Steven Wilson- Hand. Cannot. Erase

Wilson- Hand. Cannot. Erase

Wilson semble embrasser en un seul album la large palette qu’il éparpillait jadis dans ses multiples projets, synthétisant ses différentes facettes – pop, electro, metal et bien sûr prog- en une œuvre unique qui impressionne par sa cohérence avant d’imposer sa splendeur.

Malgré les louanges qui avaient salué en 2013 la sortie de The Raven Who Refused To Sing, Steven Wilson ne pouvait se contenter longtemps d’arpenter les seules contrées du rock progressif « old school ». Son éclectisme l’avait déjà conduit à laisser en jachère un Porcupine Tree qu’il jugeait figé dans des compromis stylistiques. Ce n’était pas pour se retrouver à nouveau prisonnier d’un carcan, fut-ce en mode solo. Avec Hand. Cannot. Erase, Wilson semble embrasser en un seul album la large palette qu’il éparpillait jadis dans ses multiples projets, synthétisant ses différentes facettes – pop, electro, metal et bien sûr prog- en une œuvre unique qui impressionne par sa cohérence avant d’imposer sa splendeur.

Jamais sans doute l’Anglais n’était allé aussi loin dans la minutie conceptuelle. Troublé par la vision en 2011 du documentaire « Dreams Of Life », relatant l’histoire authentique d’une jeune femme, Joyce Carol Vincent, retrouvée morte dans son appartement londonien plus de deux ans après son décès, Wilson s’est inspiré du fait divers pour inventer sa propre héroïne, la confronter au drame de l’ultra-moderne solitude dans une cité tentaculaire du XXIe siècle. Le propos est sombre, mais jamais macabre (contrairement à son modèle réel, l’héroïne de Wilson ne meurt pas). Et il s’incarne dans de stupéfiants prolongements, d’un blog fictif –mais bel et bien en ligne (handcannoterase.com)- jusqu’à une version de luxe de l’album laissant échapper de ses pages glacées les fac-similés plus vrais que nature d’une coupure de presse ou d’un acte de naissance, d’une lettre ou d’un journal intime. Pour Wilson, le défi aura aussi consisté à se placer d’un point de vue féminin, d’où le renfort occasionnel de voix de femmes, celles de la comédienne Katherine Jenkins pour la diction sur « Perfect Life » et de la chanteuse israélienne Ninet Tayeb sur « Routine » et « Ancestral ».  La courte introduction « First Regret », et son leitmotiv au piano donnent le ton, mélancolique, ensorcelant et mystérieux, d’un voyage qui s’anime soudainement par les dix minutes de « Three Years Older », enchaînant riffs incisifs, harmonies vocales soyeuses, et envolées de l’orgue puis de la guitare. Cette ouverture pour le coup très progressive bascule sur la candeur pop du morceau-titre (entêtante rengaine que n’aurait pas renié Blackfield) avant de s’aventurer en terres plus minimalistes et glacées avec l’electro aérienne de « Perfect Life »  (qui évoque autant la froide élégance de No-Man que l’influence revendiquée du duo écossais électronique Boards Of Canada). Puis déboule « Routine », avec une première partie tout en velours mélodique, bercée par piano, guitares douze cordes, basse lascive et chœurs d’enfants, quelque part entre le Genesis le plus pastoral, la Kate Bush de «All The Love » et la volupté feutrée du Serge Gainsbourg époque Histoire de Melody Nelson.

Les influences de King Crimson ou de l’école de Canterbury se sont estompées par rapport aux deux albums précédents (en témoigne la discrétion des instruments à vent de Theo Travis), mais une partie de l’âme de Porcupine Tree est cette fois de retour, tant sur les guitares floydo-hawaïennes d’un passage de « Home Invasion » que, plus clairement encore, sur la furie métallique du final hallucinant de « Ancestral ». Et si Wilson se permet une parenthèse plus intimiste en solitaire (« Transcience », avec encore une fois une mélodie à tomber), ses musiciens n’ont jamais réservé des échappées aussi époustouflantes que celle des solos que font jaillir Adam Holzman et Guthrie Govan, en particulier sur la fièvre purement instrumentale de « Regret #9 ». La ballade finale « Happy Returns » achève d’injecter des nuances de lumière à cette mélancolie qui jamais ne se complaît dans une noirceur extrême. Avec Hand. Cannot. Erase, Steven Wilson signe sans doute son œuvre la plus aboutie, un disque de rock progressif contemporain qui ne renie rien de l’héritage des seventies mais se frotte intelligemment à la modernité. Et qui, surtout, se révèle au final d’une sidérante beauté.

Frédéric Delâge