Pink Floyd – The Wall

Pink Floyd- The Wall

Une transition impressionnante entre la sophistication mélodique des seventies et ce désenchantement glacial déjà perceptible à l’orée de la très matérialiste décennie qui s’annonce.

Plus dictatorial que jamais à l’instant de tirer le groupe d’une inattendue mauvaise passe financière (des courtiers chargés de gérer les investissements des Floyd viennent de réussir à dilapider 2 millions et demi de Livres…), Roger Waters ne laisse cette fois qu’un choix très limité à ses trois acolytes : le prochain album signé Pink Floyd sera ou bien le véhicule d’un projet de Roger Waters nommé « Bricks in the wall », ou bien le support d’un projet de Waters Roger intitulé « The pros and cons of hitch-hicking ».

Finalement, c’est la première idée, rebaptisée plus sobrement « The wall », qui remporte la mise, jugée un rien plus cohérente –ou plutôt moins foutraque- que la seconde (laquelle devait toutefois voir le jour en 1985 sur le premier album solo de Waters, juste avant que Gilmour et Mason ne gagnent définitivement le procès leur fournissant la très lucrative propriété du nom de Pink Floyd, dont ils n’allaient pas se priver d’user, voire d’abuser, dès 1987). Seulement, les maquettes alors fournies par sa majesté Roger s’avèrent tellement brouillonnes qu’il est décidé d’innover en faisant appel à un producteur extérieur. Ce sera la canadien Bob Ezrin, déjà connu pour ses collaborations avec Alice Cooper, Lou Reed ou Peter Gabriel. Ezrin va aussitôt s’atteler à l’immense tâche de remettre en forme une histoire tordue (bancale ?) et largement autobiographique. Car le héros de cette sombre aventure, un certain Pink Floyd ( !), ressemble à s’y méprendre au leader mégalo du groupe au même nom : rock star paranoïaque, blessée dès l’enfance par le disparition d’un père durant la seconde guerre mondiale (« The thin ice »), une mère omnipotente (« Mother ») et une scolarité traumatisante (les trois parties de « Another brick in the wall » dont la seconde, aux bases rythmiques discoïdes instaurées par  Ezrin, sera interdite en Afrique du Sud après être devenue un tube de dimension planétaire au pouvoir de subversion enfonçant allègrement celui des Sex Pistols et autres garnements énervés…). Harcelé par les fantômes de son passé qui construisent brique par brique un infranchissable mur autour de lui, Pink assiste impuissant au naufrage de son mariage (Waters vient alors de divorcer…). Et finit, dans sa folie destructrice, par s’imaginer en dictateur machiavélique manipulant son public, le forçant à éliminer les « faibles », avant d’être lui-même confronté à ses propres bourreaux «(« The trial ») puis à l’écroulement final de l’étouffant et gigantesque mur (sur scène, c’est l’explosion d’un mur en carton qui concluera les concerts des tournées 1980-1981).

Cette fois, plus de métaphores ou d’allusions fantasmagoriques : les textes de Waters deviennent réalistes, directs, finalement aussi durs et cruels que ce fichu tempérament poussant leur auteur à virer sans ménagement, et avant même la fin des séances d’enregistrement, un pauvre Rick Wright alors miné par la cocaïne et des problèmes conjugaux… Seul David Gilmour, non sans mal, parvient à signer les musiques de trois morceaux, dont justement la plus belle, « Confortably numb », conclue par l’un des plus mémorables soli de guitare de la création. En vérité, le double album « The wall » assure une transition impressionnante entre la sophistication mélodique des seventies et ce désenchantement glacial déjà plus que perceptible à l’orée de la très matérialiste décennie qui s’annonce (quitte à ce qu’une certaine lourdeur viennent parfois entacher un tel télescopage).

Trois ans après la sortie du disque, c’est Alan Parker qui portera le projet à l’écran avec, dans le rôle de Pink, le chanteur des Boomtown Rats et futur monsieur « Live Aid » Bob Geldof (Waters avait caressé l’ambition de tout assurer lui-même : réalisation et rôle principal !). La réussite du film sera autant artistique que commerciale, rehaussée par les hallucinantes animations d’un Gerald Scarfe à l’imagination féconde et terrifiante.

Rétrospectivement, « The wall », son cynisme froid, son nihilisme désespéré, marquent –en même temps que celle de Pink Floyd- la fin de l’ère « classique » du progressive rock. Au crépuscule de 1979, cet effroyable cauchemar floydien avait en quelque sorte inscrit une impitoyable épitaphe sur le tombeau déjà abandonné des rêves naïfs et pénétrants auxquels avait cru de toutes ses forces une certaine jeunesse des années soixante-dix…

Frédéric Delâge