Radiohead – Hail to the thief

Radiohead- Hail to the thief

Une étrange poésie de l’ultra-moderne noirceur, où s’entremêlent et s’enlacent, avec une sorte de froide volupté, électronique et pop, expérimentations et rock.

Plusieurs pièges guettent toujours un groupe qui a pondu un chef d’oeuvre du calibre de OK Computer : la tentation d’un bégaiement malvenu, la panne d’inspiration pure et simple… Jusque là, Radiohead avait su éviter l’un et l’autre. Et si Radiohead est un des très rares groupes modernes à avoir su inventer sa propre musique (même si celle-ci n’est pas venue ex-nihilo…), sa livraison 2003 n’apporte pas grand chose de neuf sur la forme.

Globalement, l’album est un subtil compromis balançant entre le rock massif  et supérieurement intelligent de OK Computer et les explorations de Kid A ou d’Amnesiac. L’ensemble tisse donc une étrange poésie de l’ultra-moderne noirceur, où s’entremêlent et s’enlacent, avec une sorte de froide volupté, électronique et pop, expérimentations et rock, le constant trait d’union restant le chant mélancolique de l’inégalable Thom Yorke. Pourtant, point de véritable redite : la musique de Radiohead est toujours basée sur ce fragile équilibre, tel un mince fil tendu au-dessus du vide, entre d’une part une liberté de ton jouissive, un certain goût pour l’abandon, et d’autre part une maîtrise poussant très haut le degré de sophistication cérébrale (d’où le rapprochement, logique voire incontournable, avec les musiques progressives des seventies auquel OK Computer faisait parfois, ne l’oublions pas, directement référence…) . Certes, tout n’est pas forcément du même acabit sur ce disque, où se glisse aussi une minorité de bizarreries plus barbantes qu’enthousiasmantes (« We suck young blood », par exemple, pffff…).  Mais pour l’essentiel, et en marge de quelques titres plutôt moyens, Hail To The Thief sait souvent faire jaillir l’exceptionnel : ça part d’ailleurs très très fort avec le renversant « 2 +2 =5″, ses ambiances contrastées et ses accélérations foudroyantes; et ça continue avec l’hypnotique « Sit down, stand up », flirtant sur son final déjanté avec la démesure. Le dernier tiers du disque, jusqu’au magnifique « A Wolf at the door » (pas un hasard qu’ils l’aient placé juste à la fin, celui-là…) confirme tout le génie de Radiohead lorsqu’il sait concilier l’inédit et la puissance, le goût de l’aventure et la séduction mélodique pure et simple. Ils sont rares à savoir le faire avec autant d’audace, d’intensité, et de beauté classieuse…

Frédéric Delâge