Yes – Close to the edge

Yes- Close to the edge

Accents lyriques et foncièrement positifs, sens de l’excès pénétré d’une intensité presque spirituelle: le vertige made in Yes savait alors toucher au sublime.

Prétentieux, ampoulé, complaisant… Tel est généralement le vocabulaire minimaliste employé par une bonne partie de la critique rock pour exécuter sans véritable jugement de fond les dinosaures de la musique progressive des seventies. Et si Emerson Lake & Palmer, qui a il est vrai souvent tendu quelques bâtons pour se faire battre, reste l’incontestable numéro 1 au « hit-parade » des pestiférés, Yes se classe sans doute immédiatement derrière.

Il y a aurait beaucoup à dire et beaucoup à écrire sur les raisons profondes, plus idéologiques que vraiment musicales, qui ont conduit les rockers punkolitiquement corrects à entretenir la flamme de leur mépris depuis environ trois décennies. Il y a quelques années, Nick Kent se vantait d’avoir, un jour de 74 ou 75, envoyé balader Jon Anderson lors d’une interview qui avait tourné court. Ce grand prophète de la cause rock’n roll prédisait déjà au chanteur de Yes des lendemains qui déchantent, et surtout lui refusait carrément le statut d’artiste, le taxant de simple entertainer (un amuseur..). Que l’intéressé rapporte trente ans plus tard cette navrante anecdote en dit long sur un certain d’esprit, et sur le fait que les prétentieux ne sont pas forcément dans le camp qu’on croit… Mais revenons à Yes, à ce groupe de virtuoses relativement vains lorsqu’ils sont livrés à eux-mêmes (hormis un ou deux albums de Anderson, et le premier Chris Squire, aucun album solo sorti par un membre du groupe n’est arrivé à la cheville d’un disque du grand Yes) mais qui surent faire des miracles au feu d’une force collective génératrice d’une inspiration miraculeuse tout au long des années 70. Car Yes, contrairement à ce que ressassent certains plumitifs, n’a jamais utilisé la virtuosité gratuitement, ou pour le simple plaisir de jouer plus vite et plus fort que le voisin. La dextérité instrumentale de chaque musicien du groupe est restée, du moins entre «The Yes Album » (1971) et « Going for the One » (1977), au service d’un propos musical cohérent, mélodique, certes incroyablement sophistiqué mais jamais froid ou hermétique. Il est à cet égard particulièrement révélateur que la réhabilitation d’un groupe comme Yes soit venue ces dernières années non seulement des travaux pointus de musicologues américains mais aussi de « coming out » assez inattendus, tel celui du comédien/cinéaste Vincent Gallo ou du guitariste des Red Hot Chili Peppers John Frusciante.

Impossible aujourd’hui de dresser une liste sérieuse des disques les plus marquants des années 70 sans citer « Close to The Edge ». En trois morceaux seulement, et moins de quarante minutes, « Près du précipice » pousse effectivement le groupe tout près d’un certain point de non-retour. Sorti neuf mois seulement après « Fragile », déjà une merveille, ce cinquième album du groupe est pourtant le fruit d’un accouchement long et difficile, voire laborieux, dans ces studios Advision où le groupe a élu domicile de jour comme de nuit. Au point que le perfectionnisme parfois outrancier de ses acolytes finira par lasser le batteur Bill Bruford, qui s’en ira bientôt rejoindre King Crimson, groupe qui laisse plus d’espace à l’improvisation. Seulement, le résultat est à la hauteur des efforts gigantesques fournis par les musiciens et par l’essentiel co-producteur Eddie Offord (au niveau sonore, Yes a, en 1972, un train d’avance sur la quasi-totalité de ses contemporains anglais).

Le morceau titre, déployant ses 19 minutes sur la totalité de la première face, reste évidemment un « classique » du genre progressif : au-delà des changements de rythmes, de tempos ou d’atmosphères, « Close to the edge » est d’abord une pièce à la cohérence magistrale, certes particulièrement dense et ambitieuse, mais surtout superbement construite autour d’une sorte d’incessant balancement, d’une respiration quasi-mystique (« I get up, I get down ») et bien sûr d’un déferlement inouï de chaude virtuosité (cette incroyable introduction qui jaillit d’un bruit de cascades et de chants d’oiseaux, avec la guitare folle, presque épileptique, de Steve Howe et les puissants coups de boutoir de la basse gigantesque de Chris Squire, l’éblouissant solo d’orgue central de Rick Wakeman…)
Pour l’anecdote, Eddie Offord avait malencontreusement effacé la dernière partie du morceau (après le fameux solo d’orgue) et c’est la « mauvaise » version, entachée d’écho, que le groupe fut contraint d’utiliser dans le collage définitif..

Or, loin de pâtir d’un sens du détail quasi obsessionnel, et des artifices d’une écriture et d’une production maintes et maintes fois retravaillées, « Close to the edge » s’en nourrit au contraire pour répandre une formidable énergie. Rien à voir, donc, avec un vain exercice de style qui sentirait le renfermé : de bout en bout, cette musique-là brille, bouge, vibre, toujours vivante, toujours en mouvement, foncièrement généreuse. La même inspiration de très haute voltige traverse les deux autres morceaux, construit chacun autour d’un thème de départ, une mélodie majestueuse pour le premier (« And you and I »), un riff rageur et répétitif pour le second (« Siberian Kahtru).  Accents lyriques et foncièrement positifs,  sens de l’excès pénétré d’une intensité presque spirituelle :  le vertige made in Yes savait alors toucher au sublime. Avec Close to the edge, il accouchait d’un chef d’oeuvre…

Frédéric Delâge

  1. […] RockProg EtcOr, loin de pâtir d’un sens du détail quasi obsessionnel, et des artifices d’une écriture et d’une production maintes et maintes fois retravaillées, « Close to the edge » s’en nourrit au contraire pour répandre une formidable énergie. Rien à voir, donc, avec un vain exercice de style qui sentirait le renfermé : de bout en bout, cette musique-là brille, bouge, vibre, toujours vivante, toujours en mouvement, foncièrement généreuse. […]