Peter Hammill -Thin Air

Peter Hammill - Thin Air

Avec Hammill, rien n’est immédiat, rien n’est à consommer, tout est à explorer, apprivoiser, avec au bout la récompense ultime d’une œuvre majuscule et profonde.

Peter Hammill n’a jamais caressé l’auditeur dans le sens du poil, au point de parfois dérouter –du moins aux premières écoutes- jusqu’à ses plus fidèles aficionados. C’était en bonne partie le cas sur certains de ses derniers disques, en particulier le labyrinthique –mais finalement excellent- Incoherence de 2004. L’univers sombre et introspectif du maître de cérémonies reste pourtant reconnaissable entre mille, voire mille milliards, et pas seulement pour cette incroyable voix caméléon, douce comme du velours ou tranchante comme une lame.

Mais avec Hammill, rien n’est immédiat, rien n’est à consommer, tout est à explorer, apprivoiser, avec au bout la récompense ultime d’une œuvre majuscule et profonde. Thin air comporte son lot de bizarreries et de morceaux exigeants, parfois pétri de ce folk ( ???) improbable et décalé, presque atmosphérique, typique du PH des dernières années (« Stumbled », « If we must part of it »). Mais aussi de mélodies solennelles et poignantes (« The mercy », « Undone » : deux nouveaux « classiques » incontestables), de méandres ténébreux et puissants (« The top of the world club », aussi beau et tourmenté qu’aux temps épiques du Chameleon in the shadow of the night de 1974). Le goût du risque et les audaces de Peter Hammill l’ont parfois conduit à écrire des chansons ratées, à délivrer de temps en temps quelques albums mineurs. Ce Thin Air n’en fait pas partie. Hammill, qui a tout écrit, joué et produit seul, y évoque des thèmes pas forcément joyeux, mais bien réels : perte, disparition, bouleversements, rumination, déclin… (et l’on suppose qu’une fois de plus, l’inspiration autobiographique n’est pas très loin). Tout ça pourrait se révéler désespérant. C’est simplement beau, puissant, porté par une énergie, sublimé par une présence. Thin Air  est sans doute le plus bel album de Hammill des années 2000 (avec le Clutch de 2002 peut-être). Mais il y a finalement quelque chose d’anecdotique dans ce constat bêtement consumériste. Comme il serait presque aussi vain de remarquer que sans compter les albums d’un Van der Graaf Generator désormais ressuscité à mi-temps, sans compter les live, projets parallèles et expérimentaux, ce disque-là n’est jamais que le 28e suicide commercial de Peter Hammill. Seulement voilà : à soixante balais, six ans après une attaque cardiaque qui a faillit coûter sa vie à l’homme, l’artiste est plus que vivant que jamais. Et son œuvre plane bien au-delà des classements restrictifs, définitions réductrices et autres billevesées. Sans doute parce qu’elle porte en elle ce rarissime supplément d’âme : elle est « habitée ».

Frédéric Delâge