Spring – Spring

Spring- Spring (1971)

Parmi les comètes oubliées des temps héroïques du rock progressif, le cas de Spring mérite un éclairage : la réédition 2015 de son album unique, initialement publié en 1971 (chez Neon, un label de RCA) en décuple la pertinence. La courte histoire de ce groupe anglais passe curieusement par… une panne d’essence, au retour d’un concert annulé à Cardiff, en juillet 1969 : le hasard conduisit ces musiciens en quête de carburant et de contrat discographique jusqu’à Kingsley Ward, le co-fondateur des Rockfield studios. C’est lui qui prend dès lors le groupe sous son aile et va lui permettre d’enregistrer ce premier album éponyme. Point de caractère révolutionnaire, pour l’époque, dans la musique de Spring : elle s’inscrit d’évidence dans le registre très anglais d’un progressive rock alors naissant, gorgé d’orgue hammond mais aussi, voire surtout, de mellotron (trois musiciens sur cinq en jouent sur le disque !), pas très loin des territoires fréquentés au même moment, dose de mellotron en moins, par les Cressida ou autres Rare Bird. Du chant clair et puissant de Pat Moran à des compositions balançant idéalement entre majesté et fièvre rock (voire bluesy pour la guitare de Ray Martinez), toute animées d’une flamme mélodique directement héritée de la pop psychédélique de la fin des sixties, l’œuvre de Spring brille autant par sa variété que par sa cohérence.

Des huit morceaux, on retiendra en priorité la limpidité du titre d’ouverture «The Prisoner » ou le lyrisme noir de la conclusion « Gazing », évoquant les Moody Blues ou le tout premier King Crimson, mais aussi des titres plus fougueux comme « Shipwrecked soldier », mêlant rythme de marche militaire et riffs acérés autour desquels s’enroulent un chant visqueux presque déclamatoire. Le thème lancinant, ponctué par le glockenspiel, de la seconde partie de « Inside out » ou la splendeur romantique de « Song to absent friends » sont d’autres temps forts d’un album qui reste bien davantage qu’une simple curiosité historique pour passionnés de musique progressive. Si l’on en juge par la qualité du disque mais aussi, dans une moindre mesure, par celle des démos promises à un deuxième album qui ne vit jamais le jour (et que la présente réédition nous propose dans un second cd), Spring avait les moyens de s’épanouir dans la première moitié des seventies. Mais les ventes du disque n’ayant malheureusement pas suivi, le groupe devait entrer dans un hiver sans fin, se séparant définitivement au printemps 1972.

Par la suite, Pat Moran (disparu en 2011) deviendra un ingénieur du son reconnu, officiant notamment pour Van der Graaf Generator (Still Life) ou Rush (A Farewell To Kings), produisant dans les années 80 le Choose Your Masques de Hawkwind et même le Soldier de Iggy Pop, pendant que le batteur Pick Withers sera du line-up originel de Dire Straits, participant aux quatre premiers albums du groupe de Mark Knopfler. Quant à Spring, son aventure prématurément avortée nous aura au moins laissé cette pépite psyché-prog à laquelle il était plus que temps -merci à Esoteric Recordings – de rendre pleinement justice.

Frédéric Delâge