Opeth – Heritage

Opeth- Heritage

Mikael Akerfeldt avait prévenu : le dixième album d’Opeth ferait souffler le vent du changement dans l’univers du groupe suédois, au point de risquer de dérouter certains aficionados métalliques. Autant dire que les fans de progressive guettaient avec une fébrilité toute particulière la sortie de cet Heritage dont le seul titre sonnait comme une alléchante promesse pour qui connaît les accointances seventies de la bande à Akerfeldt.  Et autant l’avouer illico : le résultat se révèle globalement conforme aux belles attentes suscitées.

Le groupe a décidé de laisser cette fois totalement au placard l’aspect métal et death sur lequel il a pourtant bâti une bonne part de sa fière réputation. Plus de voix gutturale, grunt pour les intimes, plus de riffs lourds et plombés, place au chant clair d’un Akerfeldt évoquant au détour le Greg Lake des grandes heures, place aux savants contrastes alternant puissant souffle électrique et d’acoustiques et caressantes accalmies , une fougue rock et  des accents voluptueux proches du jazz (la batterie) ou du folk (la guitare)… Bref, place pour une très large part à l’héritage de ce rock prog des seventies dont la musique d’Opeth a toujours été intelligemment pétrie mais, jusque là, seulement en partie. On objectera que la discographie du groupe comportait déjà un album essentiellement prog, le splendide Damnation de 2003, déjà mixé par l’inévitable Steven Wilson, lequel revient comme par hasard aux manettes sur Heritage… Oui, mais à l’époque, Damnation était apparu surtout comme une miraculeuse parenthèse, habitée par l’ombre de ses modèles, principalement Cressida, Camel et le King Crimson d’ In the court….  S’il est encore trop tôt pour savoir si Heritage marque véritablement le premier chapitre d’un nouvel âge dans l’histoire d’Opeth, ce disque-là voit le groupe déployer sa toujours très forte identité, fut-elle inspirée dans tous les sens du terme et capable de clins d’œil volontaires ou non à d’illustres aînés sur une poignée de passages précis (le Yes de « Heart of the sunrise » sur l’intro de « The devil’s orchard », Jethro Tull sur le final de « Famine »). Akerfeldt prouve une fois encore sa capacité à prendre des risques (comme prévu, l’album ne convainc pas toutes les franges du public qu’on pouvait penser acquis à la cause d’Opeth) et à les assumer avec un talent majuscule. Et si l’album n’échappe pas à quelques rares chutes d’intensité, il est souvent grand, puissant et subtil, tour à tour, violent, délicat, mélancolique, mystérieux et même envoûtant sur ses meilleurs moments (les immenses «Nepenthe » et « Famine »).

Après Grace for drowning, le monument publié quasiment au même moment par Steven Wilson, la perspective de goûter enfin au printemps prochain le fruit de la collaboration entre ces deux oiseaux rares que sont les leaders d’Opeth et de Porcupine Tree (le premier album du projet Storm Corrosion d’Akerfeldt et Wilson) génère donc plus que jamais une curiosité gourmande et un légitime élan d’enthousiasme…

 

Frédéric Delâge

Steven Wilson – Grace for drowning

Steven Wilson- Grace for drowning

La haute estime envers laquelle on tient le sieur Steven Wilson suffisait évidemment à nourrir l’intérêt et la curiosité à l’approche de la sortie, comme toujours avec lui savamment scénarisée sur le net, de ce second album solo.  Mais il faut bien l’avouer : on ne s’attendait pas à saluer la sortie d’un disque aussi colossal (même s’il faut peut-être, comme on verra plus loin, écrire colossal avec un K…).

Dans la nébuleuse musicale qu’ont fait jaillir au fil du temps ses talents multiples (ou son opportunisme carriériste, persifleront ses très prévisibles détracteurs), on pouvait supposer que le paysage était désormais relativement figé : le prog-rock à l’accent métal pour Porcupine Tree, la pop progressive grand public pour Blackfield, une pop plus atmosphérique et expérimentale pour No-Man. Et pour le reste, des projets solo faits sur mesure pour exprimer , comme sur Insurgentes, premier album signé sous son nom il y a près de trois ans, les penchants les plus glacés d’un fondu de musique qui n’a pas écouté dans sa jeunesse que Pink Floyd, mais aussi Cocteau Twins, The Cure ou Joy Division. Or à imaginer une suite d’Insurgentes, fut-elle plus aboutie, on était loin du compte. Certes, la froideur hypnotique de « Index », entre new wave et trip hop à la Massive Attack, renvoie directement à l’atmosphère du disque précédent. Certes, « Track One » avec la sombre lenteur de ses phases successives, est construit comme l’était bon nombre de morceaux de l’opus de 2008. Mais pour le reste, rideau. Grace for drowning place la barre à un autre niveau. Et l’on est tenté de dire encore plus haut. C’est que l’ombre d’un géant nommé King Crimson plane sur cet impressionnant double-album. Et que cette ombre-là, bien loin de plomber l’ensemble, sait au contraire le sublimer par la valeur non seulement des compositions mais aussi, et peut-être surtout, de leur interprétation. Steven Wilson est le premier à l’admettre : il s’est attelé à ce projet solo alors qu’il baignait dans les vieux albums de Crimson, tout occupé à remixer Islands, Lizard et Red.  Cela s’entend, cela transpire, cela hante, cela transcende ce Grace for drawning, intelligemment découpé en deux parties, et en deux disques complémentaires d’une quarantaine de minutes chacun, comme au temps béni des seventies de vinyle, comme à l’heureuse époque des écoutes religieuses qui savaient prendre le temps de la découverte en profondeur.

L’héritage de Lizard est sans conteste celui qui prend le plus d’espace dans l’ombre évoquée plus haut, et pas seulement parce que la trame mélodique chantée de « Raider II », l’ahurissante suite de 23 minutes, est une sœur jumelle, en plus noire et plus torturée, de celle de « Cirkus », le morceau d’ouverture du monument que King Crimson signa en 1970. Wilson le clame haut et fort : sous l’influence directe de ce disque quadragénaire mais toujours avant-gardiste en 2011, il a cette fois cherché à renouer avec l’apport du jazz dans le prog-rock. Non que les accents jazzy aient complètement disparu de la planète progressive : ils restent par exemple omniprésents chez les héritiers de l’école de Canterbury, voire chez certains représentants du Rock In Opposition. Oui, mais en dehors de ces terres principalement instrumentales et underground, les accointances jazz dans le prog moderne disons «mainstream » ont effectivement quasiment disparu. Grace for drowning en est souvent pétri, et de manière magistrale. S’inscrivant donc sans complexe dans le sillage du roi Lézard crimsonien, Wilson a convoqué la virtuosité de pointures du rock instrumentalement exigeant (Tony Levin, Jordan Rudess, Pat Mastelotto, le fidèle flûtiste-saxophoniste Theo Travis etc.) mais aussi celle de musiciens issus carrément de la scène jazz britannique, comme le batteur Nic France ou le guitariste Mike Outram.

La démarche n’est pas qu’intellectuellement intéressante : elle fait positivement jaillir des étincelles, mariant l’eau et le feu sur des merveilles d’intelligence et d’intensité, de puissance brute et de fluidité, comme « Remainder the black dog » (traversé également de la guitare immédiatement reconnaissable d’un certain Steve Hackett) et donc cet extraordinaire « Raider II », dont la densité, la tension, la richesse inouïes ne se dévoilent réellement qu’au fil des écoutes. Pour autant, il serait réducteur (et un brin provoc’…) d’estimer que Wilson a peut-être signé là le meilleur album de King Crimson depuis Red… Car Grace for Drowning porte de manière tout aussi indélébile sa propre marque de fabrique. Or, celle-ci passe aussi par ces petites perles de limpide mélancolie qui, de « Deform to form a star » à « Post card » en passant par le somptueux « Belle de jour », instrumental à la beauté acoustique noire et inquiétante, suffisent à prouver que le créateur de « Where would we be » ou « Lazarus » n’a absolument rien perdu de son formidable ADN mélodique.

Les détracteurs pourront donc continuer à persifler dans le vide, un fait demeure : lorsque Steven Wilson annonçait que Grace for Drowning constituait à ce jour son projet le plus ambitieux, ce n’était pas qu’un argument commercial. Et ne pas considérer ce double-album à la fois héritier du passé et résolument moderne comme l’un des très rares chefs d’œuvre de la musique progressive de ce début de XXIe siècle serait tout simplement le sous-estimer.

Frédéric Delâge

Noëtra- Résurgences d’errances

Noetra- Resurgences d'erranchttp://rockprogetc.com/wp-admin/post-new.php?post_type=chroniques#e

Muséa continue d’exhumer les trésors oubliés de Noëtra, inclassable groupe périgourdin déjà évoqué ici. Résurgences d’errances s’attache à la période 1978-1981, avec 11 morceaux live, dont trois issus du concert de 1981 qui attira l’attention du fameux label ECM, promesse malheureusement restée sans suites. Noëtra aurait pu rester définitivement un groupe maudit et il faut vraiment rendre grâce à Muséa d’avoir sauvé de l’oubli ce joyau méconnu. Arpèges évanescents de Jean Lapouge, échappées délicates de hautbois, de flûtes ou de violon, entre jazz progressiste et moderne musique de chambre, Résurgences d’errances est une nouvelle pièce à verser à un dossier que tous les amateurs de Rock in opposition et autres musiques instrumentales intelligentes et aventureuses seraient inspirés de consulter…

Frédéric Delâge

Mike Oldfield – Tubular Bells 2003

Mike Oldfield- Tubular Bells 2003

Mike Oldfield qui réenregistre Tubular Bells en 2003, soit quelque trente ans après la sortie de l’original : il y a deux manières d’aborder l’événement. Le premier réflexe se fige en une moue dubitative tant l’idée peut sembler aussi dispensable qu’opportuniste. D’autant qu’à l’époque, le dernier disque vraiment intéressant d’Oldfield, The songs of distant earth (1994), a déjà près de dix ans. On a donc beau jeu de ne voir dans ce ré-enregistrement que le caprice d’un ex-enfant prodige cherchant vainement à réveiller l’inspiration perdue. En vérité, il convient de replacer dans son contexte l’histoire de Tubular Bells, ou plutôt des Tubular Bells

En 1973, à sa sortie, le tout premier disque du nouveau label underground Virgin Records, enregistré dans The Manor, propriété du jeune homme d’affaires Richard Branson, fit l’effet d’une petite bombe. Cette mini-symphonie signée d’un multi-instrumentiste inconnu d’à peine 20 ans rencontra immédiatement un succès planétaire assez inattendu, renforcé par l’utilisation de son thème introductif pour le film L’Exorciste, et qui ne fut pas pour rien dans l’ascension de Virgin. Le disque fut dès lors considéré, à juste titre, comme l’un des sommets inégalés de la musique progressive instrumentale. Mais Oldfield, en froid perfectionniste, conserva toujours une certaine frustration par rapport à cette oeuvre qui sonnait bien mieux dans sa tête que sur le vinyle… Il faut dire que l’équipement du Manor se limitait à un 16 pistes. Et que le temps imparti pour l’enregistrement était alors loin d’être extensible, pour employer un doux euphémisme. Conscient que ses cloches tubulaires inaugurales resteraient sinon le sommet du moins la référence de sa carrière, Mike Oldfield allait revenir les titiller. D’abord en biaisant. En 1992, après son départ de Virgin, il entamait sa collaboration avec Warner par un Tubular Bells II de premier ordre, qui en dépit de sons synthétiques assez froids, sut renouveler la magie originelle par une version bien différente tenant à la fois du pastiche, de la relecture et de l’inventivité pure. Il y eut même quelques années plus tard Tubular Bells III puis The Millenium Bell, deux disques en revanche à oublier et qui appartiennent aux (trop nombreux) déchets discographiques d’une carrière en dents de scie. Mais Mike Oldfield n’avait jamais renoncé à son rêve premier : réenregistrer entièrement la version originale (laquelle allait finir par sortir en version remasterisée en 2009…). En fait, seule une clause du contrat signé avec Virgin l’empêchait de le faire avant… 1998.

Cinq ans après la fin de l’échéance et à la faveur du trentième anniversaire, voilà qui fut donc fait. Et très bien fait. On aurait pu redouter que l’œuvre ne soit dénaturée par une production trop moderne pour être honnête. Au contraire, Oldfield a eu l’intelligence de ne pas faire trop sonner cette jumelle de 2003 comme la petite cousine « nickel chrome » de 1992. Moderne sans être froid, le son est surtout jaillissant et limpide comme l’eau claire d’une fontaine de jouvence. Il fait tout le miel de cette version 2003, à la fois fidèle à sa matrice (même si les deux parties de 25 minutes sont désormais découpées en 17 pistes) et sensiblement différente par sa texture et son interprétation. Au final, l’étrange mélancolie céleste de cette fluide symphonie des temps modernes ne perd rien de son charme, bien au contraire, dans ce nouvel écrin. Si Oldfield tient évidemment tous les instruments, il s’est tout de même octroyé les services de sa sœur Sally pour les chœurs (elle était déjà présente sur l’enregistrement de 1973), mais aussi de John Cleese himself en « maître de cérémonie » pour annoncer, ou plutôt déclamer d’un ton d’ironique grandiloquence, la parade des instruments sur le final de la première partie, en lieu et place du regretté Vivian Stanshall. Rien que pour le choix de l’ex-Monty Python, idéal pour incarner l’esprit très « And now for something completely different » de cette suite aux contours changeants, Mike Oldfield mérite notre gratitude…

Frédéric Delâge

Memories of Machines – Warm winter

Memories of Machines- Warm Winter

Voilà un disque qui tombe à pic si l’on estime que No-Man, le duo classieux de pop éthérée formé par le chanteur Tim Bowness et l’insatiable Steven Wilson, se fait décidément trop rare. Car pendant que s’accomplissent les douze (et même davantage) travaux d’Hercule Wilson aux pays de Porcupine Tree, de Blackfield ou des remasters de King Crimson ou Caravan, Tim Bowness ne fait pas la sieste.

Depuis 2006, le chanteur a ainsi entamé une fructueuse collaboration avec le musicien italien Giancarlo Erra, leader du groupe Nosound, sorte de pendant transalpin de son presque homonyme britannique. Ce tandem inédit est parti enregistrer à New-York et en Suède, a su collaborer (en studio ou bien via internet) avec des pointures du calibre de Robert Fripp,Peter Hammill, Jim Matheos ou .. Steven Wilson. Pour finalement nous servir en cette année 2011 ce Warm winter, premier album bien né signé Memories of Machines. Or, l’intérêt du disque ne se limite pas, loin s’en faut, au seul prestige de la distribution du générique. L’ombre de Wilson (qui a mixé l’ensemble mais ne joue claviers et guitare… que sur un des 10 morceaux) n’est certes jamais loin, mais c’est surtout une version à peine décalée de No-Man qui est ici proposée : on y retrouve cette élégance faussement glacée, cette mélancolie planante et atmosphérique sublimées par la voix de l’inimitable Bowness, qui ne sonnera jamais monotone et aseptisé qu’aux seules oreilles superficielles et pressées. Les autres savent la sensualité mélancolique, cette étrange pureté de froide volupté hypnotique qu’elle sait dégager. C’est évidemment le cas, et même plus que jamais, sur ce disque lumineux où l’on découvre entre autres une version bien différente du « Beautiful songs you should know » présent sur le dernier album en date de No-Man, Schoolyard ghosts… lequel donne ici son nom à un morceau à part entière (No-Man en avait fait le titre « Mixtaped » en 2009).

Un violoncelle, les boucles évanescentes frippiennes ou les chœurs célestes de la chanteuse de All About Eve Julianne Regan viennent ponctuer cette traversée cristalline de paysages romantiques dont la froideur n’est qu’apparente et sait toucher au cœur. Pour patienter jusqu’au prochain No-Man, et grâce au chaud et froid tel que sait délicatement le souffler ce Warm winter, nous voilà protégés au moins toute une saison…

Frédéric Delâge

Yes – Fly from here

Yes- Fly from here

S’agissant de l’histoire de Yes depuis la fin des années 70, c’est un peu comme aux galeries Lafayette de jadis : il s’y passe toujours quelque chose. Pour les distraits, résumé des derniers épisodes : la santé chancelante de Jon Anderson ayant contraint le chanteur à déclarer forfait pour la tournée 2008, Chris Squire & co recrutèrent pour la scène un certain Benoît David, « clone » version quadra et canadien. Et continuèrent les tournées (presque) comme si de rien n’était, au grand dam d’un Anderson qui, pour le coup, avait vraiment de quoi tousser… Des problèmes de santé touchant également Rick Wakeman, les claviers furent alors confiés à Oliver, son virtuose de fiston. Et c’est donc cette formation (les historiques Squire, Howe et White renforcés par Benoît David et Wakeman Junior) qui s’attela à donner enfin un successeur à « Magnification », dernier album studio en date sorti il y a déjà dix ans. Et c’est là que ça se complique encore un peu plus : Squire et les autres peinant manifestement à remplir le disque à venir de manière suffisamment convaincante, on ressortit des tiroirs un titre resté inédit, « We can fly from here », composé il y a trente ans par Trevor Horn et Geoff Downes : autrement dit les membres des Buggles, duo surdoué de pop synthétique (« Video killed the radio star », c’est eux) que Yes avait intégrés en son sein pour un album unique, l’excellent Drama (1980), à une époque où Jon Anderson et Rick Wakeman avaient volontairement déserté les rangs. On espère que vous suivez toujours.

Car voilà comment, pour cet album 2011, Geoff Downes signe son inattendu come-back derrière les claviers de Yes (exit donc Oliver Wakeman, dont la participation se réduit finalement à quelques bribes sur trois morceaux) tandis que Trevor Horn revient aux manettes en tant que producteur. Voilà pour le contexte historique, particulièrement mouvementé, de cet album en quête d’une légitimité que la seule pochette yessienne en diable signée de l’inévitable Roger Dean ne saurait à elle seule valider.

Alors, quid de la musique ? Eh bien pour faire simple, on dira qu’elle est bonne, et même sur les meilleurs moments encore plus que ça. La réussite majeure vient bien du titre sorti de la naphtaline, rebaptisé « Fly from here » et se déployant désormais en une vingtaine de minutes et six parties, dont ouverture et reprise finale prog à souhait. En fait, seul l’ajout signé Steve Howe est vraiment de trop (la petite musique, vraiment petite, des 2 minutes de son « Bumpy ride » sonne comme le mauvais générique d’un jeu télé ou d’une poursuite grotesque de dessin animé !). Mais pour le reste, les compos Horn-Downes (avec quelques contributions de Squire quand même…) prouvent comme au temps de « Drama » leur parfaite adaptation, intelligente et inspirée, à l’univers de Yes : on y retrouve, avec une intensité qu’on croyait définitivement remisée au passé sur un disque studio, ce singulier élan positif, puissant et aérien, cette force mélodique et harmonique magnifiée par une interprétation et une production évidemment magistrales : la basse de Squire est toujours aussi énorme (dénominateur commun de Yes à travers les âges…), la guitare de Howe, bien que moins hargneuse que par le passé et toujours un rien sous-mixée, sait se promener avec gourmandise et volupté… Downes et White font (bien) le métier tandis que Benoît David, forcément attendu au tournant, s’en sort avec les honneurs, son chant proposant globalement une sorte d’honnête compromis entre ceux de Trevor Horn et de Jon Anderson.

Alors bien sûr, au regard des 20 minutes (moins deux…) de cette belle réussite, le reste du disque se révèle beaucoup plus disparate et voit l’intensité baisser d’un cran. Mais n’en conserve pas moins une belle tenue d’ensemble, en particulier sur l’excellent « Life on a film set » (autre vieillerie rajeunie extirpée des archives Buggles) et sur le final « Into the storm », seul titre signé collectivement et qui propose une réjouissante conclusion d’un Yes mêlant avec à propos une certaine légèreté pop à ses exigences progressives de travail hyper léché. Même « Solitaire », la tentative acoustique de Steve Howe de nous refaire, un brin naïvement, le coup de « The clap » (70) ou « Mood for a day » (71), ne parvient pas à gâcher sérieusement l’impression que cet album, au regard du contexte et de l’histoire rocambolesque du Yes post-1977, constitue plutôt une bonne surprise.

Evidemment, tout est relatif. Et l’on peut volontiers ressortir l’histoire du verre à moitié plein ou à moitié vide. Yes renoue-t-il avec la force créatrice de ses chefs d’œuvre d’antan, ou même avec celle de Drama ? La réponse est clairement non. D’autant que les meilleurs titres, la colonne vertébrale de « Fly from here » et « Life on a film set », ont donc été composés il y a plus de trente ans (on retrouve d’ailleurs les ancêtres directs de ces deux morceaux  sur la réédition 2010 de Adventures in modern recording, le second et dernier album des Buggles paru en 1981, tandis que le coffret de Yes The word is live, publié en 2005, proposait déjà une version live de « We can fly from here » enregistrée sur la tournée Drama en 1980). On pourrait rêver mieux en guise de gage d’avenir que ce recours opportuniste à des compositions trentenaires…

Oui, mais les partisans du verre à moitié plein pourront facilement objecter que cette livraison 2011 s’impose comme le meilleur disque studio du groupe depuis (au moins…) quinze ans. Et puis, aux dernières nouvelles, il paraît que Chris Squire et Jon Anderson s’envoient de nouveau des cartes de vœux. Allons, allons, tout n’est peut-être pas si pourri au royaume de l’incroyable Yes….

Frédéric Delâge

Beardfish – Mammoth

Beardfish- Mammoth

Au royaume des groupes « vintage » qui savent intelligemment manier les sonorités prog d’antan pour faire jaillir une singulière modernité, Beardfish se pose un peu là. Moins pompeux et démonstratif que Transatlantic, moins lourdingue que le (parfois excellent) Big Elf, ces étonnants Suédois se distinguent par ce mélange de dextérité inouïe et de folie débridée. Une sorte de point de rencontre entre la sophistication précieuse de Gentle Giant et la dérision fiévreuse de Frank Zappa.

Or, après un « Destined Solitaire », leur cuvée 2009, un peu en dedans, revoilà Beardfish au mieux de sa forme sur ce « Mammoth » qui ne doit rien à Depardieu et Delépine mais bien  à une production et à des compos tout simplement énormes.  Seule la trame mélodique un peu faiblarde du premier morceau, « The platform », mérite quelques réserves mais pour le reste, c’est un impressionnant sans faute. Virevoltante, fourmillant d’idées, d’humour, d’énergie, tour à tour sinueuse, légère, planante ou carrément heavy, cette musique pétrie de sons seventies, mellotron, orgue hammond et compagnie, ne tient pas en place. Mais le fait toujours avec une grâce naturelle, une élégance fougueuse. Au final, elle dessine un délicieux et labyrinthique voyage prompt à combler l’amateur de progressive complexe, positive et viscéralement jouissive, pas seulement cérébrale. On pense toujours à Gentle Giant ou Zappa, aussi à Yes, Caravan, King Crimson voire au ELP de « Tarkus ». Mais si Beardfish est inspiré, c’est vraiment dans tous les sens du terme. Et particulièrement sur cet album un poil plus « heavy » et direct que les précédents, et qui ne laisse guère de répit, notamment sur les deux morceaux magnifiés par l’intervention du sax de Johan Holm, le très canterburien « Akakabotu » et l’incroyable « And the stone said if I could speak », tortueux et enthousiasmant quart d’heure monumental.  Beardfish ? Sans aucun doute l’un des tous meilleurs groupes de « prog 70s »  depuis… les seventies.

Frédéric Delâge

Franck Carducci – Oddity

Franck Carducci-Oddity

Artiste français expatrié à Amsterdam, multi-instrumentiste et chanteur chevronné, Franck Carducci n’est pas du genre à cacher ses admirations. Fan absolu de Pink Floyd et du Genesis des seventies, il revendique sa filiation sans prétention mais sans complexe. Au-delà d’une reprise dispensable de « Carpet crawlers » ou de la participation du flûtiste John Hackett (le frère du guitariste que vous savez), son Oddity a ainsi parfois du mal à se démarquer de l’ombre des deux géants qu’il chérit, n’était la pop bluesy de « Alice’s eerie dream ».

Sans compter qu’une poignée de citations, volontaires ou pas (le jam d’ « Echoes » sur « The last oddity » notamment), donne au disque des allures d’hommage un poil trop lisse et trop appuyé. Oui, mais l’ensemble est impeccablement joué, chanté, produit et transpire la passion et la sincérité.

Et puis surtout, les 15 minutes du premier titre, « Achilles », seule composition à intégrer ses influences sans en porter le poids à l’excès, dessinent un vrai morceau de bravoure, décollant magnifiquement sur son final. Ne serait-ce que pour le talent d’ « Achilles », Oddity mérite le détour.

Frédéric Delâge

Thierry Payssan – Dans la maison vide

Thierry Payssan - Dans la maison vide

On a déjà eu l’occasion de l’écrire mais l’adage se vérifiant une fois encore, autant le répéter : depuis le référentiel « Sarabandes » de 1990, les jumeaux Payssan ne semblent jamais aussi inspirés que lorsqu’ils font un pas de côté, un peu en marge de l’ordinaire de leur groupe Minimum Vital. Ce fut il y a dix ans la très prolifique (qualitativement, du moins) expérience de Vital Duo (« Ex tempore », album bien nommé) puis, en 2005, l’excellentissime disque solo du guitariste Jean-Luc Payssan (« Pierrots et Arlequins »), sans oublier le long titre composé pour le projet « Odyssey » en 2006 –« Etranger en sa demeure », vingt minutes d’un très grand Minimum Vital.

C’est désormais au tour de Thierry de s’essayer à l’aventure en solitaire (vraiment en solitaire, puisqu’il assume la totalité de l’instrumentation et de la production). Et elle-aussi se révèle une franche réussite. Si l’univers de Minimum Vital, entre héritage prog et musique baroque et médiévale, rôde en embuscade au détour d’un ou deux morceaux, « Dans la maison vide » s’en démarque toutefois pour l’essentiel. La trace toujours profonde des souvenirs d’enfance, nostalgique, mélancolique, mais finalement positive car encore présente,  cette trace patinée et couleur sépia mais qui résiste aux brumes du temps  : tel est le concept qui a nourri l’inspiration de Thierry Payssan. Si quelques touches de synthé et de percussions apportent une variété à l’ensemble, c’est le plus souvent au son d’un simple piano que le fantôme étrange du passé emplit les pièces de cette maison dont on n’est pas sûr au bout du compte qu’elle soit vraiment vide. Romantique, néo-classique, voire parfois un brin fleur bleue, cette musique-là sait varier les plaisirs par quelques digressions étonnantes (la valse fantomatique de « Cortège aux âmes »). Elle offre surtout une poignée de joyaux mélodiques (« Nocturne », « Fuite du temps »…) emprunts d’une mélancolie paradoxalement enjouée, émouvante sans être désespérément tristounette.

Evoquant parfois des musiques de films à la Michael Nyman (« Le leçon de piano ») ou Yann Tiersen, « Dans la maison vide » façonne finalement une bande-son où la nostalgie sait se faire malicieuse, comme si elle se jouait du temps qui passe avec l’agilité espiègle d’un garnement. Le lutin claviériste de Minimum Vital a eu bien raison de nous faire partager ses songes.

Frédéric Delâge

Van Der Graaf Generator – A grounding in numbers

Van Der Graaf Generator- Grounding In Numbers

Depuis sa résurrection surprise de 2005, au bout d’une parenthèse de 27 petites années de silence, Van der Graaf Generator poursuit une montée en puissance qui prend souvent le contre pied des attentes naïves de ses vieux fans… « Present », l’album du retour, se faisait un rien brouillon et inabouti. Mais proposait dans le même temps deux morceaux à la brillance digne des antiques pépites du groupe. Puis, pour des raisons qui restent encore mystérieuses (même s’il semble qu’il était bien moins convaincu que ses camarades de la pertinence de cette nouvelle aventure), le saxophoniste David Jackson quitta le navire. Laissant VdGG décider de continuer sous la forme d’un trio inédit. Et nous servir en 2008 un fort bon « Trisector », disque déjà beaucoup plus consistant que son prédécesseur. Alors, trois ans plus tard, quid de ce « Grounding in numbers » ?

Disons le tout net : ce troisième opus studio confirme, en l’amplifiant, le retour au premier plan du générateur et s’impose d’évidence comme sa référence (provisoire ?) post-seventies. Parfaitement servi par le son à l’étonnante modernité vintage concocté par Hugh Padgham, ni trop lisse, ni trop touffu, (enfin Hammill a consenti à faire appel à un producteur extérieur et c’est tant mieux !), cet album ne laisse aucune place –contrairement aux deux précédents- à des temps plus faibles ou dispensables. Et respire un éclectisme toujours inspiré au fil des différents visages qu’il sait prendre : introspectif et solennel ( « Your time starts now », sage mais magnifique morceau d’ouverture), tortueux et dérangeant (les méandres et les aspérités de « Mathematics » ou de « 5533 », le répétitif  « Smoke » ou les instrumentaux « Red Baron » et « Splink » à la limite de l’expérimental…), rock faussement carré (« Embarrassing kids »), ritournelle alternant le heurté et le tournoyant (« Mr. Sands»), énergie tout à la fois brute et tarabiscotée (« Snake Oil » ou « Highly strung », titre qui rappelle les grandes heures du K Group, ce Van der Graaf des eighties qui accompagnait alors la carrière dite solo de Hammill)…

Monstre du progressif sombre et tourmenté mais toujours considéré « punko-compatible », VdGG manie sur ce « Grounding in numbers » une concision qu’on ne lui connaissait pas, s’étalant cette fois sur pas moins de 13 morceaux, mais rarement sur plus de 5 minutes (à l’exception notable du final « All over the place », à l’ambiance d’inquiétant cirque déjanté). La reconfiguration en trio, les orgues de Banton et la guitare de Hammill remplissant l’espace laissé vacant par le saxo graisseux que déployait missing Jackson, fait que ce VdGG est inévitablement moins porté sur les développements instrumentaux que jadis. Mais ce n’est jamais, bien au contraire, aux dépens de l’originalité et de l’intensité du propos, toujours magnifié par les textes d’Hammill, que celui-ci évoque le pouvoir des nombres, le chrono qui tourne inexorablement ou ce décalage entre les attentes du créateur et l’accueil de son public (du vécu, sur l’extraordinaire « Bunsho », titre d’une phénoménale puissance et sans doute le chef d’œuvre de l’album).

VdGG version 21e siècle réussit donc son improbable pari. Et l’on oublie complètement que cet animal-là n’est pas né d’hier et qu’il est conduit par trois sexagénaires. Aventureux et puissant, rugueux et fringuant, ce générateur à trois têtes crache en 2011 plus que jamais le feu…

Frédéric Delâge