sillage raffiné et métallique de cette œuvre aussi monstrueuse que l’effrayant crâne d’oeuf de sa pochette que le groupe écrira les chapitres suivants. Et grandira encore et encore, en même temps que les courbes de ses ventes (plus de 250 000 exemplaires pour le concept-album  Fear of a blank planet en 2007) et les salles –Olympia ou Transbordeur pour la France en 2009- qu’il remplit désormais.

Frédéric Delâge

King Crimson – Red

King Crimson- Red

Lorsque Red paraît, en octobre 1974, King Crimson n’existe déjà plus. Par un communiqué officiel en date du 28 septembre, Robert Fripp a officialisé une décision dont il porte seul la responsabilité. Pour lui, l’avenir n’est plus aux grosses entités, aux « dinosaures » (il est l’un des premiers à utiliser ce terme que les critiques anti-rock-progressif primaires reprendront bientôt à leur compte). Surtout, la forme revêtue par l’aventure King Crimson ne le satisfait plus, tant sur le plan musical qu’intellectuel.

La désolation qui suit alors l’abdication du Roi Pourpre n’est pas l’apanage des fans : Bill Bruford en voudra longtemps à Fripp d’avoir mis un point final à une histoire que, deux petites années seulement après son départ de Yes, le batteur comptait bien poursuivre encore quelques temps. Bruford sera toutefois des deux reformations suivantes : celle de 1981, pour un groupe d’abord baptisé Discipline, dont la musique, servie aussi par les Américains Tony Levin (bassiste/stickman de Peter Gabriel) et Adrian Belew (chanteur-guitariste, ex-Zappa, Bowie et Talking Heads) se fera plus urbaine que celle du Crimso de la décennie précédente (elle sera également marquée par des influences ethniques et new-wave) ; ensuite, celle de 1995, pour l’album Thrak, fusionnant de manière très moderne l’héritage des années 80 et (surtout) celui de l’album Red. Car Red, l’un des disques culte de feu Kurt Cobain, est bien le plus somptueux testament dont on pouvait rêver pour le King Crimson des seventies. C’est d’abord le disque de la synthèse totale, ne serait-ce qu’au niveau de la composition du groupe : au-delà du trio qui le constitue officiellement (Fripp-Wetton-Bruford), on retrouve en effet des membres de toutes les formations précédentes, y compris le violoniste David Cross, parti quelques semaines plus tôt, tandis qu’on assiste par ailleurs au retour inattendu du membre fondateur Ian McDonald.

Mais la synthèse crimsonienne délivrée sur Red est aussi, et comment, musicale, puisque s’y mêlent en une symbiose parfaite les aspects symphoniques des débuts, le jazz rebelle de la suite et bien sûr, au premier plan, plus tendu, violent et puissant que jamais, ce rock mystérieux et envoûtant développé depuis le diabolique Larks’ Tongues in Aspic de l’année précédente. Le morceau-titre, instrumental répétitif, hargneux et mystérieux, enrichit d’une intelligence inédite la force brute du heavy-metal. Les deux morceaux suivants, « Fallen angel », et « One more red nightmare », magnifiquement chantés par John Wetton, dessinent une noire et sulfureuse mélancolie, tout à la fois beaux, sombres, violents et romantiques (avec d’inquiétantes boucles de guitare qui rappellent un peu celles du fameux « I want you » des Beatles).

L’improvisation « Providence », enregistrée live dans la ville du même nom (et seul morceau bénéficiant de la présence de Cross, puisque datant d’avant son départ), apporte une respiration, une parenthèse de sérénité avant l’époustouflant final de douze minutes : « Starless », sans doute l’un des sommets du rock des seventies, toutes tendances confondues, avec cette entame chantée bouleversante de beauté, puis ce crescendo fantastique guitare/basse/batterie qui finit par éclater sur le jazz déjanté d’un fougueux solo de McDonald au sax alto, pour se terminer par une reprise instrumentale de la mélodie de départ. Extraordinaire.

Enfin, comme par hasard, la musique de Red trouve son exact équivalent visuel dans l’image figurant au dos de la pochette : l’aiguille du compteur y est poussée à fond, au niveau maximal de puissance et d’intensité, au bord de l’explosion. Dans le rouge.

Frédéric Delâge

Pink Floyd – The Wall

Pink Floyd- The Wall

Plus dictatorial que jamais à l’instant de tirer le groupe d’une inattendue mauvaise passe financière (des courtiers chargés de gérer les investissements des Floyd viennent de réussir à dilapider 2 millions et demi de Livres…), Roger Waters ne laisse cette fois qu’un choix très limité à ses trois acolytes : le prochain album signé Pink Floyd sera ou bien le véhicule d’un projet de Roger Waters nommé « Bricks in the wall », ou bien le support d’un projet de Waters Roger intitulé « The pros and cons of hitch-hicking ».

Finalement, c’est la première idée, rebaptisée plus sobrement « The wall », qui remporte la mise, jugée un rien plus cohérente –ou plutôt moins foutraque- que la seconde (laquelle devait toutefois voir le jour en 1985 sur le premier album solo de Waters, juste avant que Gilmour et Mason ne gagnent définitivement le procès leur fournissant la très lucrative propriété du nom de Pink Floyd, dont ils n’allaient pas se priver d’user, voire d’abuser, dès 1987). Seulement, les maquettes alors fournies par sa majesté Roger s’avèrent tellement brouillonnes qu’il est décidé d’innover en faisant appel à un producteur extérieur. Ce sera la canadien Bob Ezrin, déjà connu pour ses collaborations avec Alice Cooper, Lou Reed ou Peter Gabriel. Ezrin va aussitôt s’atteler à l’immense tâche de remettre en forme une histoire tordue (bancale ?) et largement autobiographique. Car le héros de cette sombre aventure, un certain Pink Floyd ( !), ressemble à s’y méprendre au leader mégalo du groupe au même nom : rock star paranoïaque, blessée dès l’enfance par le disparition d’un père durant la seconde guerre mondiale (« The thin ice »), une mère omnipotente (« Mother ») et une scolarité traumatisante (les trois parties de « Another brick in the wall » dont la seconde, aux bases rythmiques discoïdes instaurées par  Ezrin, sera interdite en Afrique du Sud après être devenue un tube de dimension planétaire au pouvoir de subversion enfonçant allègrement celui des Sex Pistols et autres garnements énervés…). Harcelé par les fantômes de son passé qui construisent brique par brique un infranchissable mur autour de lui, Pink assiste impuissant au naufrage de son mariage (Waters vient alors de divorcer…). Et finit, dans sa folie destructrice, par s’imaginer en dictateur machiavélique manipulant son public, le forçant à éliminer les « faibles », avant d’être lui-même confronté à ses propres bourreaux «(« The trial ») puis à l’écroulement final de l’étouffant et gigantesque mur (sur scène, c’est l’explosion d’un mur en carton qui concluera les concerts des tournées 1980-1981).

Cette fois, plus de métaphores ou d’allusions fantasmagoriques : les textes de Waters deviennent réalistes, directs, finalement aussi durs et cruels que ce fichu tempérament poussant leur auteur à virer sans ménagement, et avant même la fin des séances d’enregistrement, un pauvre Rick Wright alors miné par la cocaïne et des problèmes conjugaux… Seul David Gilmour, non sans mal, parvient à signer les musiques de trois morceaux, dont justement la plus belle, « Confortably numb », conclue par l’un des plus mémorables soli de guitare de la création. En vérité, le double album « The wall » assure une transition impressionnante entre la sophistication mélodique des seventies et ce désenchantement glacial déjà plus que perceptible à l’orée de la très matérialiste décennie qui s’annonce (quitte à ce qu’une certaine lourdeur viennent parfois entacher un tel télescopage).

Trois ans après la sortie du disque, c’est Alan Parker qui portera le projet à l’écran avec, dans le rôle de Pink, le chanteur des Boomtown Rats et futur monsieur « Live Aid » Bob Geldof (Waters avait caressé l’ambition de tout assurer lui-même : réalisation et rôle principal !). La réussite du film sera autant artistique que commerciale, rehaussée par les hallucinantes animations d’un Gerald Scarfe à l’imagination féconde et terrifiante.

Rétrospectivement, « The wall », son cynisme froid, son nihilisme désespéré, marquent –en même temps que celle de Pink Floyd- la fin de l’ère « classique » du progressive rock. Au crépuscule de 1979, cet effroyable cauchemar floydien avait en quelque sorte inscrit une impitoyable épitaphe sur le tombeau déjà abandonné des rêves naïfs et pénétrants auxquels avait cru de toutes ses forces une certaine jeunesse des années soixante-dix…

Frédéric Delâge

Fractale- Suranné (live)

Fractale- Suranné

Emmené par le saxophoniste compositeur Julian Julien, Fractale est un groupe hors-normes. D’abord par la forme : trois saxos (alto, ténor, baryton), deux trompettes, un tuba et une batterie, le tout saupoudré de sonorités électroniques. Ensuite et surtout par le fond : une musique instrumentale où le collectif des cuivres, pour certains électrifiés voire saturés, déploie une noble et puissante énergie, à la fois mélodique et groovy. L’excellent son de ce live enregistré pour l’essentiel en 2008 au Zèbre de Belleville met joliment en lumière les couleurs kaléidoscopiques, pétries de jazz et de rock (mais jamais jazz-rock…) d’un groupe à la fois esthète et chaleureux. Une curiosité hautement recommandable.

Frédéric Delâge