Steven Wilson – Grace for drowning

Steven Wilson- Grace for drowning

Pour autant, il serait réducteur d’estimer que Wilson a peut-être signé là le meilleur album de King Crimson depuis Red… Car Grace for Drowning porte de manière tout aussi indélébile sa propre marque de fabrique.

La haute estime envers laquelle on tient le sieur Steven Wilson suffisait évidemment à nourrir l’intérêt et la curiosité à l’approche de la sortie, comme toujours avec lui savamment scénarisée sur le net, de ce second album solo.  Mais il faut bien l’avouer : on ne s’attendait pas à saluer la sortie d’un disque aussi colossal (même s’il faut peut-être, comme on verra plus loin, écrire colossal avec un K…).

Dans la nébuleuse musicale qu’ont fait jaillir au fil du temps ses talents multiples (ou son opportunisme carriériste, persifleront ses très prévisibles détracteurs), on pouvait supposer que le paysage était désormais relativement figé : le prog-rock à l’accent métal pour Porcupine Tree, la pop progressive grand public pour Blackfield, une pop plus atmosphérique et expérimentale pour No-Man. Et pour le reste, des projets solo faits sur mesure pour exprimer , comme sur Insurgentes, premier album signé sous son nom il y a près de trois ans, les penchants les plus glacés d’un fondu de musique qui n’a pas écouté dans sa jeunesse que Pink Floyd, mais aussi Cocteau Twins, The Cure ou Joy Division. Or à imaginer une suite d’Insurgentes, fut-elle plus aboutie, on était loin du compte. Certes, la froideur hypnotique de « Index », entre new wave et trip hop à la Massive Attack, renvoie directement à l’atmosphère du disque précédent. Certes, « Track One » avec la sombre lenteur de ses phases successives, est construit comme l’était bon nombre de morceaux de l’opus de 2008. Mais pour le reste, rideau. Grace for drowning place la barre à un autre niveau. Et l’on est tenté de dire encore plus haut. C’est que l’ombre d’un géant nommé King Crimson plane sur cet impressionnant double-album. Et que cette ombre-là, bien loin de plomber l’ensemble, sait au contraire le sublimer par la valeur non seulement des compositions mais aussi, et peut-être surtout, de leur interprétation. Steven Wilson est le premier à l’admettre : il s’est attelé à ce projet solo alors qu’il baignait dans les vieux albums de Crimson, tout occupé à remixer Islands, Lizard et Red.  Cela s’entend, cela transpire, cela hante, cela transcende ce Grace for drawning, intelligemment découpé en deux parties, et en deux disques complémentaires d’une quarantaine de minutes chacun, comme au temps béni des seventies de vinyle, comme à l’heureuse époque des écoutes religieuses qui savaient prendre le temps de la découverte en profondeur.

L’héritage de Lizard est sans conteste celui qui prend le plus d’espace dans l’ombre évoquée plus haut, et pas seulement parce que la trame mélodique chantée de « Raider II », l’ahurissante suite de 23 minutes, est une sœur jumelle, en plus noire et plus torturée, de celle de « Cirkus », le morceau d’ouverture du monument que King Crimson signa en 1970. Wilson le clame haut et fort : sous l’influence directe de ce disque quadragénaire mais toujours avant-gardiste en 2011, il a cette fois cherché à renouer avec l’apport du jazz dans le prog-rock. Non que les accents jazzy aient complètement disparu de la planète progressive : ils restent par exemple omniprésents chez les héritiers de l’école de Canterbury, voire chez certains représentants du Rock In Opposition. Oui, mais en dehors de ces terres principalement instrumentales et underground, les accointances jazz dans le prog moderne disons «mainstream » ont effectivement quasiment disparu. Grace for drowning en est souvent pétri, et de manière magistrale. S’inscrivant donc sans complexe dans le sillage du roi Lézard crimsonien, Wilson a convoqué la virtuosité de pointures du rock instrumentalement exigeant (Tony Levin, Jordan Rudess, Pat Mastelotto, le fidèle flûtiste-saxophoniste Theo Travis etc.) mais aussi celle de musiciens issus carrément de la scène jazz britannique, comme le batteur Nic France ou le guitariste Mike Outram.

La démarche n’est pas qu’intellectuellement intéressante : elle fait positivement jaillir des étincelles, mariant l’eau et le feu sur des merveilles d’intelligence et d’intensité, de puissance brute et de fluidité, comme « Remainder the black dog » (traversé également de la guitare immédiatement reconnaissable d’un certain Steve Hackett) et donc cet extraordinaire « Raider II », dont la densité, la tension, la richesse inouïes ne se dévoilent réellement qu’au fil des écoutes. Pour autant, il serait réducteur (et un brin provoc’…) d’estimer que Wilson a peut-être signé là le meilleur album de King Crimson depuis Red… Car Grace for Drowning porte de manière tout aussi indélébile sa propre marque de fabrique. Or, celle-ci passe aussi par ces petites perles de limpide mélancolie qui, de « Deform to form a star » à « Post card » en passant par le somptueux « Belle de jour », instrumental à la beauté acoustique noire et inquiétante, suffisent à prouver que le créateur de « Where would we be » ou « Lazarus » n’a absolument rien perdu de son formidable ADN mélodique.

Les détracteurs pourront donc continuer à persifler dans le vide, un fait demeure : lorsque Steven Wilson annonçait que Grace for Drowning constituait à ce jour son projet le plus ambitieux, ce n’était pas qu’un argument commercial. Et ne pas considérer ce double-album à la fois héritier du passé et résolument moderne comme l’un des très rares chefs d’œuvre de la musique progressive de ce début de XXIe siècle serait tout simplement le sous-estimer.

Frédéric Delâge