Amplifier- Mystoria

« Avertissement : contient du pur rock ». Le sticker accolé sur la pochette de son cinquième album confirme qu’Amplifier n’aime pas les étiquettes, du moins au sens figuré. Conceptuel et ambitieux (bref, très progressif) pour The Octopus en 2011, le groupe mancunien s’était fait plus mélodique et léger pour Echo Street deux ans plus tard. L’évolution perpétuelle continue et l’autocollant préventif de Mystoria ne ment pas : cette fois, la bande à Sel Balamir augmente considérablement la dose de « pur rock » pour servir une demi-douzaine de morceaux carrément rentre-dedans, sans doute plus conventionnels dans la forme mais pas toujours moins réjouissants sur le fond. Certains se font vite lassants (« Cat’s Cradle »), d’autres expriment une puissance racée, immédiatement jouissive, durablement addictive (« Bride »). Amplifier apparaît à cet égard comme le digne successeur des Cardiacs et autres Oceansize, seigneurs disparus de l’intelligence explosive (Mystoria a d’ailleurs été enregistré dans le studio gallois qui avait vu naître Frames, chef d’œuvre signé en 2007 par un Oceansize dont le guitariste Steve Durose n’a pas rejoint Amplifier par hasard).

Pour autant, s’il l’a maîtrise magistralement, Amplifier est loin de se contenter de la simple «pureté » d’un rock efficace et direct. Et pour une bonne moitié, Mystoria est régulièrement rattrapé par des accents plus lyriques et/ou alambiqués. Cela démarre dès « Magic Carpet », instrumental d’ouverture au carrefour des meilleurs Rush et Ozric Tentacles, ça continue avec la space-pop du décapant « Open Up », la frénésie déjantée, façon Gong ou Hawkwind post-punk, de « OMG », le crescendo stellaire du final de « Darth Vader »… A la délicatesse feutrée de « Crystal Mountain », succède le déferlement final de « Crystal Anthem », digne apothéose de ce voyage au pays d’un certain « nu-prog », électrique et éclectique, dont Amplifier, bien au-delà des étiquettes, s’impose comme le plus classieux des pourvoyeurs.

Frédéric Delâge

Oceansize- Self preserved as the bodies float up

Oceansize- Self preserved while the bodies float up

Pas facile de donner un successeur à un monument… Il y a trois ans, Oceansize avait bâti une cathédrale, majestueuse et vertigineuse : Frames, troisième album du groupe de Manchester, s’était révélé comme un des albums les plus envoûtants entendus ces dernières années, d’un lyrisme froid et audacieux, atmosphérique et métallique, incroyablement prenant et inspiré.

Mais pas plus qu’elle ne goûte les étiquettes post-rock ou new-prog dont d’aucuns veulent l’affubler (pas forcément à mauvais escient, d’ailleurs…), la bande à Mike Vennart n’est du genre à creuser paresseusement le même sillon. N’avait-elle pas d’emblée tourné le dos aux planeries néo-floydiennes qui lui avait pourtant construit un début de renommée dès 2005 avec le carrément sublime « Music for a nurse », choisi pour illustrer une pub Orange (comme on donne de la confiture aux cochons….) ? Aussi, après un EP relativement quelconque l’an passé, ce quatrième véritable opus à l’improbable titre était d’autant plus attendu au tournant que le groupe avait prévenu qu’il risquait de surprendre… Effectivement, la violence brutale du premier titre, « Part Cardiac », sorte de « Helter skelter » post-rock, a de quoi décontenancer, voire dérouter certains. En fait, là où Frames déployait une cohérence captivante par-delà la diversité de ses tableaux, que ces derniers soient rentre-dedans ou contemplatifs, Self preserved… semble constamment passer du coq à l’âne sans vrai fil conducteur, si ce n’est celui de surprendre pour surprendre, avec donc un côté artificiel un petit peu déplaisant. Sans compter qu’Oceansize renoue avec des errements ponctuels déjà présents sur ses deux premiers disques, en proposant quelques morceaux un brin ennuyeux et vite oubliés (« Randoms » et « Pine », on en a vite fait le tour…). Maintenant qu’on a dit ça, et comme on n’est jamais si sévères qu’avec les surdoués,  ajoutons vite qu’Oceansize reste un groupe qui plane bien au-dessus de la moyenne, capable d’exprimer sa grande classe y compris sur un album mineur.

C’est encore une évidence sur des titres à l’énergie explosive et heurtée comme « Superimposer » et surtout l’épatant « It’s my tail and I’ll chase it if I want to » ( !!!), sans oublier, dans un autre registre, l’aérien « A Penny’s weight » qui sonne presque comme du Robert Wyatt en apesanteur… Reste qu’en dépit de ses efforts pour se détourner du chemin qu’il s’est lui-même tracé, c’est bien lorsqu’il renoue avec un certain lyrisme et des morceaux un poil plus longs (entre 8 et 9 minutes) qu’Oceansize renoue en même temps avec l’intensité maximale : « Oscar’s acceptance speech » et plus encore le splendide « Silent/ transparent » -qui vaut à lui seul l’acquisition du disque- s’imposent ainsi comme de nouveaux morceaux de bravoure, d’une ultra-moderne beauté, d’une mélancolique puissance. Preuve que ce groupe-là, pour peu qu’il échappe aux postures et aux gonflements de tête, et laisse s’exprimer son intelligence naturelle, reste encore à même de livrer des merveilles de l’acabit de Frames, grand album, très grand album des années 2000.

NB : depuis l’écriture de cette chronique fin 2010, le groupe a malheureusement splitté. Parfois, ce sont effectivement les meilleurs qui s’en vont…

Frédéric Delâge