Yes – Fly from here

Yes- Fly from here

Alors, quid de la musique ? Eh bien pour faire simple, on dira qu’elle est bonne, et même sur les meilleurs moments encore plus que ça. Mais la réussite majeure vient bien du titre sorti de la naphtaline…

S’agissant de l’histoire de Yes depuis la fin des années 70, c’est un peu comme aux galeries Lafayette de jadis : il s’y passe toujours quelque chose. Pour les distraits, résumé des derniers épisodes : la santé chancelante de Jon Anderson ayant contraint le chanteur à déclarer forfait pour la tournée 2008, Chris Squire & co recrutèrent pour la scène un certain Benoît David, « clone » version quadra et canadien. Et continuèrent les tournées (presque) comme si de rien n’était, au grand dam d’un Anderson qui, pour le coup, avait vraiment de quoi tousser… Des problèmes de santé touchant également Rick Wakeman, les claviers furent alors confiés à Oliver, son virtuose de fiston. Et c’est donc cette formation (les historiques Squire, Howe et White renforcés par Benoît David et Wakeman Junior) qui s’attela à donner enfin un successeur à « Magnification », dernier album studio en date sorti il y a déjà dix ans. Et c’est là que ça se complique encore un peu plus : Squire et les autres peinant manifestement à remplir le disque à venir de manière suffisamment convaincante, on ressortit des tiroirs un titre resté inédit, « We can fly from here », composé il y a trente ans par Trevor Horn et Geoff Downes : autrement dit les membres des Buggles, duo surdoué de pop synthétique (« Video killed the radio star », c’est eux) que Yes avait intégrés en son sein pour un album unique, l’excellent Drama (1980), à une époque où Jon Anderson et Rick Wakeman avaient volontairement déserté les rangs. On espère que vous suivez toujours.

Car voilà comment, pour cet album 2011, Geoff Downes signe son inattendu come-back derrière les claviers de Yes (exit donc Oliver Wakeman, dont la participation se réduit finalement à quelques bribes sur trois morceaux) tandis que Trevor Horn revient aux manettes en tant que producteur. Voilà pour le contexte historique, particulièrement mouvementé, de cet album en quête d’une légitimité que la seule pochette yessienne en diable signée de l’inévitable Roger Dean ne saurait à elle seule valider.

Alors, quid de la musique ? Eh bien pour faire simple, on dira qu’elle est bonne, et même sur les meilleurs moments encore plus que ça. La réussite majeure vient bien du titre sorti de la naphtaline, rebaptisé « Fly from here » et se déployant désormais en une vingtaine de minutes et six parties, dont ouverture et reprise finale prog à souhait. En fait, seul l’ajout signé Steve Howe est vraiment de trop (la petite musique, vraiment petite, des 2 minutes de son « Bumpy ride » sonne comme le mauvais générique d’un jeu télé ou d’une poursuite grotesque de dessin animé !). Mais pour le reste, les compos Horn-Downes (avec quelques contributions de Squire quand même…) prouvent comme au temps de « Drama » leur parfaite adaptation, intelligente et inspirée, à l’univers de Yes : on y retrouve, avec une intensité qu’on croyait définitivement remisée au passé sur un disque studio, ce singulier élan positif, puissant et aérien, cette force mélodique et harmonique magnifiée par une interprétation et une production évidemment magistrales : la basse de Squire est toujours aussi énorme (dénominateur commun de Yes à travers les âges…), la guitare de Howe, bien que moins hargneuse que par le passé et toujours un rien sous-mixée, sait se promener avec gourmandise et volupté… Downes et White font (bien) le métier tandis que Benoît David, forcément attendu au tournant, s’en sort avec les honneurs, son chant proposant globalement une sorte d’honnête compromis entre ceux de Trevor Horn et de Jon Anderson.

Alors bien sûr, au regard des 20 minutes (moins deux…) de cette belle réussite, le reste du disque se révèle beaucoup plus disparate et voit l’intensité baisser d’un cran. Mais n’en conserve pas moins une belle tenue d’ensemble, en particulier sur l’excellent « Life on a film set » (autre vieillerie rajeunie extirpée des archives Buggles) et sur le final « Into the storm », seul titre signé collectivement et qui propose une réjouissante conclusion d’un Yes mêlant avec à propos une certaine légèreté pop à ses exigences progressives de travail hyper léché. Même « Solitaire », la tentative acoustique de Steve Howe de nous refaire, un brin naïvement, le coup de « The clap » (70) ou « Mood for a day » (71), ne parvient pas à gâcher sérieusement l’impression que cet album, au regard du contexte et de l’histoire rocambolesque du Yes post-1977, constitue plutôt une bonne surprise.

Evidemment, tout est relatif. Et l’on peut volontiers ressortir l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. Yes renoue-t-il avec la force créatrice de ses chefs d’œuvre d’antan, ou même avec celle de Drama ? La réponse est clairement non. D’autant que les meilleurs titres, la colonne vertébrale de « Fly from here » et « Life on a film set », ont donc été composés il y a plus de trente ans (on retrouve d’ailleurs les ancêtres directs de ces deux morceaux  sur la réédition 2010 de Adventures in modern recording, le second et dernier album des Buggles paru en 1981, tandis que le coffret de Yes The word is live, publié en 2005, proposait déjà une version live de « We can fly from here » enregistrée sur la tournée Drama en 1980). On pourrait rêver mieux en guise de gage d’avenir que ce recours opportuniste à des compositions trentenaires…

Oui, mais les partisans du verre à moitié plein pourront facilement objecter que cette livraison 2011 s’impose comme le meilleur disque studio du groupe depuis (au moins…) quinze ans. Et puis, aux dernières nouvelles, il paraît que Chris Squire et Jon Anderson s’envoient de nouveau des cartes de vœux. Allons, allons, tout n’est peut-être pas si pourri au royaume de l’incroyable Yes….

Frédéric Delâge