King Crimson- In the Court of the Crimson King

King Crimson- In the court of the Crimson King

Et si l’histoire du prog-rock débutait vraiment là, par la parution, ce 10 octobre 1969, d’un disque aussi fracassant que le visage monstrueux et halluciné de son inoubliable pochette (dessinée par Barry Godber, un peintre de 23 ans qui succombera à une attaque cardiaque l’année suivante) ?
L’irruption du Roi Pourpre dans la cour des grands est de celles qui marquent une génération, redessinent le paysage musical d’une époque, ouvrent de nouveaux champs d’exploration… Pourtant, les membres de ce jeune groupe n’ont alors aucune réalisation d’envergure à leur palmarès de musiciens. Le guitariste Robert Fripp et le batteur Michael Giles ont juste signé, en septembre 1968, avec le frère du second -le bassiste Peter Giles- un album plutôt quelconque baptisé « The Cheerful Insanity Of Giles, Giles and Fripp » (dont les ventes ont royalement culminé à quelque 600 exemplaires !). Renforcés à présent du chanteur-bassiste Greg Lake (que Fripp a connu à Bournemouth, sa ville natale) et de Ian McDonald, un ex-militaire qui a mis à profit ses cinq ans d’armée pour apprendre plusieurs instruments (claviers, instruments à vent…), Robert et Michael ont cette fois décidé de passer à la vitesse supérieure. Elle va se révéler fulgurante.
King Crimson trouve d’abord son nom, et accessoirement le titre de son premier disque, dans un texte écrit par Peter Sinfield, jeune poète à l’inspiration surréaliste, devenu peu après sa rencontre avec les musiciens le parolier attitré du groupe, au point qu’il en devient membre à part entière (crédité pour ses « mots » et « illumination », il suivra le groupe en concert, s’occupant notamment des éclairages et du son).
Au printemps, à force de ténacité, King Crimson a réussi à signer chez le label Island, en même temps que Mott The Hoople. Le 5 juillet 1969, le groupe joue à Hyde Park devant 850.000 personnes, à l’occasion d’un grand concert gratuit où il croise notamment Family et les Rolling Stones, vedettes du jour. « Un concert sans étincelle, à l’exception d’un groupe sensationnel nommé King Crimson », écrit alors The Guardian…
Mais lorsque paraît à l’automne « In The Court Of The Crimson King », la sensation se fait bien plus forte encore. Car King Crimson accouche là d’une espèce de monstre, lequel va gracieusement fournir de véritables bottes de sept lieues au rock progressif jusqu’ici encore balbutiant. Le tout en cinq morceaux majeurs.

D’abord « 21st century schizoïd man », entrée en matière inouïe, la voix trafiquée de Greg Lake rugissant des paroles où il est notamment question d’innocents brûlés au napalm sur une musique aussi sauvage qu’impeccablement maîtrisée, célébrant au fil d’un riff infernal et de breaks vertigineux la rencontre au sommet entre jazz et hard-rock. Le reste du disque prolonge le rêve-cauchemar sur un ton plus majestueux, voire plus insidieux: « Epitaph » transcende le romantisme mélancolique hérité du meilleur des Moody Blues ou de Procol Harum; ‘ »I talk to the wind » et sa flûte murmurent un intimisme poétique d’où jaillit une volupté nouvelle; « Moonchild » réinvente le merveilleux à la source d’une musique de l' »ailleurs » (en dépit d’une longue et ennuyeuse improvisation prolongeant inutilement deux minutes de rêve). Enfin, « The court of the crimson king », dont l’on doit -comme pour « Epitaph »- la mélodie limpide et impériale à Ian McDonald, enfonce le clou rouge dans les coeurs déjà saignants: King Crimson vient bel et bien de créer là une synthèse inédite entre intensité de l’émotion et sophistication de l’écriture, puisant son inspiration dans une stupéfiante marmite où bouillonnent pêle-mêle jazz, classique, folk, rock, emphase majestueuse, surréalisme noir, lyrisme tourmenté et imagerie médiévale.
A la sortie de l’album, Pete Townsend, leader des Who, parle d’un « chef d’oeuvre de l’étrange ». Toute une génération de musiciens en fait illico son disque culte, sa référence ultime, à commencer par des jeunes gens formant alors un certain Genesis, lesquels accrocheront carrément la pochette signée Godber au mur du cottage isolé où ils préparent leur album « Trespass »…
Cette fois, les jalons du progressif sont bien posés. Le rideau peut alors tomber sur les années 60 : on est déjà entré dans les seventies…

Frédéric Delâge

Jethro Tull – Thick as a brick

Jethro Tull - Thick as a brick

Parce que cinq morceaux au moins d’Aqualung, l’excellente livraison 71 de Jethro Tull, égratignaient la religion, certains s’étaient empressés, au grand dam du leader Ian Anderson, de considérer ce quatrième album du groupe comme le disque-concept qu’il n’était pas. Mais la réaction du chanteur-flûtiste ne va pas se faire attendre. Ah, ils veulent un concept ? Un vrai, un long, gonflé d’ambition et de complexité musicale ? Et pourquoi pas, tant qu’on y est, l’appeler Thick as a brick, autrement dit… « bête comme ses pieds ». !

Anderson va en fait construire son projet autour d’une ambivalence typiquement britannique (que Genesis savait aussi manier à la même époque, mais de manière plus implicite) : produire une œuvre apparemment très sérieuse, tout en parsemant le propos et la démarche d’un humour absurde désamorçant en bonne partie ce supposé sérieux. Le texte de l’album est présenté comme l’œuvre de Gerald Bostock, un gamin de huit ans qui vient grâce à son « Thick as a brick » de remporter un prestigieux concours littéraire. Mais la prose de ce petit Gerald évidemment totalement imaginaire fournit surtout l’occasion à Ian Anderson de déverser sa bile, directement ou via quelques métaphores parfois un rien sibyllines, sur ce système éducatif britannique broyant les talents individuels pour les fondre tous dans le même moule propret de la tradition.

La pochette originale de l’album se présente sous la forme d’un véritable journal de douze pages, « The St-Cleve Chronicle », entièrement conçu par les membres du groupe, où l’on apprend sur trois colonnes à la Une qu’après les nombreuses protestations outrées des honnêtes gens, le jeune Gerald a été disqualifié, le prix revenant finalement à la petite Mary Whiteyard pour sa dissertation sur la morale chrétienne baptisée « Il est mort pour sauver les petits enfants ! ». Toujours dans ce même journal (dont Anderson dira que la conception a pris davantage de temps que celle de la musique !), on peut lire en page 7, entre les programmes de la radio et l’horoscope du jour, la version intégrale du poème « Thick as a brick » par Gerald Bostock, ainsi qu’une critique du nouvel album de Jethro Tull où l’auteur écrit notamment : « On peut parfois douter de la pertinence d’un thème qui se développe tout au long des deux faces d’un disque, mais le résultat est au pire amusant et du moins esthétiquement agréable. Un goût douteux voire naïf nous vaut quelques affreuses cassures de rythme et des passages instrumentaux d’une grande banalité en guise de transition entre les différents thèmes. Mais le savoir-faire à ce niveau devrait venir en même temps que la maturité. Pris dans son ensemble, cela reste un disque intéressant et un bon exemple des tentatives actuelles de la scène pop pour se détacher de ses aspects vulgaires… » (fin de citation).

Il est toutefois permis de rajouter quelques précisions à cette cocasse « auto-critique » à prendre au second voire au douzième degré. D’une part, en proposant pour la première fois une suite de musique ininterrompue de plus de 40 minutes (seules les contraintes du vinyle la coupant inévitablement en deux), Jethro Tull s’inscrit pleinement dans la tradition épique d’un rock progressif dont il n’était jusqu’ici, hormis sur quelques morceaux d’exception comme « My god », qu’un proche cousin. Le tout sans perdre une once de son identité. Car si elle gagne en complexité et en richesse instrumentale (Ian Anderson joue cette fois aussi du violon, du sax e de la trompette, et le guitariste Martin Barre du luth !), la musique du Tull reste fidèle à ses influences folk, heavy ou médiévales, enchaînant ou entremêlant une dizaine de thèmes avec un naturel juste entaché de quelques transitions inutiles, telles les premières minutes franchement pénibles de la seconde face (la critique du « St-Cleve Chronicle » voit donc parfois juste !).

En fait, contrairement à d’autres éminents groupes de la même période, Jethro Tull n’a pas construit patiemment sa suite comme une savante architecture : Anderson a composé la musique par bribes successives, en un mois environ, et au fil des répétitions collectives. De sorte que par-delà les transitions quelque peu artificielles entre les thèmes, passe surtout un certain sens ludique, comme si ce concept-là cachait juste de simples et brillantes chansons enchaînées les unes aux autres. Cet aspect singulier pour un morceau d’une telle durée permettra d’ailleurs au groupe d’en proposer sur scène une version écourtée (10 minutes environ) qui ne choquera pas outre mesure les puristes.

Au-delà de sa complexité et de sa longueur, Thick as a brick s’impose ainsi comme un morceau de musique relativement accessible dès les premières écoutes, énergique, mélodique, chaleureux, débordant d’humour, évitant surtout tous les clichés de la creuse démonstration dont ses indécrottables détracteurs l’ont complaisamment taxé. En 1972, l’album restera deux semaines d’affilée numéro 1 des charts américains. Sacrée performance pour un morceau de quarante minutes soi-disant « élitiste »…

Frédéric Delâge

King Crimson – Red

King Crimson- Red

Lorsque Red paraît, en octobre 1974, King Crimson n’existe déjà plus. Par un communiqué officiel en date du 28 septembre, Robert Fripp a officialisé une décision dont il porte seul la responsabilité. Pour lui, l’avenir n’est plus aux grosses entités, aux « dinosaures » (il est l’un des premiers à utiliser ce terme que les critiques anti-rock-progressif primaires reprendront bientôt à leur compte). Surtout, la forme revêtue par l’aventure King Crimson ne le satisfait plus, tant sur le plan musical qu’intellectuel.

La désolation qui suit alors l’abdication du Roi Pourpre n’est pas l’apanage des fans : Bill Bruford en voudra longtemps à Fripp d’avoir mis un point final à une histoire que, deux petites années seulement après son départ de Yes, le batteur comptait bien poursuivre encore quelques temps. Bruford sera toutefois des deux reformations suivantes : celle de 1981, pour un groupe d’abord baptisé Discipline, dont la musique, servie aussi par les Américains Tony Levin (bassiste/stickman de Peter Gabriel) et Adrian Belew (chanteur-guitariste, ex-Zappa, Bowie et Talking Heads) se fera plus urbaine que celle du Crimso de la décennie précédente (elle sera également marquée par des influences ethniques et new-wave) ; ensuite, celle de 1995, pour l’album Thrak, fusionnant de manière très moderne l’héritage des années 80 et (surtout) celui de l’album Red. Car Red, l’un des disques culte de feu Kurt Cobain, est bien le plus somptueux testament dont on pouvait rêver pour le King Crimson des seventies. C’est d’abord le disque de la synthèse totale, ne serait-ce qu’au niveau de la composition du groupe : au-delà du trio qui le constitue officiellement (Fripp-Wetton-Bruford), on retrouve en effet des membres de toutes les formations précédentes, y compris le violoniste David Cross, parti quelques semaines plus tôt, tandis qu’on assiste par ailleurs au retour inattendu du membre fondateur Ian McDonald.

Mais la synthèse crimsonienne délivrée sur Red est aussi, et comment, musicale, puisque s’y mêlent en une symbiose parfaite les aspects symphoniques des débuts, le jazz rebelle de la suite et bien sûr, au premier plan, plus tendu, violent et puissant que jamais, ce rock mystérieux et envoûtant développé depuis le diabolique Larks’ Tongues in Aspic de l’année précédente. Le morceau-titre, instrumental répétitif, hargneux et mystérieux, enrichit d’une intelligence inédite la force brute du heavy-metal. Les deux morceaux suivants, « Fallen angel », et « One more red nightmare », magnifiquement chantés par John Wetton, dessinent une noire et sulfureuse mélancolie, tout à la fois beaux, sombres, violents et romantiques (avec d’inquiétantes boucles de guitare qui rappellent un peu celles du fameux « I want you » des Beatles).

L’improvisation « Providence », enregistrée live dans la ville du même nom (et seul morceau bénéficiant de la présence de Cross, puisque datant d’avant son départ), apporte une respiration, une parenthèse de sérénité avant l’époustouflant final de douze minutes : « Starless », sans doute l’un des sommets du rock des seventies, toutes tendances confondues, avec cette entame chantée bouleversante de beauté, puis ce crescendo fantastique guitare/basse/batterie qui finit par éclater sur le jazz déjanté d’un fougueux solo de McDonald au sax alto, pour se terminer par une reprise instrumentale de la mélodie de départ. Extraordinaire.

Enfin, comme par hasard, la musique de Red trouve son exact équivalent visuel dans l’image figurant au dos de la pochette : l’aiguille du compteur y est poussée à fond, au niveau maximal de puissance et d’intensité, au bord de l’explosion. Dans le rouge.

Frédéric Delâge