Steven Wilson- To The Bone

Steven Wilson- To The Bone

La vérité est une évaluation individuelle (« Truth is individual calculation ») : cette phrase égrenée dès les premières secondes de To The Bone par une certaine Jasmine Walkes, enseignante afro-américaine dans le civil, s’applique aussi bien à l’ère de la post-vérité qu’à l’accueil réservé à ce cinquième album solo de Steven Wilson. Il aura suffi que l’ex-leader de Porcupine Tree signe sur une major, en l’occurrence Caroline Records, et que soit délivré en avant-première sur le net, parmi les cinq extraits promos de l’album, le très dansant « Permanating », pour que l’arrière-garde des fans de rock progressif, toujours prompte à s’emballer pour le moindre radotage boursouflé, crie illico à la trahison : l’opportuniste Steven Wilson aurait vendu son âme prog au diable pop. Certaines réactions sur les réseaux sociaux s’apparentèrent ainsi à de véritables perles, à l’image de ce commentaire pittoresque d’un internaute à propos de « Permanating » : « Je crois avoir l’esprit large mais je n’ai pas tenu plus de dix secondes. »

Si Wilson lui-même a choisi pour ce disque-là une orientation plus pop, ce n’est sûrement pas pour jouer sur les terres superficielles d’un Ed Sheeran. Mais bien pour revendiquer au contraire les influences de grands disques des années 80, ceux qui savaient mêler accessibilité pop et sophistication progressive, citant dans de multiples interviews la Kate Bush de Hounds Of Love, le Peter Gabriel de So, le Talk Talk de The Colour of Spring ou le Tears For Fears de Songs From The Big Chair (un disque dont Wilson a lui-même signé le remix en 2014…). Le choix n’est guère étonnant de la part d’un musicien bercé dès l’enfance  tant par Pink Floyd que par Donna Summer et dont l’admiration va autant à King Crimson (qu’il a remixé) qu’à Abba (qu’il a repris). Le musicien de rock progressif Wilson a ainsi régulièrement arpenté des territoires éminemment pop, que ce soit au sein de Blackfield ou de No-Man mais aussi avec Porcupine Tree (en 1999, la parution de l’excellent Stupid Dream avait déjà été considérée comme un virage pop regrettable par les indécrottables conservateurs qui chérissaient le space-rock floydien des premiers albums du groupe…) et même en solitaire (Insurgentes, premier album solo, était en bonne partie hanté par une noirceur pop très eighties).

Au-delà des seuls éléments de langage promotionnel, To The Bone n’évoque pourtant pas directement les albums ou les groupes cités en référence par son auteur : on décèle bien une fugitive réminiscence du « Mamma Mia » d’Abba sur le début du refrain de « Permanating », mais le splendide duo « Pariah », avec Ninet Tayeb, est un dialogue masculin-féminin qui évoque le « Don’t Give Up » de Gabriel-Bush plus dans l’esprit que sur la forme. Et s’il faut chercher un emprunt un peu gênant, on ne le dénichera finalement que sur l’emballage, où Wilson semble un peu complaisamment mimer la posture de David Bowie sur la pochette de Aladdin Sane.

Par rapport aux deux précédents albums solo, To The Bone se démarque clairement sans pour autant tout bouleverser. La présence de sa garde rapprochée (Adam Holzman, Craig Blundell, Nick Beggs) n’empêche pas Steven Wilson de reprendre une place d’instrumentiste -guitare, mais aussi claviers et même basse- qu’il avait un peu mise en retrait depuis la fin de Porcupine Tree. Et il s’entoure de compétences aussi inattendues que celles de l’harmoniciste Mark Feltham (entendu, comme par hasard, sur les trois derniers albums de Talk Talk, mais aussi sur le « Again » de Archive), de l’ex-leader de XTC Andy Partridge (auteur des paroles du morceau d’ouverture « To The Bone ») et surtout de Paul Stacey, essentiellement connu pour son travail de production avec Oasis et The Black Crowes, lequel aurait su, en tant que co-producteur du disque, pousser Wilson dans ses retranchements, particulièrement au niveau de ses performances vocales. L’aspect subjectif du concept de vérité est cette fois le seul -et ténu- fil rouge du propos, décliné tant pour le vécu d’une relation amoureuse (« Pariah ») que pour des histoires directement inspirées par des événements réels récents : les attentats (celui du Bataclan pour « People Who Eat Darkness », celui d’Orlando pour « Detonation ») ou le drame des migrants (« Refuge »).

La seule rupture franche avec l’univers plutôt sombre de Wilson est donc cet épatant « Permanating », parenthèse lumineuse traversée d’un groove joyeux, et qui sonne exactement comme le suggère la formule de son compositeur : la rencontre d’Abba et d’Electric Light Orchestra (donc des Beatles) produite à la Daft Punk. Mais pour le reste, même si To The Bone s’écarte volontairement des sentiers les plus sinueux empruntés par ses prédécesseurs, il n’en délivre pas moins du Steven Wilson pur jus, autrement dit une musique éclectique mais jamais hétéroclite, ne pliant jamais sous le poids des influences dont elle est pourtant pétrie, aussi à l’aise dans la pureté mélodique aérienne (« Nowhere Now », « Song Of Unborn ») qu’en montées d’adrénaline électrique (l’obsédant « The Same Asylum As Before », « People Who Eat Darkness », deux morceaux dans lesquels Porcupine Tree n’est pas si loin…). Et qui passe allègrement d’un trip-hop orchestral et hypnotique (« Song Of I » ) aux accents épiques de  « Refuge » ou de « Detonation », avec son final surprenant -on pense au premier album de UK- où brille la guitare aux accents jazz-rock de David Kollar (c’est le seul morceau du disque à côtoyer les dix minutes de durée, si l’on met de côté le magnifique «  A Door Marked Summer », réservé au disque bonus de la version de luxe, et sans doute écarté de l’album proprement dit car trop proche du prog de l’époque The Raven That Refused To Sing (And Other Stories)… ).

Avec To The Bone, Steven Wilson réussit son pari, signant un disque plus accessible que ses prédécesseurs, mais tout aussi ambitieux, salué dès sa sortie par de remarquables performances commerciales (numéro 2 des ventes en Allemagne, numéro 3 en Angleterre) dont devraient logiquement se réjouir tous les amateurs de musique progressive… à l’esprit large.

Frédéric Delâge

Steven Wilson- Hand. Cannot. Erase

Wilson- Hand. Cannot. Erase

Malgré les louanges qui avaient salué en 2013 la sortie de The Raven Who Refused To Sing, Steven Wilson ne pouvait se contenter longtemps d’arpenter les seules contrées du rock progressif « old school ». Son éclectisme l’avait déjà conduit à laisser en jachère un Porcupine Tree qu’il jugeait figé dans des compromis stylistiques. Ce n’était pas pour se retrouver à nouveau prisonnier d’un carcan, fut-ce en mode solo. Avec Hand. Cannot. Erase, Wilson semble embrasser en un seul album la large palette qu’il éparpillait jadis dans ses multiples projets, synthétisant ses différentes facettes – pop, electro, metal et bien sûr prog- en une œuvre unique qui impressionne par sa cohérence avant d’imposer sa splendeur.

Jamais sans doute l’Anglais n’était allé aussi loin dans la minutie conceptuelle. Troublé par la vision en 2011 du documentaire « Dreams Of Life », relatant l’histoire authentique d’une jeune femme, Joyce Carol Vincent, retrouvée morte dans son appartement londonien plus de deux ans après son décès, Wilson s’est inspiré du fait divers pour inventer sa propre héroïne, la confronter au drame de l’ultra-moderne solitude dans une cité tentaculaire du XXIe siècle. Le propos est sombre, mais jamais macabre (contrairement à son modèle réel, l’héroïne de Wilson ne meurt pas). Et il s’incarne dans de stupéfiants prolongements, d’un blog fictif –mais bel et bien en ligne (handcannoterase.com)- jusqu’à une version de luxe de l’album laissant échapper de ses pages glacées les fac-similés plus vrais que nature d’une coupure de presse ou d’un acte de naissance, d’une lettre ou d’un journal intime. Pour Wilson, le défi aura aussi consisté à se placer d’un point de vue féminin, d’où le renfort occasionnel de voix de femmes, celles de la comédienne Katherine Jenkins pour la diction sur « Perfect Life » et de la chanteuse israélienne Ninet Tayeb sur « Routine » et « Ancestral ».  La courte introduction « First Regret », et son leitmotiv au piano donnent le ton, mélancolique, ensorcelant et mystérieux, d’un voyage qui s’anime soudainement par les dix minutes de « Three Years Older », enchaînant riffs incisifs, harmonies vocales soyeuses, et envolées de l’orgue puis de la guitare. Cette ouverture pour le coup très progressive bascule sur la candeur pop du morceau-titre (entêtante rengaine que n’aurait pas renié Blackfield) avant de s’aventurer en terres plus minimalistes et glacées avec l’electro aérienne de « Perfect Life »  (qui évoque autant la froide élégance de No-Man que l’influence revendiquée du duo écossais électronique Boards Of Canada). Puis déboule « Routine », avec une première partie tout en velours mélodique, bercée par piano, guitares douze cordes, basse lascive et chœurs d’enfants, quelque part entre le Genesis le plus pastoral, la Kate Bush de «All The Love » et la volupté feutrée du Serge Gainsbourg époque Histoire de Melody Nelson.

Les influences de King Crimson ou de l’école de Canterbury se sont estompées par rapport aux deux albums précédents (en témoigne la discrétion des instruments à vent de Theo Travis), mais une partie de l’âme de Porcupine Tree est cette fois de retour, tant sur les guitares floydo-hawaïennes d’un passage de « Home Invasion » que, plus clairement encore, sur la furie métallique du final hallucinant de « Ancestral ». Et si Wilson se permet une parenthèse plus intimiste en solitaire (« Transcience », avec encore une fois une mélodie à tomber), ses musiciens n’ont jamais réservé des échappées aussi époustouflantes que celle des solos que font jaillir Adam Holzman et Guthrie Govan, en particulier sur la fièvre purement instrumentale de « Regret #9 ». La ballade finale « Happy Returns » achève d’injecter des nuances de lumière à cette mélancolie qui jamais ne se complaît dans une noirceur extrême. Avec Hand. Cannot. Erase, Steven Wilson signe sans doute son œuvre la plus aboutie, un disque de rock progressif contemporain qui ne renie rien de l’héritage des seventies mais se frotte intelligemment à la modernité. Et qui, surtout, se révèle au final d’une sidérante beauté.

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Grace for drowning

Steven Wilson- Grace for drowning

La haute estime envers laquelle on tient le sieur Steven Wilson suffisait évidemment à nourrir l’intérêt et la curiosité à l’approche de la sortie, comme toujours avec lui savamment scénarisée sur le net, de ce second album solo.  Mais il faut bien l’avouer : on ne s’attendait pas à saluer la sortie d’un disque aussi colossal (même s’il faut peut-être, comme on verra plus loin, écrire colossal avec un K…).

Dans la nébuleuse musicale qu’ont fait jaillir au fil du temps ses talents multiples (ou son opportunisme carriériste, persifleront ses très prévisibles détracteurs), on pouvait supposer que le paysage était désormais relativement figé : le prog-rock à l’accent métal pour Porcupine Tree, la pop progressive grand public pour Blackfield, une pop plus atmosphérique et expérimentale pour No-Man. Et pour le reste, des projets solo faits sur mesure pour exprimer , comme sur Insurgentes, premier album signé sous son nom il y a près de trois ans, les penchants les plus glacés d’un fondu de musique qui n’a pas écouté dans sa jeunesse que Pink Floyd, mais aussi Cocteau Twins, The Cure ou Joy Division. Or à imaginer une suite d’Insurgentes, fut-elle plus aboutie, on était loin du compte. Certes, la froideur hypnotique de « Index », entre new wave et trip hop à la Massive Attack, renvoie directement à l’atmosphère du disque précédent. Certes, « Track One » avec la sombre lenteur de ses phases successives, est construit comme l’était bon nombre de morceaux de l’opus de 2008. Mais pour le reste, rideau. Grace for drowning place la barre à un autre niveau. Et l’on est tenté de dire encore plus haut. C’est que l’ombre d’un géant nommé King Crimson plane sur cet impressionnant double-album. Et que cette ombre-là, bien loin de plomber l’ensemble, sait au contraire le sublimer par la valeur non seulement des compositions mais aussi, et peut-être surtout, de leur interprétation. Steven Wilson est le premier à l’admettre : il s’est attelé à ce projet solo alors qu’il baignait dans les vieux albums de Crimson, tout occupé à remixer Islands, Lizard et Red.  Cela s’entend, cela transpire, cela hante, cela transcende ce Grace for drawning, intelligemment découpé en deux parties, et en deux disques complémentaires d’une quarantaine de minutes chacun, comme au temps béni des seventies de vinyle, comme à l’heureuse époque des écoutes religieuses qui savaient prendre le temps de la découverte en profondeur.

L’héritage de Lizard est sans conteste celui qui prend le plus d’espace dans l’ombre évoquée plus haut, et pas seulement parce que la trame mélodique chantée de « Raider II », l’ahurissante suite de 23 minutes, est une sœur jumelle, en plus noire et plus torturée, de celle de « Cirkus », le morceau d’ouverture du monument que King Crimson signa en 1970. Wilson le clame haut et fort : sous l’influence directe de ce disque quadragénaire mais toujours avant-gardiste en 2011, il a cette fois cherché à renouer avec l’apport du jazz dans le prog-rock. Non que les accents jazzy aient complètement disparu de la planète progressive : ils restent par exemple omniprésents chez les héritiers de l’école de Canterbury, voire chez certains représentants du Rock In Opposition. Oui, mais en dehors de ces terres principalement instrumentales et underground, les accointances jazz dans le prog moderne disons «mainstream » ont effectivement quasiment disparu. Grace for drowning en est souvent pétri, et de manière magistrale. S’inscrivant donc sans complexe dans le sillage du roi Lézard crimsonien, Wilson a convoqué la virtuosité de pointures du rock instrumentalement exigeant (Tony Levin, Jordan Rudess, Pat Mastelotto, le fidèle flûtiste-saxophoniste Theo Travis etc.) mais aussi celle de musiciens issus carrément de la scène jazz britannique, comme le batteur Nic France ou le guitariste Mike Outram.

La démarche n’est pas qu’intellectuellement intéressante : elle fait positivement jaillir des étincelles, mariant l’eau et le feu sur des merveilles d’intelligence et d’intensité, de puissance brute et de fluidité, comme « Remainder the black dog » (traversé également de la guitare immédiatement reconnaissable d’un certain Steve Hackett) et donc cet extraordinaire « Raider II », dont la densité, la tension, la richesse inouïes ne se dévoilent réellement qu’au fil des écoutes. Pour autant, il serait réducteur (et un brin provoc’…) d’estimer que Wilson a peut-être signé là le meilleur album de King Crimson depuis Red… Car Grace for Drowning porte de manière tout aussi indélébile sa propre marque de fabrique. Or, celle-ci passe aussi par ces petites perles de limpide mélancolie qui, de « Deform to form a star » à « Post card » en passant par le somptueux « Belle de jour », instrumental à la beauté acoustique noire et inquiétante, suffisent à prouver que le créateur de « Where would we be » ou « Lazarus » n’a absolument rien perdu de son formidable ADN mélodique.

Les détracteurs pourront donc continuer à persifler dans le vide, un fait demeure : lorsque Steven Wilson annonçait que Grace for Drowning constituait à ce jour son projet le plus ambitieux, ce n’était pas qu’un argument commercial. Et ne pas considérer ce double-album à la fois héritier du passé et résolument moderne comme l’un des très rares chefs d’œuvre de la musique progressive de ce début de XXIe siècle serait tout simplement le sous-estimer.

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Insurgentes

Steven Wilson- Insurgentes

Il faut croire que les carrières de Porcupine Tree, No-Man ou Blackfield, sans parler de ses nombreux projets parallèles de producteur ou remixeur, ne suffisaient plus à la voracité créatrice de Steven Wilson. Et c’est peu dire qu’après le relatif succès commercial (pas trop tôt !) de  » Fear of a blank planet », dernier trésor en date de l’arbre porc-épic, la sortie de ce premier album solo du jardinier en chef suscitait impatience et curiosité, bien aiguisées par des annonces et extraits distillés au compte-goutte sur son site officiel.

Comme prévu, un soin extrême a été apporté à l’emballage, digi-pack luxueux, livret conséquent, seconde galette DVD avec la version de l’album en 5.1 et dix-huit minutes d’extraits d’un film à venir signé Lasse Hoile. Mais si notre désormais pourfendeur des Ipods (regardez le film pour comprendre) reste viscéralement attaché au bel objet que devrait rester tout album digne de ce nom, l’essentiel est toujours le contenu. Or, celui-ci confirme ce que suggère le beau flacon. « Insurgentes » révèle une beauté noire, très noire par laquelle la musique solo de Wilson exprime finalement un curieux paradoxe : voilà un disque qui porte incontestablement sa marque de fabrique, désormais reconnaissable entre mille, mais qui réussit simultanément à se démarquer sensiblement de celle de ses groupes habituels. « Insurgentes » a été pensé, imaginé au fil des voyages de son géniteur, partiellement enregistré au Mexique, aux Etats-Unis ou au Japon. Seulement, c’est aussi musicalement que ce disque-là dévoile une âme nomade tout en imposant une cohérence, une même couleur d’ensemble. Et celle-ci n’est vraiment pas rose. Encore plus sombre, donc, qu’à l’accoutumée, un rien moins complexe dans ses articulations mais toujours très sophistiquée, et portée par une production ultra-léchée, la musique d' »Insurgentes » s’abreuve aux multiples sources des influences majeures de son sorcier. Toutes sont malaxées, mélangées, transcendées, du progressif floydien à une froideur presque new-wave, voire indus, en passant par l’ambiant, l’électro, des digressions orchestrales, la pop la plus intimiste et un singulier psychédélisme des temps modernes, le tout servi par des musiciens de la trempe de Tony Levin, Gavin Harrison ou Jordan Rudess.

« Harmony Korine », titre d’ouverture idéal, déploie des arpèges en porc-épic, entrée en matière aérienne, immédiate, presque rassurante. Mais la suite ne caresse pas forcément dans le sens du poil. Qu’il s’agisse de la noirceur hypnotique et obsédante de « Salvaging » ou des ambiances glaciales de « Veneno para las hadas » (qui évoque un peu, pour les connaisseurs de Porcupine Tree, une digression minimaliste et désenchantée de « The sky moves sideways »). Et puis, il y a ces montées de sève angoissantes, ces menaçants bouillonnements électriques, comme autant de nuées d’insectes malfaisants, que l’on retrouve, sous différentes incarnations, au bout des routes d’ « Abandoner », de « Salvaging » ou de « Get all your deserves », quand la sauvagerie savante de la guitare de « No twilight within the courts of run », sans conteste l’un des sommets du disque, triture un improbable blues psychédélique et crimsonien, finalement noyé par le piano céleste et scintillant de Jordan Rudess.

Que pourrait-on vraiment reprocher à Steven Wilson sinon d’avoir fermé cette fois la fenêtre à tout trait de lumière, hormis ceux, mais seulement en clair-obscur, de la pop plus directe de « Only Child » ou des élans aériens du magnifique « Significant other », dont la mélancolie se teinte d’une énergie un poil plus positive, typique du prog tel que le manie Porcupine Tree ? Pour le reste, tout le reste, Insurgentes se révèle tout de noir vêtu, tel un rebelle exigeant se nourrissant de la morosité extrême d’une époque pour en extirper une inquiétante et somptueuse poésie.

Frédéric Delâge