Jethro Tull’s Ian Anderson – Thick as brick 2

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Faire la suite de Thick as a brick, le monument donné au rock progressif par Jethro Tull en l’an de grâce 1972 ! Le pari de Ian Anderson semblait si osé, pour ne pas dire franchement casse-gueule, qu’il aura au départ suscité, y compris chez les fans, sans doute plus de craintes que d’espérances. D’autant qu’un tel retour vers le passé a longtemps rebuté l’auteur de « Living in the past », malgré moult propositions et suggestions en ce sens. Il faut croire que Derek Schulman, l’ex-membre de Gentle Giant, aujourd’hui producteur avisé, se sera montré plus convaincant lorsqu’il suggéra à son tour au leader-chanteur-flûtiste-compositeur de Jethro Tull de faire jaillir du neuf en puisant directement dans l’héritage de ce bon vieux Thick as brick.

Cette fois, Ian Anderson s’est donc laissé convaincre. Habité d’abord par une envie aussi cérébrale que ludique : celle d’explorer le champ des possibles pour imaginer le destin du personnage central du disque originel : le sieur Gerald Bostock, ce gamin fictif présenté sur la mythique pochette de l’album de 1972 comme l’auteur de 8 ans du poème « Thick as brick ». Et voilà comment ce TAAB 2, (pour reprendre l’acronyme mis en exergue sur la pochette), malicieusement sous-titré « whatever happened to Gerald Bostock ? »,  invente plusieurs vies au garnement imaginaire : Gerald banquier, Gerald SDF, Gerald militaire, Gerald choriste. Ou tout simplement Gerald monsieur tout le monde, ce Gerald ordinaire vers lequel semble d’abord aller la sympathie d’un Anderson qui, manifestement, s’est beaucoup amusé dans l’affaire. Et n’a bien sûr pas manqué l’occasion de dépoussiérer le concept de son bébé quadragénaire: le St-Cleve Chronicle, le délirant journal créé de toutes pièces par Jethro Tull pour la pochette du vinyle d’époque, est désormais un site internet non moins facétieux, à la fois consultable sur la pochette du CD mais aussi en ligne (stcleve.com). Quant à Gerald Bostock, qui avouait 8 ans en 1972, il porte en 2012 ses cinquante printemps car… ses parents avaient menti de deux ans sur son âge réel lors du concours de poème initialement remporté (avant disqualification) par son « Thick as a brick »…

Si ce TAAB 2 n’est donc, comme son illustre aîné, pas dénué d’un humour à l’absurdité toute britannique, il s’en détache au moins par un aspect aussi essentiel sur la forme qu’il se révèle mineur sur le fond : il n’est pas signé officiellement de Jethro Tull. Même s’il rappelle opportunément, sur la pochette, de quel groupe il reste l’éternel leader, Ian Anderson s’est sans doute enlevé un peu de pression en se parant artificiellement des atours du projet solo. Et donc en ne conviant ni le guitariste Martin Barre (seul autre musicien du Tull de 1972 encore membre officiel du groupe) ni le batteur Doane Perry. Musicalement, la différence ne saute pas aux oreilles, non seulement parce que l’excellent jeune guitariste Florian Opahle et le batteur Scott Hammond n’ont pas grand chose à envier aux doigtés de leurs aînés, mais aussi parce que les deux autres musiciens, le bassiste David Goodier et le claviériste John O’Hara, sont précisément membres de la dernière mouture de Jethro Tull : bref, même si les quatre compagnons actuels d’Anderson étaient en 1972 ou très jeunes ou pas encore nés, c’est bel et bien un Jethro Tull contemporain qui ne dit pas son nom qui s’apprête à enchaîner sur scène en 2012 (trois dates en France) le Thick as a brick originel (dans son intégralité pour la première fois sur scène depuis 40 ans) et son lointain successeur.

Lointain ?  Oui et non. Oui, parce qu’hormis une poignée de clins d’œil (l’intro du disque, le début de « Old school song » et surtout les ultimes secondes où revient –enfin !- une certaine mémorable mélodie), ce TAAB 2 a l’intelligence de ne pas convoquer explicitement le fantôme de son prestigieux ancêtre. Certes moins intense, et sans doute moins fluide (on sent parfois que c’est la musique qui a dû pour l’essentiel s’adapter aux paroles et non l’inverse), il obéit à une logique, et à un temps, qui ne peuvent soutenir la comparaison avec un classique incontournable du début des seventies. Pour autant, on reste très loin du ratage piteux que d’aucuns pouvaient redouter ou même imprudemment prédire. Parce que Thick as a brick 2 réussit d’évidence à s’inscrire dans la tradition du meilleur Jethro Tull sans exhaler la moindre odeur de renfermé. En vérité, au-delà de son architecture tortueuse, celle d’un concept-album proposant rien moins que 54 minutes de musique quasi ininterrompue (à la manière  de son inspirateur direct mais aussi du délicieusement extrémiste A Passion Play de 1973), TAAB 2 renoue musicalement bien davantage avec les heures plus délicates et plus folky de Minstrel in the gallery ou de Heavy horses. Et l’on retrouve avec un plaisir intact, forcément décuplé au fil des écoutes, la vigueur raffinée de ce rock baroque, nourri au folk british, au classique, à ces influences qui transpirent dans l’éternelle inspiration mélodique de maître Anderson.

Et puis, tout le long, il y a cet authentique cachet «Tull seventies » clairement revendiqué (même si les puristes du son vintage pourront peut-être reprocher le côté un poil trop propre de la production de Ian Anderson) : une tonalité majoritairement acoustique, une place de choix pour l’orgue hammond, de régulières alternances entre de délicates parties chantées et des passages instrumentaux à l’énergie tarabiscotée. Le tout est parfaitement mis en valeur par le mixage de Steven Wilson, sorcier du prog moderne comme de celui d’antan. Finalement, si l’on peut toujours disserter sur ce qu’est devenu ce brave Gerald Bostock, on connaît au moins le sort réservé à la suite de Thick as a brick : en traitant de la vertigineuse question des destins possibles, Ian Anderson a simplement écrit une nouvelle page qui a toute sa place dans le grand livre de Jethro Tull.

Frédéric Delâge

Jethro Tull – Thick as a brick

Jethro Tull - Thick as a brick

Parce que cinq morceaux au moins d’Aqualung, l’excellente livraison 71 de Jethro Tull, égratignaient la religion, certains s’étaient empressés, au grand dam du leader Ian Anderson, de considérer ce quatrième album du groupe comme le disque-concept qu’il n’était pas. Mais la réaction du chanteur-flûtiste ne va pas se faire attendre. Ah, ils veulent un concept ? Un vrai, un long, gonflé d’ambition et de complexité musicale ? Et pourquoi pas, tant qu’on y est, l’appeler Thick as a brick, autrement dit… « bête comme ses pieds ». !

Anderson va en fait construire son projet autour d’une ambivalence typiquement britannique (que Genesis savait aussi manier à la même époque, mais de manière plus implicite) : produire une œuvre apparemment très sérieuse, tout en parsemant le propos et la démarche d’un humour absurde désamorçant en bonne partie ce supposé sérieux. Le texte de l’album est présenté comme l’œuvre de Gerald Bostock, un gamin de huit ans qui vient grâce à son « Thick as a brick » de remporter un prestigieux concours littéraire. Mais la prose de ce petit Gerald évidemment totalement imaginaire fournit surtout l’occasion à Ian Anderson de déverser sa bile, directement ou via quelques métaphores parfois un rien sibyllines, sur ce système éducatif britannique broyant les talents individuels pour les fondre tous dans le même moule propret de la tradition.

La pochette originale de l’album se présente sous la forme d’un véritable journal de douze pages, « The St-Cleve Chronicle », entièrement conçu par les membres du groupe, où l’on apprend sur trois colonnes à la Une qu’après les nombreuses protestations outrées des honnêtes gens, le jeune Gerald a été disqualifié, le prix revenant finalement à la petite Mary Whiteyard pour sa dissertation sur la morale chrétienne baptisée « Il est mort pour sauver les petits enfants ! ». Toujours dans ce même journal (dont Anderson dira que la conception a pris davantage de temps que celle de la musique !), on peut lire en page 7, entre les programmes de la radio et l’horoscope du jour, la version intégrale du poème « Thick as a brick » par Gerald Bostock, ainsi qu’une critique du nouvel album de Jethro Tull où l’auteur écrit notamment : « On peut parfois douter de la pertinence d’un thème qui se développe tout au long des deux faces d’un disque, mais le résultat est au pire amusant et du moins esthétiquement agréable. Un goût douteux voire naïf nous vaut quelques affreuses cassures de rythme et des passages instrumentaux d’une grande banalité en guise de transition entre les différents thèmes. Mais le savoir-faire à ce niveau devrait venir en même temps que la maturité. Pris dans son ensemble, cela reste un disque intéressant et un bon exemple des tentatives actuelles de la scène pop pour se détacher de ses aspects vulgaires… » (fin de citation).

Il est toutefois permis de rajouter quelques précisions à cette cocasse « auto-critique » à prendre au second voire au douzième degré. D’une part, en proposant pour la première fois une suite de musique ininterrompue de plus de 40 minutes (seules les contraintes du vinyle la coupant inévitablement en deux), Jethro Tull s’inscrit pleinement dans la tradition épique d’un rock progressif dont il n’était jusqu’ici, hormis sur quelques morceaux d’exception comme « My god », qu’un proche cousin. Le tout sans perdre une once de son identité. Car si elle gagne en complexité et en richesse instrumentale (Ian Anderson joue cette fois aussi du violon, du sax e de la trompette, et le guitariste Martin Barre du luth !), la musique du Tull reste fidèle à ses influences folk, heavy ou médiévales, enchaînant ou entremêlant une dizaine de thèmes avec un naturel juste entaché de quelques transitions inutiles, telles les premières minutes franchement pénibles de la seconde face (la critique du « St-Cleve Chronicle » voit donc parfois juste !).

En fait, contrairement à d’autres éminents groupes de la même période, Jethro Tull n’a pas construit patiemment sa suite comme une savante architecture : Anderson a composé la musique par bribes successives, en un mois environ, et au fil des répétitions collectives. De sorte que par-delà les transitions quelque peu artificielles entre les thèmes, passe surtout un certain sens ludique, comme si ce concept-là cachait juste de simples et brillantes chansons enchaînées les unes aux autres. Cet aspect singulier pour un morceau d’une telle durée permettra d’ailleurs au groupe d’en proposer sur scène une version écourtée (10 minutes environ) qui ne choquera pas outre mesure les puristes.

Au-delà de sa complexité et de sa longueur, Thick as a brick s’impose ainsi comme un morceau de musique relativement accessible dès les premières écoutes, énergique, mélodique, chaleureux, débordant d’humour, évitant surtout tous les clichés de la creuse démonstration dont ses indécrottables détracteurs l’ont complaisamment taxé. En 1972, l’album restera deux semaines d’affilée numéro 1 des charts américains. Sacrée performance pour un morceau de quarante minutes soi-disant « élitiste »…

Frédéric Delâge