Procol Harum- Procol Harum/ Shine On Brightly/ A Salty Dog/ Home

Procol Harum 1967

Pour le grand public, le nom de Procol Harum reste exclusivement lié au monumental hit de l’été 1967, «  A Whiter Shade Of Pale », romantique ritournelle aux parties d’orgue inspirées de Bach. Pour les amateurs de rock progressif, Procol Harum fait figure de précurseur du genre, principalement pour avoir signé dès 1968, sur la seconde face de son deuxième album, une longue suite d’une vingtaine de minutes, « In Held’Twas In I », légitimement considérée comme l’ancêtre direct de celles qui fleuriront dans les années 70, le « Supper’s Ready » de Genesis restant son fils spirituel le plus évident. Seulement, le legs de Procol Harum ne se résume pas, très loin s’en faut, à un tube énorme et à une longue composition « historique ». De la fin des années 60 au crépuscule de la décennie suivante, le groupe anglais aura signé une petite dizaine de grands albums. Pour certains très grands.

La réédition en versions de luxe des quatre premiers par le label Esoteric Recordings est donc une belle occasion de se pencher sur le cas passionnant de ce nom à la fois célèbre et méconnu, qui puise ses racines autant dans le blues et la soul que dans les musiques baroque et symphonique. Procol Harum est à la croisée de chemins, improbable chaînon manquant entre Jean-Sébastien Bach et Otis Redding, entre Beatles et Van der Graaf Generator. Issu des Paramounts, une formation qui signa plusieurs singles entre 1963 et 1965, Procol Harum ne reniera jamais ses origines pop et rhythm’n blues mais saura innover par des accents classiques qui, sans baigner dans les torrents de virtuosité déversés par certains contemporains progressifs, feront jaillir une sorte de préciosité incroyablement racée. Pour ce faire, le groupe dispose d’atouts de premier ordre : la voix chaude-éraillée du chanteur « soulman blanc » – et principal compositeur- Gary Brooker (l’une des influences majeures de Peter Gabriel), l’orgue noble et solennel de Matthew Fisher, la guitare tout en blues aérien de Robin Trower, la batterie folle, nerveuse, imprévisible de B. J. Wilson, et bien sûr la poésie au surréalisme macabre de Keith Reid, membre à part entière en tant que parolier (un peu plus tard, la première mouture de King Crimson confiera le même rôle à Pete Sinfield).

Sur son premier album éponyme, publié en septembre 1967 -soit quatre mois après le single «  A Whiter Shade Of Pale », lequel ne figurait d’ailleurs même pas sur la version originale du 33 t !- Procol Harum reste essentiellement marqué par le mélange de pop psychédélique et de soul que maniaient les Paramounts. Mais déjà, des accents plus baroques se font jour, principalement sur l’instrumental (signé Fisher) « Repent Walpurgis », dont le charme très daté continue à opérer, en un subtil paradoxe dont regorgera d’ailleurs l’œuvre du groupe. La grande classe mélodique transparaît déjà sur des titres comme « Conquistador » (même si la version symphonique de l’album live de 1972 surpassera l’originale), ou « A Christmas Camel », morceau au lyrisme élégant toujours teinté de soul.

Procol Harum- Shine On Brightly

Un an plus tard, Shine On Brightly s’impose comme le premier coup de maître : si la première face est déjà remarquable, en particulier la mélodie flamboyante du morceau-titre, la suite couvrant toute la seconde, le fameux « In Held ’Twas in I » y est évidemment pour beaucoup. Brillantissime kaléidoscope de psychédélisme, d’éléments pop et classiques, culminant sur un final déchiré par un solo de Robin Trower et des chœurs grandioses, cette longue composition baroque reste intrinsèquement, au-delà de son caractère pionnier, l’une des plus belles suites de rock progressif.

Procol Harum - A Salty Dog-FrontL’album suivant, A Salty Dog, divise souvent les passionnés du groupe, porté aux nues par les uns, négligé par les autres. Le disque souffre en vérité de quelques chutes d’intensité (en particulier deux titres blues-soul assez conventionnels signés Robin Trower), mais délivre au moins quatre merveilles absolues, deux composées par Gary Brooker (le majestueux morceau-titre et « All This And More »), deux par l’organiste Matthew Fisher, qui s’y empare aussi du chant : la première, « Wreck of the Hesperus », se déploie entre boucles de piano affolées, élans symphoniques, une mélodie à la fois limpide et tarabiscotée et un texte de Reid à l’unisson, évoquant vagues gigantesques, mer déchaînée et espoir à jamais perdu. L’autre composition de Fisher, « Pilgrims progress », sur fond d’orgue moelleux, distille une mélodie douce et naïve, chanté par son auteur de manière presque enfantine : là où d’autres l’auraient facilement fait sombrer dans la mièvrerie, elle se révèle simplement sublime.

Procol Harum- Home

 

C’est pourtant sans Matthew Fisher, qui vient de déserter le vaisseau, que Procol Harum publie un an plus tard, en juin 1970, son quatrième album Home, lequel s’ouvre curieusement sur un morceau très rock, « Whisky train », parcouru d’un riff teigneux que n’aurait pas renié ZZ Top. Mais bien vite, le groupe retrouve sa majesté inquiétante, avec une dose de noirceur encore accentuée par rapport à son passé récent : de l’effroyable cauchemar « The Dead Man’s Dream », marche funèbre épique et ténébreuse, jusqu’aux rebondissements tempétueux de « Whaling stories », en passant par le blues sombre et vénéneux de « Barnyard story » ou « About to die », incisif et glaçant jusque dans ses martèlements de piano, sans doute la plus belle composition de Robin Trower au sein du groupe, Home est d’une beauté noire difficilement décelable sous les seuls atours de son hideuse pochette.

 

On sait donc gré à Esoteric Recordings d’avoir magnifié ce carré d’as : soin extrême apporté aux visuels, livrets fourmillant d’un historique détaillé pour chaque épisode, reprise des paroles sur des mini-posters qui permettent de savourer les textes de Reid avec le même confort que celui offert par une pochette vinyle, versions alternatives, démos ou BBC sessions à foison, autant de titres rares ou inédits ajoutés à la fois au bout de l’album original et en deuxième CD. Décernons une mention spéciale aux raretés du premier album, avec une version stéréo de « Homburg », le classieux deuxième single du groupe, l’instrumental classicisant « Understandbly blue » ou encore la version instrumentale de « Pandora’s box » qui aboutira au morceau chanté du même titre sur Procol Ninth’s, en 1975. Bref, ces rééditions de luxe n’usurpent en rien leur nom.

L’héritage de Procol Harum ne se limite certes pas à ses quatre premiers albums : le live In Concert with Edmonton Symphony Orchestra de 1972 reste le disque qui ridiculise définitivement la thèse selon laquelle rock et classique seraient inconciliables, quand le Grand Hotel de 1973 est une perle magistrale.  Mais ces rééditions haut de gamme dépoussièrent à point nommé  la fondatrice période 1967-1970 d’un des groupes les plus fascinants de l’histoire du rock, toutes tendances confondues.

Frédéric Delâge