Van Der Graaf Generator – A grounding in numbers

Van Der Graaf Generator- Grounding In Numbers

Depuis sa résurrection surprise de 2005, au bout d’une parenthèse de 27 petites années de silence, Van der Graaf Generator poursuit une montée en puissance qui prend souvent le contre pied des attentes naïves de ses vieux fans… « Present », l’album du retour, se faisait un rien brouillon et inabouti. Mais proposait dans le même temps deux morceaux à la brillance digne des antiques pépites du groupe. Puis, pour des raisons qui restent encore mystérieuses (même s’il semble qu’il était bien moins convaincu que ses camarades de la pertinence de cette nouvelle aventure), le saxophoniste David Jackson quitta le navire. Laissant VdGG décider de continuer sous la forme d’un trio inédit. Et nous servir en 2008 un fort bon « Trisector », disque déjà beaucoup plus consistant que son prédécesseur. Alors, trois ans plus tard, quid de ce « Grounding in numbers » ?

Disons le tout net : ce troisième opus studio confirme, en l’amplifiant, le retour au premier plan du générateur et s’impose d’évidence comme sa référence (provisoire ?) post-seventies. Parfaitement servi par le son à l’étonnante modernité vintage concocté par Hugh Padgham, ni trop lisse, ni trop touffu, (enfin Hammill a consenti à faire appel à un producteur extérieur et c’est tant mieux !), cet album ne laisse aucune place –contrairement aux deux précédents- à des temps plus faibles ou dispensables. Et respire un éclectisme toujours inspiré au fil des différents visages qu’il sait prendre : introspectif et solennel ( « Your time starts now », sage mais magnifique morceau d’ouverture), tortueux et dérangeant (les méandres et les aspérités de « Mathematics » ou de « 5533 », le répétitif  « Smoke » ou les instrumentaux « Red Baron » et « Splink » à la limite de l’expérimental…), rock faussement carré (« Embarrassing kids »), ritournelle alternant le heurté et le tournoyant (« Mr. Sands»), énergie tout à la fois brute et tarabiscotée (« Snake Oil » ou « Highly strung », titre qui rappelle les grandes heures du K Group, ce Van der Graaf des eighties qui accompagnait alors la carrière dite solo de Hammill)…

Monstre du progressif sombre et tourmenté mais toujours considéré « punko-compatible », VdGG manie sur ce « Grounding in numbers » une concision qu’on ne lui connaissait pas, s’étalant cette fois sur pas moins de 13 morceaux, mais rarement sur plus de 5 minutes (à l’exception notable du final « All over the place », à l’ambiance d’inquiétant cirque déjanté). La reconfiguration en trio, les orgues de Banton et la guitare de Hammill remplissant l’espace laissé vacant par le saxo graisseux que déployait missing Jackson, fait que ce VdGG est inévitablement moins porté sur les développements instrumentaux que jadis. Mais ce n’est jamais, bien au contraire, aux dépens de l’originalité et de l’intensité du propos, toujours magnifié par les textes d’Hammill, que celui-ci évoque le pouvoir des nombres, le chrono qui tourne inexorablement ou ce décalage entre les attentes du créateur et l’accueil de son public (du vécu, sur l’extraordinaire « Bunsho », titre d’une phénoménale puissance et sans doute le chef d’œuvre de l’album).

VdGG version 21e siècle réussit donc son improbable pari. Et l’on oublie complètement que cet animal-là n’est pas né d’hier et qu’il est conduit par trois sexagénaires. Aventureux et puissant, rugueux et fringuant, ce générateur à trois têtes crache en 2011 plus que jamais le feu…

Frédéric Delâge

Van Der Graaf Generator – Godbluff

Van Der Graaf Generator- Godbluff

1972, 1973, 1974 : durant ces trois années qui venaient de marquer l’apogée, tant musical que populaire, du rock dit progressif, Van der Graaf Generator, séparé en août 1972, avait donc brillé uniquement par son absence. Pourtant, ses membres n’étaient pas restés inactifs, loin s’en faut. Le trio Banton-Jackson-Evans avait collaboré en 1973 au sein de The Long Hello pour une musique jazzy et instrumentale qui aboutirait plus tard à quelques disques ; et puis surtout, les trois musiciens étaient intervenus sur plusieurs chansons des albums solo publiés durant cette période par l’infatigable Peter Hammill.

C’est justement lors des sessions d’enregistrement, en décembre 1974, de Nadir’s Big Chance, le quatrième disque de Hammill en solitaire (la sauvagerie électrique d’une poignée de ses morceaux annonce avec deux ans d’avance l’explosion punk) que la décision de reformer VdGG est enfin prise. Sur le plan artistique, le défi est très clair : éviter coûte que coûte de pondre le petit frère de Pawn Hearts, le précédent chef d’œuvre du groupe sorti en 1971, et tester d’abord sur scène, donc au feu collectif, les nouvelles compositions de Hammill, le tout au fil d’une tournée entamée en mai 1975 au Pays de Galles et qui se poursuivra jusqu’à début juin par une quinzaine de dates en France ( !).  Le nouvel album, Godbluff, paraît en octobre : il démontre de manière éclatante que le groupe a réussi son pari, que le générateur s’est régénéré, sans doute au-delà même de ses propres espérances et de celles de ses fans. Comme si ces trois années de silence avaient finalement permis à la musique du groupe de prendre de nouvelles forces, de décupler sa puissance, de s’armer d’une inspiration aussi neuve que brûlante… Car avec Godbluff, la musique de Van der Graaf Generator devient plus dense, se contracte en une énergie fusionnelle servie enfin par un son énorme et qui n’a toujours pas pris une ride aujourd’hui (une qualité qu’on ne peut toujours accorder aux albums précédents du groupe). Beaucoup plus électrique que par le passé, cette musique-là consacre entre autres les progrès accomplis à la batterie par Guy Evans, dont le jeu conjugue à merveille l’intelligence du jazz et une fougue définitivement très rock. Pour le reste, la fiévreuse excentricité de David Jackson aux saxophones et la sobriété omniprésente de Hugh Banton derrière ses orgues sont à leur zénith. Quant à Peter Hammill, il est déchaîné comme jamais, chuchotant presque sur les premières mesures de « The undercover man » pour mieux faire éclater par la suite une rage dévastatrice qui culmine, hurlante, presque vociférante, sur la violence extrême de « Arrow ». L’explosif et hallucinant « Scorched earth », la brillance alambiquée de « The sleepwalkers » (où le groupe se fend même d’un clin d’œil « cha-cha-cha » qu’il s’empresse aussitôt de maltraiter à sa façon) achèvent de construire un album d’une violence subtile, audacieuse, incandescente, qui va plus loin encore –et c’est tout dire- que celle jaillie l’année précédente du Red de King Crimson. Cette énergie à l’agressivité aussi brutale qu’intelligente fait toujours de Godbluff, album certes difficile d’accès aux premières écoutes, un authentique chef d’œuvre, un disque écorché vif.

Dès janvier 1976, VdGG rentrera de nouveau en studio pour lui donner une suite : ce sera l’album Still Life, qui réussira la gageure de prolonger la veine noble et sanguine du disque précédent sans céder à la redite. Là où Godbluff explosait à la face, Still Life délivrera plus sournoisement toute sa profondeur, paradoxal mélange de désespérance et d’optimisme, et nouvelle référence (ultime ?) d’un univers plus « adulte » que celui de Genesis ou Yes, plus « humain » que celui de King Crimson. Aux rêves lumineux des uns, à la maîtrise diabolique de l’autre, Van der Graaf Generator opposait un monde de chaos bouillonnant, fébrile, jamais serein mais toujours effroyablement lucide…

Frédéric Delâge