Touch – Touch

Touch- 1969 album

Le psychédélisme bouillonnant de Touch se permet de folles digressions mêlant beat, jazz, folk, et musique classique, dessinant en creux les chemins qu’emprunteront bientôt les maîtres du prog-rock.

Comme son seul nom l’indique, le rock progressif ne s’est pas fait en un jour. Et s’il est généralement admis que sa maturation s’est opérée quelque part entre le détonateur Sgt Pepper’s de 1967 et le révélateur In the court of the Crimson King de 1969, avec entre les deux de valeureux et brillants pionniers nommés Procol Harum, Moody Blues, Soft Machine, Pink Floyd, The Nice ou encore Renaissance, l’histoire supposée officielle a peut-être oublié de retenir également des défricheurs  moins voyants mais non moins méritants. Touch, dont l’incontournable label Esoteric Recordings nous fait le bonheur de rééditer l’unique album, est de ces aventuriers injustement oubliés. Dans un genre dont les principaux inventeurs sont quasiment tous anglais, on ne s’attend certes pas à devoir ajouter à la « short-list » des grands éclaireurs un groupe américain aujourd’hui inconnu. Et pourtant…

L’histoire de Touch se confond en bonne partie avec celle de son claviériste et principal compositeur Don Gallucci, lequel a connu en 1963 dès l’âge de 15 ans une gloire précoce au sein des Kingsmen, avec une reprise fameuse du morceau « Louie, Louie ». Revenu au lycée, Gallucci monte Don & The Goodtimes, un groupe qui va bientôt se muer en Touch, lorsqu’il délaisse sa pop gentillette pour des voies plus aventureuses dans le sillage du psychédélisme et de l’acid rock de cette fin de décennie. Le groupe s’établit à Los Angeles et commence à travailler sur d’ambitieuses fresques psychédéliques qu’il va mettre en boîte en 1968, sous la houlette du producteur Gene Shiveley, aux studios Sunset Sound. « Ce disque a été conçu comme une sorte de quête spirituelle, son but était de permettre à l’auditeur de modifier son état de conscience en passant non par la méditation ou la drogue, mais par la musique », confiera Don Gallucci beaucoup plus tard. L’ambition du projet ne passe pas inaperçue lors de son enregistrement et de nombreux curieux se pressent alors aux studios Sunset Sound, dont certains très prestigieux comme Grace Slick (du Jefferson Airplane) ou même Jimi Hendrix et Mick Jagger. A sa sortie début 1969, l’album de Touch reçoit un très bon accueil critique, des deux côtés de l’Atlantique, et tout particulièrement dans le cercle des musiciens rock. Kerry Livgren, futur membre de Kansas, et des groupes anglais comme Yes ou Uriah Heep le citeront plus tard comme l’une des influences majeures de leurs débuts.

A l’écoute des sept titres de cette pépite oubliée, on comprend aisément pourquoi : le psychédélisme bouillonnant de Touch ne lorgne jamais réellement sur des influences typiquement américaines. Mais se permet de folles digressions mêlant beat, jazz, folk, et musique classique, dessinant en creux les chemins qu’emprunteront bientôt les maîtres du prog-rock. C’est parfois un peu bordélique (le titre introductif « We feel fine », peut-être le plus faiblard) mais le plus souvent délicieusement inventif et audacieux, tant sur des formats de moins de 5 minutes (le délicat « Friendly birds », le groovy « Down at Circe’s space ») que sur des constructions psyché/proto-prog flirtant avec les dix minutes quand elles ne les dépassent pas (« The spiritual death of Howard Greer », « Seventy five »). Le psychédélisme imaginatif et fertile de Touch sait ainsi manier le cosmique et le délicat, enchaîner guitares acides et notes de piano classique ou d’orgues solennels, alterner des passages aux couleurs beatlessiennes ou carrément jazz, réserver de savoureuses accalmies pour mieux accélérer en frénétique folie électrique. Au-delà de l’évidente valeur historique du disque, sa musique reste ainsi à redécouvrir d’abord parce qu’elle se révèle souvent enthousiasmante, par cette inventité fraîche et débridée typique d’une époque décidément particulièrement inspirée. Don Gallucci ayant refusé de faire tourner son groupe après la parution de l’album (sous le prétexte que la complexité de sa musique était impossible à recréer sur scène), celui-ci sera vite lâché par les maisons de disques, ce qui précipitera immédiatement sa fin (Gallucci deviendra producteur, notamment du « Funhouse » des Stooges).

La réédition d’Esoteric Recordings n’en est que plus pertinente d’autant que, fidèle à ses bonnes habitudes, le label a ajouté à l’œuvre originelle une demi-dizaine de bonus, dont trois démos de 1968 et un titre resté inédit, « Blue feeling », dont les presque 12 minutes de pop cosmique n’auraient pas dépareillé sur l’album. Le dernier inédit proposé, « The second coming of Suzanne »( !), initialement destiné à un film surréaliste, est postérieur au groupe puisqu’il date de 1973 : on y retrouve Gallucci et Joey Newman, le guitariste de Touch, flanqués de trois nouveaux musiciens pour un instrumental qui a cette fois bel et bien les deux pieds dans le prog-rock, tout particulièrement dans une deuxième moitié assez sombre et torturée évoquant les noirs labyrinthes de King Crimson voire de Van der Graaf Generator. Raison de plus pour ne pas passer à côté de cette indispensable et précieuse réédition…

 

Frédéric Delâge