Van Der Graaf Generator – Godbluff

Van Der Graaf Generator- Godbluff

1972, 1973, 1974 : durant ces trois années qui venaient de marquer l’apogée, tant musical que populaire, du rock dit progressif, Van der Graaf Generator, séparé en août 1972, avait donc brillé uniquement par son absence. Pourtant, ses membres n’étaient pas restés inactifs, loin s’en faut. Le trio Banton-Jackson-Evans avait collaboré en 1973 au sein de The Long Hello pour une musique jazzy et instrumentale qui aboutirait plus tard à quelques disques ; et puis surtout, les trois musiciens étaient intervenus sur plusieurs chansons des albums solo publiés durant cette période par l’infatigable Peter Hammill.

C’est justement lors des sessions d’enregistrement, en décembre 1974, de Nadir’s Big Chance, le quatrième disque de Hammill en solitaire (la sauvagerie électrique d’une poignée de ses morceaux annonce avec deux ans d’avance l’explosion punk) que la décision de reformer VdGG est enfin prise. Sur le plan artistique, le défi est très clair : éviter coûte que coûte de pondre le petit frère de Pawn Hearts, le précédent chef d’œuvre du groupe sorti en 1971, et tester d’abord sur scène, donc au feu collectif, les nouvelles compositions de Hammill, le tout au fil d’une tournée entamée en mai 1975 au Pays de Galles et qui se poursuivra jusqu’à début juin par une quinzaine de dates en France ( !).  Le nouvel album, Godbluff, paraît en octobre : il démontre de manière éclatante que le groupe a réussi son pari, que le générateur s’est régénéré, sans doute au-delà même de ses propres espérances et de celles de ses fans. Comme si ces trois années de silence avaient finalement permis à la musique du groupe de prendre de nouvelles forces, de décupler sa puissance, de s’armer d’une inspiration aussi neuve que brûlante… Car avec Godbluff, la musique de Van der Graaf Generator devient plus dense, se contracte en une énergie fusionnelle servie enfin par un son énorme et qui n’a toujours pas pris une ride aujourd’hui (une qualité qu’on ne peut toujours accorder aux albums précédents du groupe). Beaucoup plus électrique que par le passé, cette musique-là consacre entre autres les progrès accomplis à la batterie par Guy Evans, dont le jeu conjugue à merveille l’intelligence du jazz et une fougue définitivement très rock. Pour le reste, la fiévreuse excentricité de David Jackson aux saxophones et la sobriété omniprésente de Hugh Banton derrière ses orgues sont à leur zénith. Quant à Peter Hammill, il est déchaîné comme jamais, chuchotant presque sur les premières mesures de « The undercover man » pour mieux faire éclater par la suite une rage dévastatrice qui culmine, hurlante, presque vociférante, sur la violence extrême de « Arrow ». L’explosif et hallucinant « Scorched earth », la brillance alambiquée de « The sleepwalkers » (où le groupe se fend même d’un clin d’œil « cha-cha-cha » qu’il s’empresse aussitôt de maltraiter à sa façon) achèvent de construire un album d’une violence subtile, audacieuse, incandescente, qui va plus loin encore –et c’est tout dire- que celle jaillie l’année précédente du Red de King Crimson. Cette énergie à l’agressivité aussi brutale qu’intelligente fait toujours de Godbluff, album certes difficile d’accès aux premières écoutes, un authentique chef d’œuvre, un disque écorché vif.

Dès janvier 1976, VdGG rentrera de nouveau en studio pour lui donner une suite : ce sera l’album Still Life, qui réussira la gageure de prolonger la veine noble et sanguine du disque précédent sans céder à la redite. Là où Godbluff explosait à la face, Still Life délivrera plus sournoisement toute sa profondeur, paradoxal mélange de désespérance et d’optimisme, et nouvelle référence (ultime ?) d’un univers plus « adulte » que celui de Genesis ou Yes, plus « humain » que celui de King Crimson. Aux rêves lumineux des uns, à la maîtrise diabolique de l’autre, Van der Graaf Generator opposait un monde de chaos bouillonnant, fébrile, jamais serein mais toujours effroyablement lucide…

Frédéric Delâge

Genesis- Trespass

Genesis- Trespass

Intraduisible littéralement, Trespass signifie « le pas interdit », le « pas de trop » : savoureuse observation si l’on considère que cet album représente en vérité l’indispensable pas de géant accompli en 1970 par le jeune Genesis, groupe formé de jeunes gens alors à peine sortis de l’adolescence. L’année précédente, Peter Gabriel, Tony Banks, Mike Rutherford et Anthony Phillips, qui se sont tous connus au très strict collège privé de Charterhouse, dans le Surrey, avaient signé From Genesis to Revelation : un flop commercial complet avait sanctionné ce premier album qui malgré d’incontestables vertus mélodiques (et la voix déjà si particulière d’un chanteur exceptionnel) souffrait d’une naïveté et d’un manque d’audace trop handicapants en cette excentrique fin des sixties (et Jonathan King, premier producteur et pygmalion du groupe, n’avait rien arrangé en encombrant certains morceaux de sirupeuses nappes de violons particulièrement indigestes). Heureusement, Genesis va croiser sa chance et celle-ci va prendre le même nom et le même visage que celle rencontrée quelques mois plus tôt par Van der Graaf Generator : Tony Stratton-Smith, créateur du label Charisma, prend en effet cette tendre Genèse sous sa coupe et, comme il l’avait fait quelques mois plus tôt pour la bande à Peter Hammill, lui octroie financièrement et techniquement les moyens de ses ambitions.

C’est ainsi qu’à l’été 1970, le quatuor de Charterhouse, augmenté du batteur John Mayhew (décédé en mars 2009), s’enferme aux studios Trident de Londres, avec aux manettes John Anthony (qui vient justement de produire The least we can do is wave to each other pour VdGG). Trespass va marquer la naissance d’une musique, révéler la grâce d’un groupe surdoué.

Techniquement, les quatre principaux membres de Genesis ont accompli d’incroyables progrès en s’isolant de novembre 1969 à avril 1970 dans un cottage perdu au milieu des bois, près de Dorking. Mais si la technique instrumentale est enfin au point, son principal mérite est de se mettre au service d’une inspiration déjà miraculeuse, riche d’un sens mélodique et harmonique à la transparence cristalline.

Sans avoir le caractère bouleversant d’ In the court of the Crimson King, alors album-culte des membres de Genesis (sa fracassante pochette était accrochée au mur du cottage forestier…), Trespass délivre tout comme lui une musique majestueuse, emphatique, sophistiquée. Mais là où le premier Crimson saisissait à la gorge, le deuxième disque de Genesis agit plus en douceur, insidieusement. La formidable unité du groupe vient bien d’une conjonction de dons peu commune : les délicats arpèges acoustiques des guitares de Phillips et Rutherford, la sensibilité de Tony Banks au piano, à l’orgue ou au mellotron, et bien sûr la voix chaude-éraillée d’un Peter Gabriel au feeling parfois, mais oui, presque soul (tout particulièrement sur le morceau d’ouverture « Looking for someone »).

Trespass ne souffre pas même du son plutôt cotonneux de la production (due en premier lieu aux limites techniques du studio Trident) : au contraire, il en tire partie. L’ambiance n’en est que plus mystérieuse, vaguement inquiétante, à la fois douce, ingénue et vaporeuse, ponctuée de chœurs presque irréels… jusqu’à l’électrique coup de poignard final de « The knife » déchirant violemment la délicatesse de l’ensemble comme le suggère la dos de cette pochette aux relents moyenâgeux signée Paul Whitehead.

Au niveau des textes, Genesis laisse sur au moins un morceau entrevoir ses talents d’étrange conteur : c’est « White mountain », et l’histoire cruelle du loup Fang défiant son puissant rival au sommet de la montagne… Certes, cet album n’aura qu’un succès d’estime (6000 exemplaires vendus la première année), certes Genesis est encore loin de la maturité. Mais encore aujourd’hui, Trespass reste habité d’une nébuleuse magie qui n’appartient qu’à lui…

Frédéric Delâge

Peter Hammill – Over

Peter Hammill- Over

En avril 1977, paraît Over, disque impudique, tourmenté et bouleversant, plein de fureur, de passion, de romantisme, gorgé d’une tristesse infinie qui n’exclut pas l’espoir et la rédemption. Ce sixième album solo de Peter Hammill est le fruit d’une blessure : la séparation avec Alice, celle qui fut durant sept années sa compagne. D’une rupture sentimentale authentique, Hammill va faire jaillir un chef d’oeuvre, à la fois dérangeant et universel.

N’y cherchez évidemment pas de banales complaintes à l’eau de rose ou une énième variation autour du thème éternel de l’amour déçu. Nulle trace de clichés dans cet album-là : Over, c’est l’émotion à l’état brut, un disque coup de poignard nourri d’une inspiration venue du fond des tripes et reflétant tous les états et sentiments par lesquels on peut passer, plonger voire se noyer dans ces cas-là : les regrets aussi vains qu’obsédants («On tuesday she used to do yoga»), la révolte de la rancoeur et du dégoût («Betrayed» et ses dissonances comme autant de plaies), l’incrédulité et la culpabilité («Alice» où, armé simplement d’une guitare acoustique, Hammill s’adresse directement à …elle), la nostalgie et le désespoir (le symphonique «This side of the looking-glass» que PH devait reprendre sur scène en avril 1996…accompagné de l’Orchestre National de Lille), les souvenirs qui s’embrouillent déjà avec le temps qui passe et qui finira par anesthésier la douleur («Time heals», ses contrastes et ses hypnotiques montées en puissance)… Musicalement aussi multiple que les émotions véhiculées par ses textes (orchestral ou rock’n roll, électrique ou acoustique, sophistiqué ou dépouillé…), Over se joue de l’impudeur et des risques inhérents à ce genre d’exercice fatalement trop personnels pour ne pas risquer d’être casse-gueules.Et finit par tendre une sorte de miroir universel que Peter Hammill a eu l’intelligence de ne pas fabriquer d’un seul tenant. Car il y a aussi le poignant «Autumn», traversé du violon plaintif de Graham Smith, qui évoque, lui, l’absence des enfants devenus trop grands pour le nid familial. Histoire de rappeler que même pour les couples qui durent, la vie n’est pas un long fleuve tranquille… Le tout est entouré de deux morceaux prenant à contre-pied la noirceur et la profonde mélancolie de l’ensemble : le très rock «Crying wolf» -entre dérision et auto-flagellation- et pour finir la nécessaire et salvatrice note d’espoir de «Lost and found». Un bon conseil : n’attendez pas de vous faire plaquer par votre supposée âme soeur pour découvrir cette merveille absolue…

Frédéric Delâge