Lunatic Soul- Walking On A Flashlight Beam

Lunatic Soul- Walking On A Flashlight Beam

Il serait sacrément réducteur de ne voir en Lunatic Soul que le projet parallèle du chanteur-bassiste du groupe polonais Riverside. En trois albums publiés de 2008 à 2011, Mariusz Duda a déjà prouvé le beau tempérament de son « âme folle », ouverte aux influences folk ou orientales, et à des chemins aventureux, voire expérimentaux, sans rien céder au piège de l’artifice. Avec ce quatrième voyage, d’une tonalité plus électronique, Lunatic Soul continue d’explorer et d’avancer intelligemment en des terres de contrastes qui entrelacent magistralement glace atmosphérique et feu mélodique. Des bruits de vagues, puis un inquiétant frottement métallique introduisent le morceau d’ouverture, « Shutting Out The Sun » qui plante le décor, entre douces saturations et accélérations tribales. Avançant, toujours en douceur, de boucles d’arpèges cristallines ou de la froide nudité de sa basse en pulsations lancinantes et primitives, Mariusz Duda construit une singulière galaxie, imprégnée d’electro, de world music et d’héritage cold-wave, au carrefour des univers de ses inspirateurs avérés, du Peter Gabriel du quatrième album (ou de Passion) à Dead Can Dance, The Cure ou Cocteau Twins. On songe aussi au Steven Wilson le plus contemporain –tendance Insurgentes– et pas seulement pour le morceau « Treehouse » -seul titre résolument pop du disque, avec ce chant qui enroule sa mélodie autour d’un thème répétitif. De l’étrangeté jamais déroutante de Walking On A Flashlight Beam, jaillissent surtout de sombres rêveries, mêlant mystérieux carillons, emballements de mécanisme et caresses acoustiques (« The Fear With In »), mélodies contemplatives et palpitations électroniques (« Sky Drawn In Crayon ») ou pop spatiale hypnotique (le morceau-titre final). Du haut de ses 12 minutes, « Pygmalion’s Ladder » s’impose sans doute comme le sommet du disque, entre accents orientaux, chant envoûtant et l’enivrante échappée d’un solo fier et lumineux. Avec ce quatrième album, Lunatic Soul confirme avec éclat qu’il n’est pas qu’une simple récréation du bassiste de Riverside. Mais bel et bien l’un des plus pertinents créateurs de la musique progressive moderne.

Frédéric Delâge

Steven Wilson- Hand. Cannot. Erase

Wilson- Hand. Cannot. Erase

Malgré les louanges qui avaient salué en 2013 la sortie de The Raven Who Refused To Sing, Steven Wilson ne pouvait se contenter longtemps d’arpenter les seules contrées du rock progressif « old school ». Son éclectisme l’avait déjà conduit à laisser en jachère un Porcupine Tree qu’il jugeait figé dans des compromis stylistiques. Ce n’était pas pour se retrouver à nouveau prisonnier d’un carcan, fut-ce en mode solo. Avec Hand. Cannot. Erase, Wilson semble embrasser en un seul album la large palette qu’il éparpillait jadis dans ses multiples projets, synthétisant ses différentes facettes – pop, electro, metal et bien sûr prog- en une œuvre unique qui impressionne par sa cohérence avant d’imposer sa splendeur.

Jamais sans doute l’Anglais n’était allé aussi loin dans la minutie conceptuelle. Troublé par la vision en 2011 du documentaire « Dreams Of Life », relatant l’histoire authentique d’une jeune femme, Joyce Carol Vincent, retrouvée morte dans son appartement londonien plus de deux ans après son décès, Wilson s’est inspiré du fait divers pour inventer sa propre héroïne, la confronter au drame de l’ultra-moderne solitude dans une cité tentaculaire du XXIe siècle. Le propos est sombre, mais jamais macabre (contrairement à son modèle réel, l’héroïne de Wilson ne meurt pas). Et il s’incarne dans de stupéfiants prolongements, d’un blog fictif –mais bel et bien en ligne (handcannoterase.com)- jusqu’à une version de luxe de l’album laissant échapper de ses pages glacées les fac-similés plus vrais que nature d’une coupure de presse ou d’un acte de naissance, d’une lettre ou d’un journal intime. Pour Wilson, le défi aura aussi consisté à se placer d’un point de vue féminin, d’où le renfort occasionnel de voix de femmes, celles de la comédienne Katherine Jenkins pour la diction sur « Perfect Life » et de la chanteuse israélienne Ninet Tayeb sur « Routine » et « Ancestral ».  La courte introduction « First Regret », et son leitmotiv au piano donnent le ton, mélancolique, ensorcelant et mystérieux, d’un voyage qui s’anime soudainement par les dix minutes de « Three Years Older », enchaînant riffs incisifs, harmonies vocales soyeuses, et envolées de l’orgue puis de la guitare. Cette ouverture pour le coup très progressive bascule sur la candeur pop du morceau-titre (entêtante rengaine que n’aurait pas renié Blackfield) avant de s’aventurer en terres plus minimalistes et glacées avec l’electro aérienne de « Perfect Life »  (qui évoque autant la froide élégance de No-Man que l’influence revendiquée du duo écossais électronique Boards Of Canada). Puis déboule « Routine », avec une première partie tout en velours mélodique, bercée par piano, guitares douze cordes, basse lascive et chœurs d’enfants, quelque part entre le Genesis le plus pastoral, la Kate Bush de «All The Love » et la volupté feutrée du Serge Gainsbourg époque Histoire de Melody Nelson.

Les influences de King Crimson ou de l’école de Canterbury se sont estompées par rapport aux deux albums précédents (en témoigne la discrétion des instruments à vent de Theo Travis), mais une partie de l’âme de Porcupine Tree est cette fois de retour, tant sur les guitares floydo-hawaïennes d’un passage de « Home Invasion » que, plus clairement encore, sur la furie métallique du final hallucinant de « Ancestral ». Et si Wilson se permet une parenthèse plus intimiste en solitaire (« Transcience », avec encore une fois une mélodie à tomber), ses musiciens n’ont jamais réservé des échappées aussi époustouflantes que celle des solos que font jaillir Adam Holzman et Guthrie Govan, en particulier sur la fièvre purement instrumentale de « Regret #9 ». La ballade finale « Happy Returns » achève d’injecter des nuances de lumière à cette mélancolie qui jamais ne se complaît dans une noirceur extrême. Avec Hand. Cannot. Erase, Steven Wilson signe sans doute son œuvre la plus aboutie, un disque de rock progressif contemporain qui ne renie rien de l’héritage des seventies mais se frotte intelligemment à la modernité. Et qui, surtout, se révèle au final d’une sidérante beauté.

Frédéric Delâge

North Atlantic Oscillation- The Third Day

North Atlantic Oscillation- The Third Day

Entre pop electro, post-rock et sophistication progressive, les deux premiers albums de North Atlantic Oscillation, Grappling Hooks en 2010 puis Fog Electric deux ans plus tard, avaient dévoilé une belle identité, de celles qui savent réconcilier modernité et imagination. On guettait donc avec intérêt la sortie du troisième épisode des aventures de ce trio d’Edimbourg emmené par le chanteur Sam Healy. Or, non seulement The Third Day ne déçoit pas mais il parvient à mêler le parfum désormais typique de NAO, ces effluves simultanément aériennes, glacées et mélodieuses, à une réjouissante part de renouvellement. Moins acidulées que par le passé – le côté Beach Boys moderne s’est donc un peu estompé-, les mélodies n’en conservent pas moins leur légèreté de bulles de savon, incarnée par le chant monocorde-hypnotique de Healy. Mais elles se frottent aussi à des saisissantes ruptures, de cordes atmosphériques (« The Great Plains ») en air de flûte virevoltant s’insinuant au coeur d’une rengaine electro plutôt dansante (« August »). The Third Day réserve surtout de savoureuses trouvailles : l’instrumental faussement easy-listening « Penrose », façon Orchestral Manœuvres in The Joy, ou encore l’étrangeté spatiale de « A Nice Little Place », sorte de réincarnation contemporaine de « How Dare I Be So Beautiful ? » (mais oui, le passage  de « Supper’s Ready »). Le splendide « Wires », peut-être le sommet du disque, combine une rythmique voluptueuse à la Radiohead et un thème chanté lancinant quand la douceur répétitive qui clôt « Pines Of Eden » évoque le meilleur Mogwai. Entre nuages vaporeux, electro pétillante et boîte à musique cristalline, l’univers de North Atlantic Oscillation séduit, enveloppe, berce et surprend, tour à tour éthéré et tonifiant. Et The Third Day confirme l’immense talent d’un des plus précieux specimens de la génération dite post-progressive.

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Grace for drowning

Steven Wilson- Grace for drowning

La haute estime envers laquelle on tient le sieur Steven Wilson suffisait évidemment à nourrir l’intérêt et la curiosité à l’approche de la sortie, comme toujours avec lui savamment scénarisée sur le net, de ce second album solo.  Mais il faut bien l’avouer : on ne s’attendait pas à saluer la sortie d’un disque aussi colossal (même s’il faut peut-être, comme on verra plus loin, écrire colossal avec un K…).

Dans la nébuleuse musicale qu’ont fait jaillir au fil du temps ses talents multiples (ou son opportunisme carriériste, persifleront ses très prévisibles détracteurs), on pouvait supposer que le paysage était désormais relativement figé : le prog-rock à l’accent métal pour Porcupine Tree, la pop progressive grand public pour Blackfield, une pop plus atmosphérique et expérimentale pour No-Man. Et pour le reste, des projets solo faits sur mesure pour exprimer , comme sur Insurgentes, premier album signé sous son nom il y a près de trois ans, les penchants les plus glacés d’un fondu de musique qui n’a pas écouté dans sa jeunesse que Pink Floyd, mais aussi Cocteau Twins, The Cure ou Joy Division. Or à imaginer une suite d’Insurgentes, fut-elle plus aboutie, on était loin du compte. Certes, la froideur hypnotique de « Index », entre new wave et trip hop à la Massive Attack, renvoie directement à l’atmosphère du disque précédent. Certes, « Track One » avec la sombre lenteur de ses phases successives, est construit comme l’était bon nombre de morceaux de l’opus de 2008. Mais pour le reste, rideau. Grace for drowning place la barre à un autre niveau. Et l’on est tenté de dire encore plus haut. C’est que l’ombre d’un géant nommé King Crimson plane sur cet impressionnant double-album. Et que cette ombre-là, bien loin de plomber l’ensemble, sait au contraire le sublimer par la valeur non seulement des compositions mais aussi, et peut-être surtout, de leur interprétation. Steven Wilson est le premier à l’admettre : il s’est attelé à ce projet solo alors qu’il baignait dans les vieux albums de Crimson, tout occupé à remixer Islands, Lizard et Red.  Cela s’entend, cela transpire, cela hante, cela transcende ce Grace for drawning, intelligemment découpé en deux parties, et en deux disques complémentaires d’une quarantaine de minutes chacun, comme au temps béni des seventies de vinyle, comme à l’heureuse époque des écoutes religieuses qui savaient prendre le temps de la découverte en profondeur.

L’héritage de Lizard est sans conteste celui qui prend le plus d’espace dans l’ombre évoquée plus haut, et pas seulement parce que la trame mélodique chantée de « Raider II », l’ahurissante suite de 23 minutes, est une sœur jumelle, en plus noire et plus torturée, de celle de « Cirkus », le morceau d’ouverture du monument que King Crimson signa en 1970. Wilson le clame haut et fort : sous l’influence directe de ce disque quadragénaire mais toujours avant-gardiste en 2011, il a cette fois cherché à renouer avec l’apport du jazz dans le prog-rock. Non que les accents jazzy aient complètement disparu de la planète progressive : ils restent par exemple omniprésents chez les héritiers de l’école de Canterbury, voire chez certains représentants du Rock In Opposition. Oui, mais en dehors de ces terres principalement instrumentales et underground, les accointances jazz dans le prog moderne disons «mainstream » ont effectivement quasiment disparu. Grace for drowning en est souvent pétri, et de manière magistrale. S’inscrivant donc sans complexe dans le sillage du roi Lézard crimsonien, Wilson a convoqué la virtuosité de pointures du rock instrumentalement exigeant (Tony Levin, Jordan Rudess, Pat Mastelotto, le fidèle flûtiste-saxophoniste Theo Travis etc.) mais aussi celle de musiciens issus carrément de la scène jazz britannique, comme le batteur Nic France ou le guitariste Mike Outram.

La démarche n’est pas qu’intellectuellement intéressante : elle fait positivement jaillir des étincelles, mariant l’eau et le feu sur des merveilles d’intelligence et d’intensité, de puissance brute et de fluidité, comme « Remainder the black dog » (traversé également de la guitare immédiatement reconnaissable d’un certain Steve Hackett) et donc cet extraordinaire « Raider II », dont la densité, la tension, la richesse inouïes ne se dévoilent réellement qu’au fil des écoutes. Pour autant, il serait réducteur (et un brin provoc’…) d’estimer que Wilson a peut-être signé là le meilleur album de King Crimson depuis Red… Car Grace for Drowning porte de manière tout aussi indélébile sa propre marque de fabrique. Or, celle-ci passe aussi par ces petites perles de limpide mélancolie qui, de « Deform to form a star » à « Post card » en passant par le somptueux « Belle de jour », instrumental à la beauté acoustique noire et inquiétante, suffisent à prouver que le créateur de « Where would we be » ou « Lazarus » n’a absolument rien perdu de son formidable ADN mélodique.

Les détracteurs pourront donc continuer à persifler dans le vide, un fait demeure : lorsque Steven Wilson annonçait que Grace for Drowning constituait à ce jour son projet le plus ambitieux, ce n’était pas qu’un argument commercial. Et ne pas considérer ce double-album à la fois héritier du passé et résolument moderne comme l’un des très rares chefs d’œuvre de la musique progressive de ce début de XXIe siècle serait tout simplement le sous-estimer.

Frédéric Delâge

Anathema – We’re here because we’re here

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On avait perdu un peu de vue Anathema, porté quasiment disparu depuis son (déjà) magnifique Natural disaster de 2003. Privé de label (conséquence direct du rachat de Music for nations par Sony et sa cohorte de chefs de produits sourdingues…), le groupe de frères Cavanagh se fit donc discret, et son avenir plus que jamais incertain. Au point qu’on redouta d’avoir à pleurer la disparition injuste et prématurée d’un des meilleurs groupes britanniques de ce début de siècle.

Et puis, Kscope l’ayant pris sous son aile protectrice, Anathema se fendit en 2008 d’un album de relectures acoustiques d’une poignée de ses titres phare : disque intéressant, mais sans plus. Bref, pour ce véritable nouvel épisode, on pouvait légitimement s’attendre à du tout bon. Mais sûrement pas prévoir un tel monument. Les nostalgiques de la période doom- death- metal du groupe ne doivent pas s’encombrer de faux espoirs, le groupe confirme ici qu’il a définitivement tourné la page des voix gutturales et des riffs plombés. Et si son univers demeure sombre et tourmenté, il hante définitivement des contrées plus atmosphériques que cet album magnifie comme jamais. Sœur du batteur John Douglas et désormais considérée comme membre à part entière, Lee Douglas seconde souvent Vincent Cavanagh au chant, et toujours pour le meilleur. Et puis il y a cette production léchée qui a bénéficié au final du mixage du sieur Steven Wilson (toujours dans les bons coups…), ce qui appuie par endroits intelligemment le cousinage d’inspiration et de couleurs musicales avec Porcupine Tree.

Mais au-delà d’un son puissant, clair et subtil, ce sont bien les qualités intrinsèques, la profondeur et la beauté des compositions d’Anathema qui font de ce huitième album du groupe une totale et éclatante réussite. Dix titres et pas une seule seconde à jeter, avec cette présence, ténébreuse et nostalgique, en fil conducteur. Envoûtant et répétitif (« Summernight horizon », « Everything »), d’un raffinement romantique et aérien bouleversant (« Dreaming night »), épique et mélancolique (« A simple mistake »),  mêlant simplicité, puissance, intensité, crescendo aussi minimalistes que prenants, ambiances éthérées et sens aigu de ces mélodies toute de beauté noire et planante, Anathema varie majestueusement les plaisirs, porté par une inspiration de haute voltige. Laquelle en fait clairement, à l’instar d’autres surdoués tels Opeth ou Oceansize, l’un des fers de lance de cette post-progressive à la fois digne héritière du passé mais dans le même temps inventive, originale, et capable de parler au cœur autant qu’à l’esprit.

Frédéric Delâge

North Atlantic Oscillation – Grappling hooks

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Le saviez-vous, bande de rockers incultes ? L’oscillation nord-atlantique, c’est le nom qu’on donne à l’indice mesurant la différence de pression atmosphérique entre la dépression islandaise et l’anticyclone des Açores. En gros, il s’agit d’une histoire de chaud et de froid, de saisissants contrastes : voilà qui sied parfaitement à la musique que pratique North Atlantic Oscillation.

Ce LP inaugural, déjà salué outre manche par les louanges aussi mérités qu’enthousiastes de la presse spécialisée, appartient à cette race plutôt peu répandue des premiers albums à la fois originaux, maîtrisés, passionnants, imprimant d’emblée la marque d’un groupe porteur certes d’un héritage pluriel mais surtout d’une identité, d’un charme et d’une séduction qui n’appartient qu’à lui. Imaginez un kaléïdoscope étonnant où tournoient une sorte de Pink Floyd du XXIe siècle, aérien et inventif, des choeurs à la Brian Wilson, des mélodies accrocheuses sans être aguicheuses, l’intelligence sophistiquée -pas trop mais juste ce qu’il faut- d’une électro pop ultra-moderne… De Tortoise à Tangerine Dream, de Chick Corea aux Flaming Lips, de Steve Reich à Blur, la diversité des infuences revendiquées par les Ecossais Sam Healy et Ben Martin, les deux principaux responsables de NAO, en dit suffisamment long sur leur hauteur d’inspiration et leur ouverture d’esprit. L’écoute de ce Grappling Hooks révèle qu’au-delà de ses bonnes intentions, cette oscillation de l’Atlantique nord a surtout la belle faculté de tisser une musique hypnotique, à la fois sensuelle et cérébrale, sensible et percutante, pleine de contrastes, de surprises et pourtant fluide. Et qui sait atteindre de vrais sommets comme sur les 7 minutes du magnifique « Ritual », l’un des titres phare d’un album par ailleurs sans aucune faute de goût ni remplissage. Courtisé par bon nombre de labels, le groupe a finalement choisi Kscope et y prend donc place aux côtés de No Man, Anekdoten ou Anathema, dans une collection de talents majuscules qui mériteraient une bien plus large reconnaissance. Mais pour North Atlantic Oscillation, l’aventure ne fait que commencer. Et le premier chapitre est si passionnant qu’il semble réellement riche de promesses…

Frédéric Delâge

Anekdoten – Chapters

Anekdoten - Chapters

Il est des rétrospectives mineures et dispensables, et d’autres qui, au contraire, savent condenser la substantifique moelle d’un répertoire pour s’imposer comme le guide quasi-idéal à l’intention des néophytes. Ce Chapters, qui revient sur plus de quinze ans de la carrière des Suédois d’Anekdoten (de 1993 à 2009) fait clairement partie de la seconde catégorie.

On a souvent décrit Anekdoten comme l’un des fils modernes de King Crimson, un rejeton plutôt doué, à la ténébreuse inspiration nordique mais rarement pris pour davantage qu’un simple second couteau, fut-il brillant, de la face sombre de la progressive moderne. Il est vrai que le groupe aime dresser autour de ses noires mélopées des murs de mellotron et emprunter les contours majestueux d’un lyrisme tourmenté forcément héritier du mythique premier album du roi pourpre. Et l’on pense à l’inévitable maître Fripp au fil de certaines dissonances guitaristiques particulièrement acides. Pour autant, Anekdoten n’est absolument pas un clone, ni même un héritier vraiment fidèle tant son univers sait se nourrir d’autres influences gothiques ou/et glaciales, jusqu’à Joy Division. Et tant, au final, il sait se révéler tout à fait personnel, et pour tout dire vraiment unique. L’étiquette progressive accolée au groupe doit ainsi beaucoup plus à cette liberté, à ce tempérament lyrique et mystérieux qu’à de supposées grandes envolées instrumentales. Car il n’y a rien de franchement spectaculaire, ou même de vraiment virtuose dans la musique d’Anekdoten, qui relève plutôt d’un sombre impressionnisme, insidieux, impalpable, lequel finit par envelopper presque discrètement, mais avec ô combien d’intensité, de son charme à la fois mélancolique et sulfureux, à l’image du style vocal de Nicklas Barker, sans doute plus proche d’un Robert Smith que d’un Greg Lake. De démos des nineties (parfois plus denses que les versions finales) jusqu’aux meilleurs titres des disques les plus récents, ce double-album rétrospectif, qui vient saluer l’arrivée du groupe chez l’excellent label KScope, est une aubaine en attendant la sortie prochaine d’un nouveau chapitre de l’histoire…

 

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Insurgentes

Steven Wilson- Insurgentes

Il faut croire que les carrières de Porcupine Tree, No-Man ou Blackfield, sans parler de ses nombreux projets parallèles de producteur ou remixeur, ne suffisaient plus à la voracité créatrice de Steven Wilson. Et c’est peu dire qu’après le relatif succès commercial (pas trop tôt !) de  » Fear of a blank planet », dernier trésor en date de l’arbre porc-épic, la sortie de ce premier album solo du jardinier en chef suscitait impatience et curiosité, bien aiguisées par des annonces et extraits distillés au compte-goutte sur son site officiel.

Comme prévu, un soin extrême a été apporté à l’emballage, digi-pack luxueux, livret conséquent, seconde galette DVD avec la version de l’album en 5.1 et dix-huit minutes d’extraits d’un film à venir signé Lasse Hoile. Mais si notre désormais pourfendeur des Ipods (regardez le film pour comprendre) reste viscéralement attaché au bel objet que devrait rester tout album digne de ce nom, l’essentiel est toujours le contenu. Or, celui-ci confirme ce que suggère le beau flacon. « Insurgentes » révèle une beauté noire, très noire par laquelle la musique solo de Wilson exprime finalement un curieux paradoxe : voilà un disque qui porte incontestablement sa marque de fabrique, désormais reconnaissable entre mille, mais qui réussit simultanément à se démarquer sensiblement de celle de ses groupes habituels. « Insurgentes » a été pensé, imaginé au fil des voyages de son géniteur, partiellement enregistré au Mexique, aux Etats-Unis ou au Japon. Seulement, c’est aussi musicalement que ce disque-là dévoile une âme nomade tout en imposant une cohérence, une même couleur d’ensemble. Et celle-ci n’est vraiment pas rose. Encore plus sombre, donc, qu’à l’accoutumée, un rien moins complexe dans ses articulations mais toujours très sophistiquée, et portée par une production ultra-léchée, la musique d' »Insurgentes » s’abreuve aux multiples sources des influences majeures de son sorcier. Toutes sont malaxées, mélangées, transcendées, du progressif floydien à une froideur presque new-wave, voire indus, en passant par l’ambiant, l’électro, des digressions orchestrales, la pop la plus intimiste et un singulier psychédélisme des temps modernes, le tout servi par des musiciens de la trempe de Tony Levin, Gavin Harrison ou Jordan Rudess.

« Harmony Korine », titre d’ouverture idéal, déploie des arpèges en porc-épic, entrée en matière aérienne, immédiate, presque rassurante. Mais la suite ne caresse pas forcément dans le sens du poil. Qu’il s’agisse de la noirceur hypnotique et obsédante de « Salvaging » ou des ambiances glaciales de « Veneno para las hadas » (qui évoque un peu, pour les connaisseurs de Porcupine Tree, une digression minimaliste et désenchantée de « The sky moves sideways »). Et puis, il y a ces montées de sève angoissantes, ces menaçants bouillonnements électriques, comme autant de nuées d’insectes malfaisants, que l’on retrouve, sous différentes incarnations, au bout des routes d’ « Abandoner », de « Salvaging » ou de « Get all your deserves », quand la sauvagerie savante de la guitare de « No twilight within the courts of run », sans conteste l’un des sommets du disque, triture un improbable blues psychédélique et crimsonien, finalement noyé par le piano céleste et scintillant de Jordan Rudess.

Que pourrait-on vraiment reprocher à Steven Wilson sinon d’avoir fermé cette fois la fenêtre à tout trait de lumière, hormis ceux, mais seulement en clair-obscur, de la pop plus directe de « Only Child » ou des élans aériens du magnifique « Significant other », dont la mélancolie se teinte d’une énergie un poil plus positive, typique du prog tel que le manie Porcupine Tree ? Pour le reste, tout le reste, Insurgentes se révèle tout de noir vêtu, tel un rebelle exigeant se nourrissant de la morosité extrême d’une époque pour en extirper une inquiétante et somptueuse poésie.

Frédéric Delâge