Steven Wilson – Insurgentes

Steven Wilson- Insurgentes

Et puis, il y a ces montées de sève angoissantes, ces menaçants bouillonnements électriques, comme autant de nuées d’insectes malfaisants.

Il faut croire que les carrières de Porcupine Tree, No-Man ou Blackfield, sans parler de ses nombreux projets parallèles de producteur ou remixeur, ne suffisaient plus à la voracité créatrice de Steven Wilson. Et c’est peu dire qu’après le relatif succès commercial (pas trop tôt !) de  » Fear of a blank planet », dernier trésor en date de l’arbre porc-épic, la sortie de ce premier album solo du jardinier en chef suscitait impatience et curiosité, bien aiguisées par des annonces et extraits distillés au compte-goutte sur son site officiel.

Comme prévu, un soin extrême a été apporté à l’emballage, digi-pack luxueux, livret conséquent, seconde galette DVD avec la version de l’album en 5.1 et dix-huit minutes d’extraits d’un film à venir signé Lasse Hoile. Mais si notre désormais pourfendeur des Ipods (regardez le film pour comprendre) reste viscéralement attaché au bel objet que devrait rester tout album digne de ce nom, l’essentiel est toujours le contenu. Or, celui-ci confirme ce que suggère le beau flacon. « Insurgentes » révèle une beauté noire, très noire par laquelle la musique solo de Wilson exprime finalement un curieux paradoxe : voilà un disque qui porte incontestablement sa marque de fabrique, désormais reconnaissable entre mille, mais qui réussit simultanément à se démarquer sensiblement de celle de ses groupes habituels. « Insurgentes » a été pensé, imaginé au fil des voyages de son géniteur, partiellement enregistré au Mexique, aux Etats-Unis ou au Japon. Seulement, c’est aussi musicalement que ce disque-là dévoile une âme nomade tout en imposant une cohérence, une même couleur d’ensemble. Et celle-ci n’est vraiment pas rose. Encore plus sombre, donc, qu’à l’accoutumée, un rien moins complexe dans ses articulations mais toujours très sophistiquée, et portée par une production ultra-léchée, la musique d' »Insurgentes » s’abreuve aux multiples sources des influences majeures de son sorcier. Toutes sont malaxées, mélangées, transcendées, du progressif floydien à une froideur presque new-wave, voire indus, en passant par l’ambiant, l’électro, des digressions orchestrales, la pop la plus intimiste et un singulier psychédélisme des temps modernes, le tout servi par des musiciens de la trempe de Tony Levin, Gavin Harrison ou Jordan Rudess.

« Harmony Korine », titre d’ouverture idéal, déploie des arpèges en porc-épic, entrée en matière aérienne, immédiate, presque rassurante. Mais la suite ne caresse pas forcément dans le sens du poil. Qu’il s’agisse de la noirceur hypnotique et obsédante de « Salvaging » ou des ambiances glaciales de « Veneno para las hadas » (qui évoque un peu, pour les connaisseurs de Porcupine Tree, une digression minimaliste et désenchantée de « The sky moves sideways »). Et puis, il y a ces montées de sève angoissantes, ces menaçants bouillonnements électriques, comme autant de nuées d’insectes malfaisants, que l’on retrouve, sous différentes incarnations, au bout des routes d’ « Abandoner », de « Salvaging » ou de « Get all your deserves », quand la sauvagerie savante de la guitare de « No twilight within the courts of run », sans conteste l’un des sommets du disque, triture un improbable blues psychédélique et crimsonien, finalement noyé par le piano céleste et scintillant de Jordan Rudess.

Que pourrait-on vraiment reprocher à Steven Wilson sinon d’avoir fermé cette fois la fenêtre à tout trait de lumière, hormis ceux, mais seulement en clair-obscur, de la pop plus directe de « Only Child » ou des élans aériens du magnifique « Significant other », dont la mélancolie se teinte d’une énergie un poil plus positive, typique du prog tel que le manie Porcupine Tree ? Pour le reste, tout le reste, Insurgentes se révèle tout de noir vêtu, tel un rebelle exigeant se nourrissant de la morosité extrême d’une époque pour en extirper une inquiétante et somptueuse poésie.

Frédéric Delâge