CONCERT DE STEVEN WILSON AU TRIANON (Paris, 8 mars 2013)

Steven Wilson au Trianon (Paris, 8 mars 2013) Photo : Serge Llorente

Steven Wilson l’avait admis dans l’après-midi : il n’était pas même au courant que ce 8 mars marquait la journée de la femme… Il faut dire que le public du Trianon, au sein duquel trône au premier balcon l’ami Christian Décamps (et fils), est à 80% composé de mélomanes mâles, comme une preuve supplémentaire qu’on est bien au cœur d’un authentique concert de rock progressif… Intro attendue, mais ô combien ébouriffante, « Luminol », déjà joué sur la précédente tournée en avant-première de l’album à venir, impose d’emblée le souffle épique d’un rare modernisme seventies, maîtrisant avec la même dextérité la forme (la virtuosité d’un vrai groupe) que le fond (la cohérence et la profondeur des compositions). Lorsque SW & band enchaîne avec « Drive home », on pense un instant qu’il va nous servir sur un plateau l’intégralité du nouvel album, du «Luminol » d’ouverture au morceau-titre final. Mais non, si aucun titre du Corbeau 2013 ne sera ce soir-là oublié, la set-list s’échappe régulièrement du côté des deux premiers albums solo, alternant intelligemment les morceaux plus concis (« Postcard », « Deform to form a star », « Insurgentes »…) et les longues fresques (y compris le ténébreux « Raider II », juste amputé de son decrescendo final).

Le fameux rideau entre public et scène, qui marquait la première demi-heure des concerts de 2012, tombe cette fois provisoirement au beau milieu du set, projetant un kaléidoscope d’horloges dont les aiguilles folles s’accélèrent comme s’emballe  la fuite du temps. Mais ce n’est pas « Time flies » qui suit, mais bien « The watchmaker », avec cette extraordinaire partie centrale hypnotique, limpide et sautillante, où la musique de Wilson et de son groupe, bien que contant de sinistres histoires de fantôme, n’a jamais semblé si radieuse, reflétant une lumière, une lumière étrange et mystérieuse, vaguement inquiétante, mais une lumière…

Pieds nus caressant les vibrations de la scène, longs cheveux lisses d’ados quadragénaire balayant l’air et son visage, l’enfant sauvage Steven Wilson resplendit, et l’émotion se fait poignante, lorsque s’illumine l’intimisme gothique du titre « The raven that refused to sing », actionnant inévitablement, au-delà de la splendide animation qui lui sert d’illustration vidéo, les serrements de cœur des disparitions ou séparations douloureuses. Le rappel enfonce le clou. Surprise, Wilson se permet de revenir au répertoire de Porcupine Tree, pour un retour d’autant plus légitime qu’il date de l’époque où il incarnait le groupe à lui seul : « Radioactive Toy », final parfait d’un concert sans cesse sur le fil ténu d’un singulier équilibre entre diabolique cohérence et générosité nue, orfèvrerie instrumentale et émotion simplement pénétrante…

Chronique de The Raven that refused to sing

Photos du concert du Trianon (Serge Llorente)

Frédéric Delâge

Touch – Touch

Touch- 1969 album

Comme son seul nom l’indique, le rock progressif ne s’est pas fait en un jour. Et s’il est généralement admis que sa maturation s’est opérée quelque part entre le détonateur Sgt Pepper’s de 1967 et le révélateur In the court of the Crimson King de 1969, avec entre les deux de valeureux et brillants pionniers nommés Procol Harum, Moody Blues, Soft Machine, Pink Floyd, The Nice ou encore Renaissance, l’histoire supposée officielle a peut-être oublié de retenir également des défricheurs  moins voyants mais non moins méritants. Touch, dont l’incontournable label Esoteric Recordings nous fait le bonheur de rééditer l’unique album, est de ces aventuriers injustement oubliés. Dans un genre dont les principaux inventeurs sont quasiment tous anglais, on ne s’attend certes pas à devoir ajouter à la « short-list » des grands éclaireurs un groupe américain aujourd’hui inconnu. Et pourtant…

L’histoire de Touch se confond en bonne partie avec celle de son claviériste et principal compositeur Don Gallucci, lequel a connu en 1963 dès l’âge de 15 ans une gloire précoce au sein des Kingsmen, avec une reprise fameuse du morceau « Louie, Louie ». Revenu au lycée, Gallucci monte Don & The Goodtimes, un groupe qui va bientôt se muer en Touch, lorsqu’il délaisse sa pop gentillette pour des voies plus aventureuses dans le sillage du psychédélisme et de l’acid rock de cette fin de décennie. Le groupe s’établit à Los Angeles et commence à travailler sur d’ambitieuses fresques psychédéliques qu’il va mettre en boîte en 1968, sous la houlette du producteur Gene Shiveley, aux studios Sunset Sound. « Ce disque a été conçu comme une sorte de quête spirituelle, son but était de permettre à l’auditeur de modifier son état de conscience en passant non par la méditation ou la drogue, mais par la musique », confiera Don Gallucci beaucoup plus tard. L’ambition du projet ne passe pas inaperçue lors de son enregistrement et de nombreux curieux se pressent alors aux studios Sunset Sound, dont certains très prestigieux comme Grace Slick (du Jefferson Airplane) ou même Jimi Hendrix et Mick Jagger. A sa sortie début 1969, l’album de Touch reçoit un très bon accueil critique, des deux côtés de l’Atlantique, et tout particulièrement dans le cercle des musiciens rock. Kerry Livgren, futur membre de Kansas, et des groupes anglais comme Yes ou Uriah Heep le citeront plus tard comme l’une des influences majeures de leurs débuts.

A l’écoute des sept titres de cette pépite oubliée, on comprend aisément pourquoi : le psychédélisme bouillonnant de Touch ne lorgne jamais réellement sur des influences typiquement américaines. Mais se permet de folles digressions mêlant beat, jazz, folk, et musique classique, dessinant en creux les chemins qu’emprunteront bientôt les maîtres du prog-rock. C’est parfois un peu bordélique (le titre introductif « We feel fine », peut-être le plus faiblard) mais le plus souvent délicieusement inventif et audacieux, tant sur des formats de moins de 5 minutes (le délicat « Friendly birds », le groovy « Down at Circe’s space ») que sur des constructions psyché/proto-prog flirtant avec les dix minutes quand elles ne les dépassent pas (« The spiritual death of Howard Greer », « Seventy five »). Le psychédélisme imaginatif et fertile de Touch sait ainsi manier le cosmique et le délicat, enchaîner guitares acides et notes de piano classique ou d’orgues solennels, alterner des passages aux couleurs beatlessiennes ou carrément jazz, réserver de savoureuses accalmies pour mieux accélérer en frénétique folie électrique. Au-delà de l’évidente valeur historique du disque, sa musique reste ainsi à redécouvrir d’abord parce qu’elle se révèle souvent enthousiasmante, par cette inventité fraîche et débridée typique d’une époque décidément particulièrement inspirée. Don Gallucci ayant refusé de faire tourner son groupe après la parution de l’album (sous le prétexte que la complexité de sa musique était impossible à recréer sur scène), celui-ci sera vite lâché par les maisons de disques, ce qui précipitera immédiatement sa fin (Gallucci deviendra producteur, notamment du « Funhouse » des Stooges).

La réédition d’Esoteric Recordings n’en est que plus pertinente d’autant que, fidèle à ses bonnes habitudes, le label a ajouté à l’œuvre originelle une demi-dizaine de bonus, dont trois démos de 1968 et un titre resté inédit, « Blue feeling », dont les presque 12 minutes de pop cosmique n’auraient pas dépareillé sur l’album. Le dernier inédit proposé, « The second coming of Suzanne »( !), initialement destiné à un film surréaliste, est postérieur au groupe puisqu’il date de 1973 : on y retrouve Gallucci et Joey Newman, le guitariste de Touch, flanqués de trois nouveaux musiciens pour un instrumental qui a cette fois bel et bien les deux pieds dans le prog-rock, tout particulièrement dans une deuxième moitié assez sombre et torturée évoquant les noirs labyrinthes de King Crimson voire de Van der Graaf Generator. Raison de plus pour ne pas passer à côté de cette indispensable et précieuse réédition…

 

Frédéric Delâge

Jethro Tull’s Ian Anderson – Thick as brick 2

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Faire la suite de Thick as a brick, le monument donné au rock progressif par Jethro Tull en l’an de grâce 1972 ! Le pari de Ian Anderson semblait si osé, pour ne pas dire franchement casse-gueule, qu’il aura au départ suscité, y compris chez les fans, sans doute plus de craintes que d’espérances. D’autant qu’un tel retour vers le passé a longtemps rebuté l’auteur de « Living in the past », malgré moult propositions et suggestions en ce sens. Il faut croire que Derek Schulman, l’ex-membre de Gentle Giant, aujourd’hui producteur avisé, se sera montré plus convaincant lorsqu’il suggéra à son tour au leader-chanteur-flûtiste-compositeur de Jethro Tull de faire jaillir du neuf en puisant directement dans l’héritage de ce bon vieux Thick as brick.

Cette fois, Ian Anderson s’est donc laissé convaincre. Habité d’abord par une envie aussi cérébrale que ludique : celle d’explorer le champ des possibles pour imaginer le destin du personnage central du disque originel : le sieur Gerald Bostock, ce gamin fictif présenté sur la mythique pochette de l’album de 1972 comme l’auteur de 8 ans du poème « Thick as brick ». Et voilà comment ce TAAB 2, (pour reprendre l’acronyme mis en exergue sur la pochette), malicieusement sous-titré « whatever happened to Gerald Bostock ? »,  invente plusieurs vies au garnement imaginaire : Gerald banquier, Gerald SDF, Gerald militaire, Gerald choriste. Ou tout simplement Gerald monsieur tout le monde, ce Gerald ordinaire vers lequel semble d’abord aller la sympathie d’un Anderson qui, manifestement, s’est beaucoup amusé dans l’affaire. Et n’a bien sûr pas manqué l’occasion de dépoussiérer le concept de son bébé quadragénaire: le St-Cleve Chronicle, le délirant journal créé de toutes pièces par Jethro Tull pour la pochette du vinyle d’époque, est désormais un site internet non moins facétieux, à la fois consultable sur la pochette du CD mais aussi en ligne (stcleve.com). Quant à Gerald Bostock, qui avouait 8 ans en 1972, il porte en 2012 ses cinquante printemps car… ses parents avaient menti de deux ans sur son âge réel lors du concours de poème initialement remporté (avant disqualification) par son « Thick as a brick »…

Si ce TAAB 2 n’est donc, comme son illustre aîné, pas dénué d’un humour à l’absurdité toute britannique, il s’en détache au moins par un aspect aussi essentiel sur la forme qu’il se révèle mineur sur le fond : il n’est pas signé officiellement de Jethro Tull. Même s’il rappelle opportunément, sur la pochette, de quel groupe il reste l’éternel leader, Ian Anderson s’est sans doute enlevé un peu de pression en se parant artificiellement des atours du projet solo. Et donc en ne conviant ni le guitariste Martin Barre (seul autre musicien du Tull de 1972 encore membre officiel du groupe) ni le batteur Doane Perry. Musicalement, la différence ne saute pas aux oreilles, non seulement parce que l’excellent jeune guitariste Florian Opahle et le batteur Scott Hammond n’ont pas grand chose à envier aux doigtés de leurs aînés, mais aussi parce que les deux autres musiciens, le bassiste David Goodier et le claviériste John O’Hara, sont précisément membres de la dernière mouture de Jethro Tull : bref, même si les quatre compagnons actuels d’Anderson étaient en 1972 ou très jeunes ou pas encore nés, c’est bel et bien un Jethro Tull contemporain qui ne dit pas son nom qui s’apprête à enchaîner sur scène en 2012 (trois dates en France) le Thick as a brick originel (dans son intégralité pour la première fois sur scène depuis 40 ans) et son lointain successeur.

Lointain ?  Oui et non. Oui, parce qu’hormis une poignée de clins d’œil (l’intro du disque, le début de « Old school song » et surtout les ultimes secondes où revient –enfin !- une certaine mémorable mélodie), ce TAAB 2 a l’intelligence de ne pas convoquer explicitement le fantôme de son prestigieux ancêtre. Certes moins intense, et sans doute moins fluide (on sent parfois que c’est la musique qui a dû pour l’essentiel s’adapter aux paroles et non l’inverse), il obéit à une logique, et à un temps, qui ne peuvent soutenir la comparaison avec un classique incontournable du début des seventies. Pour autant, on reste très loin du ratage piteux que d’aucuns pouvaient redouter ou même imprudemment prédire. Parce que Thick as a brick 2 réussit d’évidence à s’inscrire dans la tradition du meilleur Jethro Tull sans exhaler la moindre odeur de renfermé. En vérité, au-delà de son architecture tortueuse, celle d’un concept-album proposant rien moins que 54 minutes de musique quasi ininterrompue (à la manière  de son inspirateur direct mais aussi du délicieusement extrémiste A Passion Play de 1973), TAAB 2 renoue musicalement bien davantage avec les heures plus délicates et plus folky de Minstrel in the gallery ou de Heavy horses. Et l’on retrouve avec un plaisir intact, forcément décuplé au fil des écoutes, la vigueur raffinée de ce rock baroque, nourri au folk british, au classique, à ces influences qui transpirent dans l’éternelle inspiration mélodique de maître Anderson.

Et puis, tout le long, il y a cet authentique cachet «Tull seventies » clairement revendiqué (même si les puristes du son vintage pourront peut-être reprocher le côté un poil trop propre de la production de Ian Anderson) : une tonalité majoritairement acoustique, une place de choix pour l’orgue hammond, de régulières alternances entre de délicates parties chantées et des passages instrumentaux à l’énergie tarabiscotée. Le tout est parfaitement mis en valeur par le mixage de Steven Wilson, sorcier du prog moderne comme de celui d’antan. Finalement, si l’on peut toujours disserter sur ce qu’est devenu ce brave Gerald Bostock, on connaît au moins le sort réservé à la suite de Thick as a brick : en traitant de la vertigineuse question des destins possibles, Ian Anderson a simplement écrit une nouvelle page qui a toute sa place dans le grand livre de Jethro Tull.

Frédéric Delâge

Flying Colors – Flying Colors

Flying Colors album

En ces temps de concurrence exacerbée, la bonne vieille recette du « super groupe » (faire du neuf avec du vieux, mais que du prestigieux) reste une valeur refuge pour susciter la curiosité par anticipation. Le sieur Bill Evans, producteur de son état, l’a bien compris, en (re)lançant l’idée, qui aura finalement abouti à cette nouvelle entité baptisée Flying Colors. Avec rien moins que Steve Morse (Deep Purple, Dexie Dregs) à la guitare, Dave Larue (Dexie Dregs encore, Satriani) à la basse, Neal Morse (ex-Spock’s Beard, Transatlantic) aux claviers, et Mike Portnoy (ex-Dream Theater, Transatlantic toujours) aux baguettes, Flying Colors était par nature bien né. A ces briscards accomplis du rock ricain tendance prog-fusion-métal, l’on a astucieusement adjoint un jeune chanteur plutôt pop, l’excellent Casey McPherson (Alpha Rev). Sans oublier, à la production, un certain Peter Collins, connu  pour avoir façonné le son d’une poignée de perles de la toute fin du siècle dernier, comme Operation : Mindcrime de Queensrÿche ou bien encore Counterparts et Test for echo de Rush.

Bref, on en a déjà plein la vue avec le simple générique. Reste, quand même, à estimer la musique. Et là, les prog’utopistes qui rêvaient de folles audaces instrumentales ou du moins d’un léger vent de folie devront atterrir illico. A l’image de certains solos un brin « téléphonés », Flying Colors ne prend son envol que dans des cieux déjà maintes fois explorés, et, disons-le, relativement balisés. Mais il le fait avec un tel brio qu’on peut lui pardonner aisément d’avoir laissé en route le goût du risque pour cultiver ce très américain savoir-faire, dextérité haut de gamme, et talent mélodique diablement efficace.

De la pop bluesy survitaminée qui ouvre l’album «(« Blue ocean ») aux 12 minutes de l’inévitable épic progressif final (« Infinite fire », à la pompe renvoyant directement à Transatlantic ou aux albums solo de l’insatiable Neal Morse), en passant par le métal aussi lourd que délicieusement tarabiscoté de « Shoulda coulda woulda », la grandiloquence heurtée et saturée d’un « All falls down » évoquant irrésistiblement la démesure de Muse, ou bien, dans un tout autre registre, le sucre made in USA de ballades comme « Better than walking away » ou « Fool in my heart », Flying Colors révèle en onze tableaux un tempérament puissant, joliment voyageur et intelligemment chamarré. Même si curieusement, le charme de cette sorte de grand frère américain de Kino ou de It Bites ne culmine réellement que lorsqu’il lorgne du côté des maîtres pop anglais (« Love is what I’m waiting for », joyau de l’album, entre les Beatles et le Queen de « Killer queen »). Alléchant sur le papier, Flying Colors se révèle globalement gouleyant dans la platine. Et qu’importe après tout si le menu ne mérite pas le maximum d’étoiles, il devrait suffire à contenter les gourmands, à défaut peut-être de combler tout à fait l’ensemble des gourmets…

Frédéric Delâge

Kate Bush- 50 words for snow

Kate Bush- 50 words for snow

Autant l’avouer : on s’est un peu méfié de l’enthousiasme bon teint et quasi-unanime qui a accueilli en novembre 2011 la sortie de ce très attendu nouvel album studio de Kate Bush. Quelques mois plus tôt, The Director’s Cut, où la surdouée anglaise se contentait de revisiter des titres de deux albums déjà anciens (The Sensual world -1989- et The Red shoes -1993), avait déjà suscité dans cette presse que l’on dit « bobo » un engouement critique auquel il était permis de ne pas souscrire totalement. Car soyons juste : l’intérêt de ces nouvelles versions ne dépassait guère celui d’un (bon) disque live… que l’auteure de « This woman’s work » ne manquerait pas de nous offrir régulièrement si elle n’avait arrêté les tournées dès la fin de la toute première, en 1979…  C’est donc avec une impatience teintée de prudence que l’on s’apprêtait à découvrir ce 50 words for snow articulé autour de sept morceaux façonnés comme autant d’immaculés paysages de neige. Or, aux premières écoutes, la lenteur extrême, quasiment atmosphérique, de cette longue route enneigée incite précisément l’auditeur à rester prudents. Voire pour les plus impatients à réprimer un bâillement. L’ère de la Kate Bush délicieusement pop des débuts est depuis longtemps révolu. La grande prêtresse des outrances vocales qui présidait aux destinées des chefs d’oeuvre absolus que restent The Dreaming (1982) ou Hounds of love (1985) a elle aussi disparu. Au point que la désormais jeune quinqua laisse son fiston Albert tenir le rôle vocal haut perché d’un flocon de neige sur « Snowflake », le morceau d’ouverture.

On a souvent coutume de dire, d’autant plus fréquemment s’agissant de ces musiques progressives (au sens large) guère calibrées pour « l’urgence » ou « l’immédiateté », que les albums les plus précieux ne se dévoilent que peu à peu. 50 words for snow ferait presque figure de mètre-étalon dans ce registre-là. Car si l’on excepte « Snowed in at wheeler street », le duo avec sa majesté Elton John, toujours classieux mais un rien pompeux, le disque tient quasiment du sans-faute. Au fil de ses histoires de fantômes en robe victorienne (« Lake Tahoe »), de nuit torride avec un bonhomme de neige (« Misty », sans conteste le sommet du disque, magnifié par le jeu de batterie velouté de Steve Gadd), d’improbable liste de mots pour désigner encore et toujours cette insaisissable neige (le morceau-titre, qui convoque le comédien Stephen Fry pour une pop expérimentale rappelant le meilleur de Laurie Anderson), cet album-là déploie une sorte de volupté feutrée dont la pureté n’est jamais froide, l’étrangeté jamais glacée. 50 words for snow est simplement un grand disque, farouche et audacieux, de ceux qui prennent leur temps pour mieux vous faire fondre…

Frédéric Delâge

King Creosote & Jon Hopkins – Diamond mine

King Creosote & Jon Hopkins- Diamond mine

Certains disques sont des miracles. Né d’une collaboration au long cours, Diamond Mine est de ceux-là. D’un côté, l’Ecossais King Creosote, nom de scène du chanteur folk Kenny Anderson. De l’autre, le Londonien Jon Hopkins, multi-instrumentiste électronica qui a déjà croisé, entre autres, les routes de Coldplay et de Brian Eno. Ne suivant que leurs envies, ces deux-là ont vraiment pris leur temps. Au point qu’il leur aura fallu près de sept ans pour accoucher des sept morceaux et de la demi-heure (32’11 pour être précis) magnifiquement frustrante que dure ce Diamond Mine, conçu en partie comme une vision romantique de la péninsule écossaise East Neuk of Fife.

Oui, mais voilà, peu importe finalement le temps passé sur le projet ou l’objet de son inspiration : du résultat final, jaillit tant de beauté qu’on est tenté de la croire intemporelle, universelle. Tout démarre par des voix à l’accent scottish, quelques bruitages, un piano lent et mélancolique, puis une guitare acoustique répétitive. Et la voix légère et pure de King Creosote s’empare d’une mélodie nostalgique sur tapis d’harmonium. Dès lors, on est embarqués, happés par une authentique magie, en apesanteur, qui ne vous lâchera plus. La guitare et le chant du folkeux pour le coeur, les nappes aériennes de l’homme-électronica pour l’enveloppe : le supplément d’âme de ce disque exceptionnel se nourrit d’une symbiose rare qui transcende de beaucoup les ingrédients employés. Son miracle s’avance au fil de cette harmonie délicate qui emplit avec la même voluptueuse intensité les sept titres d’un disque conclu par une bouleversante ritournelle de simplicité céleste : « It’s your young voice that’s keeping me holding on to my dull life, to my dull life . » Les amateurs de minimalisme planant à la No-Man, de fragilité aérienne à la Sigur Ros, de poésie contemplative à la Mark Hollis devraient fondre. Mais les autres aussi. Comme son nom l’indique simplement, ce disque est un diamant, pur et addictif, qu’il ne tient qu’à vous de faire vôtre.

Frédéric Delâge

Tori Amos – Night of hunters

Tori Amos- Night of hunters

Régulièrement adepte d’un symphonisme pop haut-de gamme, Tori Amos a-t-elle cette fois complètement basculé du côté « musique classique » de la force ?  A ceux qui seraient tentés de reprocher à l’Américaine la prétention manifeste de ce projet « classisant » qu’est Night of Hunters, précisons un détail qui a son importance : c’est bien le prestigieux label Deutsche Grammophon qui a sollicité l’artiste pour lui proposer de composer un «song cycle » directement issu de thèmes classiques. Et l’on est bien obligé d’admettre qu’en disant oui, Tori Amos a été grandement inspirée.

Musicalement, les 14 titres de cette « nuit des chasseurs » s’articulent donc autour de thèmes composés par des maîtres du classique (de Bach à Schubert en passant par Satie, Debussy, Chopin, Mendelssohn, Schumann ou Moussorgski). Le tout selon le principe des « variations », exercice créatif qui dépasse de très loin celui de la simple reprise ou adaptation plus ou moins sage et fidèle. Tori Amos, chanteuse, pianiste et compositrice plus qu’accomplie, s’est ainsi appuyée sur des structures existantes pour faire jaillir des compositions neuves, inédites, et toujours portées par cette brillance, fluide et mélodique, qu’elle maîtrise avec la grâce d’une étrange fée incendiaire. En marge de l’aspect classique de l’inspiration et de l’orchestration, un autre aspect devrait réjouir les fans de musique progressive : Night of the Hunters est un nouveau concept-album à rajouter à la collection déjà assez fournie en la matière de l’Amos discographie. Cette fois, l’histoire se déroule en Irlande, et mêle la rupture d’un couple, les souvenirs de la femme, des créatures divines ou mythologiques, du romantisme, de la tourmente puis de l’apaisement. Sans qu’on entre une seule seconde en territoire opéra-rock, deux autres interventions vocales viennent donner la réplique à la maîtresse de cérémonie : et l’on reste en famille puisqu’il s’agit de Kelsey Dobyns, nièce de Tori Amos, sur le titre « Night of hunters »; et surtout,  sur rien moins que quatre morceaux, de sa propre fille, Natashya Hawley, laquelle fait preuve du haut de ses onze printemps d’une maturité vocale proprement hallucinante.

Au final, ce qui pouvait a priori s’apparenter à un exercice de style superflu s’impose comme une des plus belles réussites de l’Américaine. Evitant le piège d’un simple hommage académique et lisse aux grands compositeurs classiques. Evitant aussi celui du « fourre-tout » un rien inconstant dans lequel étaient parfois un peu tombés les derniers albums à rallonge de Mrs Amos. Ni complètement classique, ni totalement pop, mais un peu des deux à la fois sans perdre une once de cohérence, Night of hunters s’inscrit en en fait dans une troisième voie, guère si éloignée de celle d’une progressive qui aurait renoncé aux développements instrumentaux (les parties vocales restent ici prépondérantes, l’instrumental « Seven sisters » constituant une magnifique exception). Et si l’on peut se risquer à citer « Shattering », somptueuse ouverture, les finals à tomber de « Star whisperer » ou de « Edge of the moon » ou bien encore l’intensité du titre éponyme, cette « nuit des chasseurs » enfile vraiment ses quatorze titres comme autant de perles, sans temps mort ou baisse substantielle d’inspiration : de bout en bout, la traversée de cette nuit-là sait se faire lumineuse.

Frédéric Delâge

Philippe Cauvin – Climage

Philippe Cauvin- Climage

Qui se souvient de Philippe Cauvin ?  Au début des années 80, le créateur du groupe progressif Uppsala avait publié deux albums salués par la critique mais qui n’avaient pas empêché la carrière du guitariste de sombrer peu à peu dans l’oubli. Il faut dire que Cauvin et sa musique lunaire, quelque part entre avant-garde et guitare classique, débarquaient sans doute au plus mauvais moment, comme piégés par cette décennie froide, lourde et matérialiste qui ne pouvait que leur être hostile. Ni jazz, ni classique, ni contemporain, ni rock mais un peu de tout ça à  la fois, cette musique-là ne pouvait alors guère susciter que l’admiration de spécialistes avisés et, pour le reste, se frotter à  l’indifférence voire au mépris de cette époque pour laquelle elle était si peu faite. Plus de vingt ans plus tard, grâce notamment à la persévérance des jumeaux Payssan de Minimum Vital, grands admirateurs de Cauvin, (c’est d’ailleurs Jean-Luc Payssan, guitariste des Vitaux, qui signe le texte du livret), Musea réédite en 2004 Climage, album originellement sorti en 1982 et naturellement jamais publié en CD (la réédition de Memento, l’album suivant, est également au catalogue de Muséa).

A la fois légère et prenante, mélodique et surprenante, la musique de Philippe Cauvin ne ressemble qu’à elle-même et finit par faire jaillir une sorte de grâce fragile et mystérieuse qui se laisse assez vite apprivoiser pour mieux vous envahir. Guitariste incroyablement doué, Cauvin savait alors réinventer la virtuosité classique, avec fougue, doigté et un sens lumineux de la mélodie aussi improbable que magique, le tout souvent accompagné de sa voix quasi-féminine de haute-contre qui ajoute encore à cette impression paradoxale d’étrangeté aérienne coulant pourtant de source. Bref, la réédition des douze morceaux de Climage (augmentés de 5 autres morceaux -un peu moins intenses- extraits d’un tout premier album solo enregistré en 1980 et jamais publié) est l’occasion bénie pour découvrir un artiste et une musique venues d’ailleurs…

Frédéric Delâge

Peter Hammill – Pno Gtr Vox

Peter Hammill- Pno Gtr Vox

On ne peut pas dire que Peter Hammill cultive l’abus en matière de disques live. Si l’on excepte le Veracious de 2006 (dernier témoignage live de ses duos avec le violoniste Stuart Gordon), sa dernière capture de concerts solo, Typical,  datait de 1999. Et encore s’agissait-il de versions enregistrées sur sa tournée 1992. Même si la résurrection de Van der Graaf Generator a forcément, depuis 2005, pas mal accaparé ses fans et a fortiori l’intéressé, il était donc plus que temps de délivrer un disque live officiel et plus récent de ses concerts en solitaire: voilà qui est fait, avec en l’occurrence des extraits de ceux donnés en Grande-Bretagne et au Japon en 2010.

Mais si ce double-album tombe à pic, il sait remplir son office avec intelligence. En proposant les deux facettes de l’Hammillienne solitude en live : un disque pour les morceaux interprétés au piano, le second pour les titres joués à la guitare, découpage un rien artificiel reprenant cette formule / exercice de style (CD1 : « Et si j’avais oublié ma guitare ? » CD2 : « Et s’il n’y avait pas de piano ? »), à la manière des soirées successives proposées en juillet 2010 à l’heureux public de Tokyo. Oui, mais entre Pno et Gtr, entre touches de claviers et frémissement des cordes, la séparation des pouvoirs se révèle finalement anecdotique , tant l’essentiel est ailleurs, d’abord articulé autour du seul instrument qui fait d’Hammill un virtuose : cette fameuse « vox », cette voix-caméléon qui griffe ou caresse, râpeuse ou voluptueuse, gutturale ou angélique. Or, à plus de soixante printemps (63 à l’heure de l’écriture de la présente chronique), le sieur Peter Joseph Andrew Hammill n’a rien perdu de son hallucinante dextérité vocale. Et pas davantage de cette passion vibrante et singulière qui transpire dans ses chansons étranges, et sans doute plus encore dans leurs incandescentes versions live.

Alors, oui, l’animal s’est sans doute assagi (très relativement…) depuis les folles outrances vocales de sa jeunesse, celles dont témoigne par exemple le bootleg quasi-officiel Skeletons of songs (1978). Mais Peter Hammill n’est sûrement pas du genre à confondre maturité avec tiédeur ou consensus mou. Y compris en version sexagénaire, il reste ce funambule de l’émotion, s’avançant, exalté, sur la corde raide de sa poésie tourmentée. Peter Hammill n’interprète pas ses chansons, il les vit, les incarne, les bouscule, les respire à chaque seconde. Explorant sur 27 morceaux une part infime d’une œuvre majuscule, extirpant des moments de grâce et de fiévreuse intensité, tant sur des titres récents (« Gone ahead », « The mercy », « Driven »…) que sur des morceaux anciens toujours réinventés ( extraordinaires versions de « Traintime » ou « Stranger still » par exemple), ce somptueux double-album blanc en est le parfait témoignage, fidèle et enflammé.

Frédéric Delâge

Gens de la lune – Alors joue !

Gens de la lune- Alors joue !

Le 4 décembre 2011 , au Bataclan, Ange avait invité Gens de la Lune. Autrement dit, le groupe de Christian Décamps avait invité celui de Francis Décamps, indéboulonnable clavier de Ange jusqu’à la tournée d’adieu de la formation dite « classique », en 1995. L’instant fut semble-t-il chargé d’émotion, particulièrement lors du seul morceau, « Jour après jour », qui réunit les deux frangins, d’autant que leur maman de 93 printemps était dans la salle… Voilà qui nous donne l’occasion de glisser quelques mots sur la parution en 2011 du second album de Gens de la lune, sobrement baptisé Alors joue. Car ce disque vaut mieux que ce que sa pochette carrément « cheap » pourrait laisser présager : pour tout dire, au-delà de l’histoire foldingue qu’il est censé conter, l’album ravive d’évidence quelques souvenirs du vieil Ange, celui du « Nain de Stanislas » et autres « Fils de Mandrin». Dans le rôle de Christian Décamps, le chanteur Jean-Philippe Suzan n’en a pas le coffre mais déploie une fougue et une présence qui en fait un respectable héritier. Dans son propre rôle, le fin mélodiste que reste Francis Décamps excelle. Au final, les amateurs de l’Ange des années 70, de sa force mélodique naïve et pénétrante, de sa folie un brin grandiloquente, devraient vraiment se retrouver dans ce disque attachant et joliment fidèle à l’angélique légende.

Frédéric Delâge