Peter Gabriel – Peter Gabriel (Melt)

Peter Gabriel- Melt

Le début des années 80 voit Peter Gabriel, le musicien et le compositeur, bouleverser sa manière de faire, au fil de changements où le rôle de musiques ancestrales le dispute à celui de technologies ultra-modernes. Or c’est bien cette inattendue complémentarité entre deux univers qui va désormais nourrir les innovations de l’insatiable chercheur qu’a toujours été l’ex-chanteur de Genesis.

Une nuit, en cherchant une station radio, Gabriel entend par hasard le morceau d’un groupe africain. Il est sidéré par la richesse émotionnelle des rythmes de cette musique. Dès lors,  l’idée fait peu à peu son chemin, celle d’une utilisation (essentiellement rythmique) des musiques non occidentales alliée à des recherches sonores s’appuyant sur les toutes dernières possibilités technologiques. Avec l’aide de Larry Fast, déjà auteur d’albums électroniques sous le nom de Synergy, Peter Gabriel commence à utiliser l’ordinateur dans le processus de composition. En privilégiant désormais une approche d’abord rythmique. Il est l’un des premiers à recourir massivement à l’échantillonneur ou au sampler, pousse l’expérimentation jusqu’à échantillonner le bruit d’une bouteille de lait qui se casse. Il va même jusqu’à désaccorder légèrement des synthétiseurs pour rendre leurs harmonies moins froidement parfaites et donc, au final, plus «humaines»… Ces bidouillages technologiques, cette nouvelle manière de composer et cet intérêt nouveau pour ce que l’on ne nomme pas encore «world music» vont constituer le socle de la musique de son troisième album solo, paru en juin 1980 et produit par Steve Lilywhite. Entouré de ses «fidèles» (Larry Fast, Tony Levin, Jerry Marotta, auxquels vient de se joindre l’ex guitariste de Random Hold, David Rhodes), mais aussi d’invités prestigieux comme Kate Bush, Dave Gregory (XTC), Paul Weller (The Jam), Robert Fripp ou… Phil Collins, Peter Gabriel délivre ici son album le plus personnel jusque là. Dès les premières secondes, on est plongé en terre étrangère, au cœur d’un «jamais entendu». Un rythme halluciné, à la fois froid, hypnotique mais étrangement prenant, s’empare de l’atmosphère : c’est «Intruder», murmure mi menaçant mi complice d’un cambrioleur, et surtout premier saut majuscule dans l’inconnu, avec ce satané son de batterie (Collins aux baguettes), un son coupant, direct, marque de fabrique de l’album entier et autour duquel tout bruit de cymbales a été volontairement proscrit.

De bout en bout, ce disque surprend et séduit à la même seconde, enchaînant les temps forts : les sombres «No Self-Control» et «I Don’t Remember», le sublime «Family Snapshot» (inspiré par l’histoire du meurtrier de George Wallace, gouverneur de l’Alabama), la mélodie enjouée de «Games without Frontiers» (dont le texte tourne en dérision le nationalisme à partir d’un jeu télévisé bien connu) et bien entendu l’hymne anti-apartheid dédié à Steven Biko, militant noir assassiné par la police sud-africaine en 1977, futur «classique» entre tous. Entre sonorités bizarroïdes, batterie extraterrestre, rythmes ancestraux et mélodies particulièrement directes et incisives, la magie opère comme jamais. Album clef du début des eighties, le troisième disque solo de Peter Gabriel reste aujourd’hui d’une étonnante modernité. Trente ans après, il n’a rien perdu de sa fraîcheur, de sa formidable énergie. Mais à l’époque, les dirigeants d’Atlantic, maison de disques du Gab’ pour le marché américain, ne l’apprécient guère… L’un d’eux lâche même une expression éloquente : «suicide commercial». En fait de «suicide» (Mercury aura l’intelligence de prendre le relais aussitôt), l’album va connaître un succès plus qu’honorable : ses ventes équivaudront au double de celles du disque précédent et le single «Games Without Frontiers» atteindra la quatrième place des charts européens.

Mais surtout, ce PG III (surnommé « Melt » en raison de ce visage qui fond sur la pochette signée Hipgnosis) marque donc l’avènement d’une musique entièrement originale, transcendant ses diverses influences. Peter Gabriel vient en somme d’inventer là sa propre « musique progressive », même si, vus l’époque et l’aspect de prime abord glacial du son concocté, on peut plus facilement évoquer une sorte de «new wave» toute personnelle… A partir de là, l’intérêt de Peter Gabriel pour la « world music » et le mélange des cultures musicales va se faire croissant. Et rien ne sera plus jamais comme avant…

Frédéric Delâge

Genesis – 1970-1975 (coffret)

Genesis – 1970-1975 (coffret)

Ainsi, Genesis nous avait gardé le meilleur pour la fin… et c’était le début.
Si la parution, il y a déjà de longs mois, des coffrets respectivement consacrés aux périodes « 1976-1982 » et « 1983-1997 » avait permis de savourer comme jamais la substantifique moëlle des albums des années Collins (« Wind & Wuthering » et « Duke » restant sans doute les deux disques ayant le plus bénéficié du remix), qu’allait nous réserver le nouveau traitement des joyaux antiques de l’ère Gabriel ?
La réponse se révèle aussi évidente qu’était fébrile l’attente : c’est une restauration non seulement efficace mais surtout intelligente et pour tout dire enthousiasmante qui résulte du travail mené sur les pistes originales par le producteur Nick Davis (sous le contrôle, et avec la bénédiction, des membres du groupe y compris Peter Gabriel). Evidemment, ce coffret vaut aussi en partie pour le CD d’inédits (du moins sur album officiels) avec notamment la présence des quatre morceaux enregistrés début 1970 pour… un documentaire sur le peintre Mick Jackson. On y découvre le Genesis pré-« Trespass », un Genesis qui se cherche encore mais commence à se trouver, s’écartant des sucreries pop du premier album pour embrasser des terres plus audacieuses, avec les squelettes de futurs morceaux de bravoure (des parties de « The Musical Box », « Looking for someone », « The fountain of Salmacis », la mélodie de « Anyway »…).
Outre ce document à l’intérêt d’abord historique, l’un des mérites du coffret est aussi, et comment, de proposer en bonus DVD la quasi intégralité des documents filmés de l’époque, bien connus des fans depuis quelques années, mais qu’il était grand temps de publier enfin de manière officielle (le concert de Shepperton -tournée Selling England…, en 1974-, le passage de Genesis à « Pop 2 » -1972- ou dans l’émission « Melody » -1974- et aussi, last but not least, l’intégralité des diapositives du show The Lamb lies down on Broadway, lesquelles permettent de se replonger comme jamais dans l’histoire ce double-album concept en suivant la trame d’un film longtemps rêvé par Gabriel mais qui n’aura jamais existé …).
Seulement, ces petits trésors exhumés tiennent presque de l’anecdotique au regard du remarquable travail de re-masterisation mené sur chaque album. On ne reviendra pas ici sur la valeur intrinsèque de ce rock de complexité limpide, de ces petites symphonies baroques et captivantes, de ces pierres angulaires de la progressive british des seventies, maintes fois copiées et jamais égalées.
Simplement, -et là, il convient vraiment d’insister, la « plus value » sonore est tout bonnement in-cre-di-beul ! En utilisant les bandes multi-pistes originales pour ciseler de nouveaux mix, Nick Davis a redonné une nouvelle jeunesse à ces morceaux auquel le traitement sonore de l’époque, tant pour des raisons de moyens techniques que de temps, ne rendait pas toujours justice. Le son gagne en clarté, des parties instrumentales jusqu’ici imperceptibles se font jour, la batterie (ah, ce Collins-là) et les performances vocales (un ange repasse….) sont enfin pleinement restituées.
Les heureux possesseurs du matériel permettant d’écouter les versions 5 .1 de chaque album seront comblés mais n’auront pas, fort heureusement, le monopole de la félicité : même avec un lecteur tout bête, les nouveaux CD permettent de redécouvrir ces disques au fil d’une puissance et d’une limpidité de tous les instants.

Est-ce à dire que tout est parfait ? Certainement pas. Inévitablement, le « mixeur » Nick Davis a dû faire des choix. Le plus souvent judicieux. Mais pas toujours. Dans un louable souci de rééquilibrer toutes les parties instrumentales et vocales, de rares passages peuvent ainsi heurter l’oreille des aficionados : le clavier trop en retrait sur le final de « The musical box » (dans la version originale, il écrase l’ensemble mais c’est précisément ça qui est bon…), la flûte qui s’efface sur celui de « The Lamia »… Mais soyons clair : ces menues réserves ne doivent certainement pas suffire à vous faire bouder le plaisir, majuscule, de (re)découvrir en version restaurée ces chefs d’œuvre absolus.

De « Trespass » à « The Lamb lies down on Broadway », le meilleur Genesis est de retour et s’offre pour le nouveau siècle une salutaire cure de Genèse…

Frédéric Delâge