Tori Amos – Night of hunters

Tori Amos- Night of hunters

Ni complètement classique, ni totalement pop, mais un peu des deux à la fois sans perdre une once de cohérence, Night of hunters s’inscrit en en fait dans une troisième voie.

Régulièrement adepte d’un symphonisme pop haut-de gamme, Tori Amos a-t-elle cette fois complètement basculé du côté « musique classique » de la force ?  A ceux qui seraient tentés de reprocher à l’Américaine la prétention manifeste de ce projet « classisant » qu’est Night of Hunters, précisons un détail qui a son importance : c’est bien le prestigieux label Deutsche Grammophon qui a sollicité l’artiste pour lui proposer de composer un «song cycle » directement issu de thèmes classiques. Et l’on est bien obligé d’admettre qu’en disant oui, Tori Amos a été grandement inspirée.

Musicalement, les 14 titres de cette « nuit des chasseurs » s’articulent donc autour de thèmes composés par des maîtres du classique (de Bach à Schubert en passant par Satie, Debussy, Chopin, Mendelssohn, Schumann ou Moussorgski). Le tout selon le principe des « variations », exercice créatif qui dépasse de très loin celui de la simple reprise ou adaptation plus ou moins sage et fidèle. Tori Amos, chanteuse, pianiste et compositrice plus qu’accomplie, s’est ainsi appuyée sur des structures existantes pour faire jaillir des compositions neuves, inédites, et toujours portées par cette brillance, fluide et mélodique, qu’elle maîtrise avec la grâce d’une étrange fée incendiaire. En marge de l’aspect classique de l’inspiration et de l’orchestration, un autre aspect devrait réjouir les fans de musique progressive : Night of the Hunters est un nouveau concept-album à rajouter à la collection déjà assez fournie en la matière de l’Amos discographie. Cette fois, l’histoire se déroule en Irlande, et mêle la rupture d’un couple, les souvenirs de la femme, des créatures divines ou mythologiques, du romantisme, de la tourmente puis de l’apaisement. Sans qu’on entre une seule seconde en territoire opéra-rock, deux autres interventions vocales viennent donner la réplique à la maîtresse de cérémonie : et l’on reste en famille puisqu’il s’agit de Kelsey Dobyns, nièce de Tori Amos, sur le titre « Night of hunters »; et surtout,  sur rien moins que quatre morceaux, de sa propre fille, Natashya Hawley, laquelle fait preuve du haut de ses onze printemps d’une maturité vocale proprement hallucinante.

Au final, ce qui pouvait a priori s’apparenter à un exercice de style superflu s’impose comme une des plus belles réussites de l’Américaine. Evitant le piège d’un simple hommage académique et lisse aux grands compositeurs classiques. Evitant aussi celui du « fourre-tout » un rien inconstant dans lequel étaient parfois un peu tombés les derniers albums à rallonge de Mrs Amos. Ni complètement classique, ni totalement pop, mais un peu des deux à la fois sans perdre une once de cohérence, Night of hunters s’inscrit en en fait dans une troisième voie, guère si éloignée de celle d’une progressive qui aurait renoncé aux développements instrumentaux (les parties vocales restent ici prépondérantes, l’instrumental « Seven sisters » constituant une magnifique exception). Et si l’on peut se risquer à citer « Shattering », somptueuse ouverture, les finals à tomber de « Star whisperer » ou de « Edge of the moon » ou bien encore l’intensité du titre éponyme, cette « nuit des chasseurs » enfile vraiment ses quatorze titres comme autant de perles, sans temps mort ou baisse substantielle d’inspiration : de bout en bout, la traversée de cette nuit-là sait se faire lumineuse.

Frédéric Delâge